Noix Vomique

Le godemichet de la gloire

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Colonne_Vendôme,_1871

Apparemment, lorsque la nation est prise de migraine, il n’est pas toujours facile d’être un emblème phallique sur la place Vendôme: la population révoltée peut en effet y voir un symbole de l’autorité qu’il faut abattre. Au dix-neuvième siècle, la colonne Vendôme, supprimée une première fois en 1831, rétablie en 1863 puis abattue en 1871, représentait clairement le pouvoir de la maison Bonaparte. De la même façon, la sculpture gonflable de Paul McCarthy qui a été vandalisée la semaine dernière matérialisait d’abord l’obscénité avec laquelle nos élites, alors que le pays va mal, s’extasient sur des foutages de gueule qui coûtent la peau des fesses.

La sculpture de McCarthy était un godemichet, que les gens branchés désignent sous le nom «plug anal»: certains trouvent cela subversif alors que c’est vieux comme le monde. En 1863, le poème, clairement anti-napoléonien, que Théophile Gautier consacra à la colonne Vendôme, utilisait les mêmes ficelles: il s’intitulait Le godemichet de la gloire.

Un vit, sur la place Vendôme,
Gamahuché par l’aquilon,
Décalotte son large dôme,
Ayant pour gland Napoléon.
Veuve de son fouteur, la Gloire,
La nuit, dans son con souverain,
Enfonce – tirage illusoire ! –
Ce grand godemichet d’airain…

Après la défaite de Sedan et la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, les Parisiens s’attaquèrent à tout ce qui pouvait rappeler l’empire. Partout, les armoiries impériales furent systématiquement détruites; le bas-relief de Barye, représentant Napoléon III à cheval, en costume d’empereur romain, fut décroché du Carrousel. Des voix s’élevèrent pour abattre la colonne Vendôme, monument napoléonien par excellence. Songeant à l’armée prussienne qui menaçait Paris, elles suggéraient, comme une réminiscence de 1792, de fondre le bronze de la colonne pour en faire des canons. Un débat s’en suivit et Gustave Courbet, en qualité de président de la commission artistique, proposa dans le Bulletin officiel de la municipalité de Paris du 14 septembre de «déboulonner» la colonne car, expliquait-il, elle était «un monument dénué de toute valeur artistique, tendant à perpétuer, par son expression, les idées de guerre et de conquêtes qui étaient dans la dynastie impériale, mais que réprouve le sentiment d’une nation républicaine.» Est-ce le caractère phallique de la colonne Vendôme qui déplaisait à Gustave Courbet, le peintre de L’origine du monde? Toujours est-il que le verbe «déboulonner» connut un grand succès et fut associé à Courbet, lequel devint ainsi, malgré lui, un «déboulonneur». Sa proposition fut reprise par la Commune qui, le 12 avril 1871, rendit le décret suivant:

«Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la Fraternité,
Décrète:
Article unique : la colonne Vendôme sera démolie.»

En 1883, Jules-Antoine Castagnary publia un opuscule où il expliquait que Courbet n’avait rien à voir avec ce décret: c’est un certain Félix Pyat qui en avait eu l’initiative. De même, Courbet ne participa pas au renversement de la colonne, le 16 mai 1871:  «Ce jour-là, il y avait sur la place Vendôme vingt mille curieux. Courbet y était naturellement, mais en spectateur, et en spectateur si désintéressé, qu’il ne croyait pas en un résultat effectif.» Une fois l’épisode de la Commune terminé, dans l’esprit du Conseil de guerre chargé de juger les Communards, Gustave Courbet restait avant tout un «déboulonneur» et il fut condamné à six mois de prison, à une amende de cinq cents francs d’amende et aux frais de reconstruction de la colonne, évalués à 323091 francs et 68 centimes. Ses biens furent mis sous séquestre, ses toiles confisquées et, après avoir purgé sa peine de prison, il s’exila en Suisse. C’est là qu’il mourut, en 1877, après avoir constaté, non sans surprise, que sa mésaventure avait finalement entrainé une augmentation de ses ventes.

Après le dégonflage du godemichet de Paul McCarthy, la bien-pensance socialiste s’est indignée et tenta de nous présenter l’américain comme une victime de l’obscurantisme. Un éditorial paru le 21 octobre dans Le Monde, que l’on imagine dicté d’une voix autoritaire par Pierre Bergé, compara McCarthy à Courbet. Alors que les deux hommes n’ont rien en commun. Courbet avait du talent et était préoccupé par la question sociale; McCarthy est surtout soucieux de publicité et de financement. L’idée qu’il soit un escroc n’a pas effleuré Fleur Pellerin, notre ministre de la culture, et elle s’est empressée de lui manifester son «soutien». Pauvre Fleur Pellerin, condamnée à lécher les bottes du marché international de l’art. Pauvre Fleur Pellerin, incapable de comprendre que ce genre d’escroquerie est de plus en plus perçue, dans un pays en crise, comme le signe du mépris de nos hommes politiques. Et un plug anal, s’il vous plaît, pour que le message soit bien clair! Pauvre Fleur Pellerin, mercredi à la Fiac, réduite à tenir la chandelle entre Manuel Valls et Zahia Dehar. La gloire, quoi.

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24 octobre 2014 at 14 h 31 min

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En territoire ennemi

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Didier Goux -En territoire ennemiC’est un livre comme on les aime: on le lit comme on dégusterait un vieil armagnac. Contrairement à la récente vengeance de la maîtresse répudiée, laquelle a mis en évidence que les analyses du Monde n’étaient pas supérieures à celles d’un Pierre-Marie Elstir dans France Dimanche, ce n’est pas un best-seller. Non, En territoire ennemi, de Didier Goux, est un vrai livre, que l’on garde longtemps en bouche: on se surprend plus d’une fois à remâcher les textes qui le compose pour en savourer l’équilibre et l’élégance.

Le ton est donné dès les premières pages, avec le récit d’une visite du Mont-Saint-Michel qui se transforme en un véritable chemin de croix: la conférencière est tellement épouvantable que Didier Goux, dépité, réalise qu’il ne remontera plus jamais jusqu’au cloître: «ce sera sans regret. J’en ai assez de souvenirs, après tout». S’impose alors le constat que «le monde d’hier, le monde vivable [est] définitivement mort». L’épisode est révélateur: Didier Goux n’attend plus rien de notre époque, si bien qu’il a décidé de lui tourner le dos. Au mieux, il la regarde par-dessus l’épaule avec un certain amusement. Mais il est catégorique: toute réconciliation est impossible. Aussi va-t-il désormais se contenter de ce qui fut: c’est la première partie du livre, où Didier Goux nous parle de littérature, de musique et de cinéma mais aussi de son plombier, un artisan consciencieux comme on n’en trouve plus. Il nous donne envie d’écouter Charles Trenet et, lorsqu’il évoque Balzac, il nous livre le mode d’emploi de La Comédie humaine :

«Acquérir toute La Comédie humaine, et s’y plonger en apnée durant six mois (ou trois, ou douze : c’est selon la quantité de lignes imprimées que vous êtes à même d’avaler chaque jour), en commençant par La Maison du chat-qui-pelote et en ne s’arrêtant qu’à la dernière page de Séraphita. [...] Lorsque vous aurez fini de traverser ce monde, vous le laisserez derrière vous une dizaine d’années environ. Puis, vous le parcourrez de nouveau, de nouveau dans la totalité de son étendue. Ensuite, et ensuite seulement, vous pourrez vous permettre de ne plus relire de Balzac qu’un roman par-ci, par-là, au gré de vos fantaisie et humeur».

Bien sûr, Didier Goux n’ignore pas que les écrivains et les artistes qu’il apprécie sont, de plus en plus, les vestiges d’une civilisation qui s’abîme et il en tire sans doute l’impression d’être lui-même un mort-vivant: cela expliquerait son attrait pour les films de zombis. Lorsqu’il décortique ces navets, un peu à la manière d’un structuraliste, mais en plus drôle, je retrouve d’ailleurs la fascination de mon grand-père pour les séries Z -mon grand-père qui se vantait toujours bruyamment de lire des Brigades mondaines mais qui, dans le secret de sa chambre, lisait La Varende.

La seconde partie du livre, qui fait davantage penser à Philippe Muray, tient la chronique de ce qui advint: Didier Goux prend conscience qu’il se trouve en territoire ennemi, et il exerce sa verve, souvent avec beaucoup d’ironie, pour flinguer les travers progressistes de nos contemporains. Comment ne pas frémir à cette description de l’Europe, vieille pute décatie et botoxée, qui se fait malmener par des enfants qui ne lui ressemblent plus? Comment ne pas partager l’exaspération de l’auteur lorsqu’il brocarde ceux qui abdiquent leur langue au nom d’une illusoire modernité? Finalement, le tableau brossé ici est celui d’un monde déchu où «Satan [s'avise] du vide divin et [reprend] le monde à la hussarde». Et que reste-t-il? Alors que la culture recule et que l’état de nature semble reprendre du poil de la bête, la troisième partie du livre, en proie à une certaine mélancolie, s’abandonne à la contemplation des animaux, des saisons ou du temps qu’il fait. On pourrait facilement succomber au défaitisme: mais non. Didier Goux a choisi de terminer son livre avec une dernière et courte partie qui regarde vers l’avenir, intitulée À vous les mômes. Deux vers extraits de la Ballade des pendus de François Villon semblent signifier que c’est une sorte de testament qui nous est délivré: un jour, espérons qu’il soit lointain, Didier Goux partira décèdera mourra et tout ce qu’il a lu, tout ce qu’il sait, disparaîtra… Ceux qui viennent «après nous» devront alors prendre la relève. Déjà, les conseils pour lire Balzac ne leur étaient-ils pas destinés? Comment ne pas penser à Fahrenheit 451, de Ray Bradbury? Dans une société totalitaire où la bêtise et le bonheur obligatoire triomphent, un ancien pompier, Montag, lit des livres au lieu de les brûler: considéré comme un délinquant, il prend la fuite et est accueilli par des marginaux qui zonent le long de voies ferrées abandonnées et qui lui expliquent qu’ils sont «tous constitués de morceaux, d’extraits d’histoire, de littérature» car, en attendant que ce monde s’écroule définitivement, dans l’espoir de pouvoir reconstruire quelque chose, ils apprennent des livres et les transmettent à leurs enfants. Didier Goux est l’un de ces résistants: c’est le sens des textes courts qui composent En territoire ennemi. On est en droit maintenant d’espérer un roman, celui que Didier Goux nous promet depuis des lustres. Mais pour cela, il faudrait qu’il cesse de se considérer comme un «écrivain en bâtiment», qu’il se donne un coup de pied au cul et qu’il arrête de perdre son temps à lire et commenter des conneries de blogs.

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8 octobre 2014 at 14 h 09 min

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Décapitation et amalgames

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VxTVfvIl fut une époque où l’on mourait pour la France. Aujourd’hui, on meurt parce qu’on est Français. En Algérie, un français, qui avait pourtant l’air sympathique, a été sauvagement décapité par des djihadistes.

Il s’agit maintenant de prévenir les amalgames; une mise au point est donc nécessaire: amis djihadistes, ce n’est pas parce que François Hollande a trahi votre confiance et décidé de vous faire la guerre que tous les Français sont «méchants et sales». Sachez que la France aime l’islam: si vous êtes gentils, vous y trouverez plein de gauchistes prêts à vous sucer. Ils vous expliqueront même que votre lecture du Coran est erronée. En attendant, vous pouvez retourner enculer vos chèvres. Voilà.

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25 septembre 2014 at 23 h 12 min

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Auld Alliance

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Stirling - Church of the Holy Rude

L’église de la Sainte-Croix, Stirling.

Vendredi soir, en souvenir de cette «Vieille Alliance» qui unit la France à l’Écosse depuis Philippe le Bel, et que le Général De Gaulle qualifiait de «plus vieille alliance au monde», j’ai tombé le flacon de scotch que je gardais précieusement depuis des années -un Deanston, single malt, 15 ans de barrique. Je ne fêtais pas le résultat du référendum écossais mais plutôt le fait, cette fois, que personne ne pouvait dire que la trouille était dans le camp des nationalistes: elle était indiscutablement du côté des chefs d’États et autres commissaires européens. Ça payait de les voir serrer les miches à l’idée que l’Écosse puisse devenir indépendante. C’était à qui s’appliquerait le mieux à jouer les Cassandre, à l’instar du Premier ministre britannique David Cameron: «Si le Royaume-Uni éclate, il éclate pour toujours. Le choix qui vous est offert est donc clair: un saut dans l’inconnu avec le Oui, ou un avenir meilleur pour l’Ecosse avec le Non». Même notre François Hollande, lors de sa conférence de presse, composa un rôle de paniquard. Après avoir évoqué la menace terroriste et le virus Ebola, histoire de créer une ambiance, suant à grosses gouttes, il expliqua que le résultat du référendum en Écosse pouvait avoir des conséquences terribles pour l’Europe: «Le risque est que le projet européen se dilue, ce qui ouvre la voie aux égoïsmes, au populisme et au séparatisme. Nous rentrons, en tout cas c’est un danger, dans un processus de déconstruction, pas simplement de l’Union européenne mais des États eux-mêmes». Sans blague! N’est-ce pas plutôt l’Union européenne qui a remis en question les États tels qu’ils existaient? De plus, loin de prôner un repli sur soi, les indépendantistes écossais ne souhaitaient-ils pas rester dans l’Union européenne? En fait, les partisans du oui nous ont crânement montré que l’on ne craint pas la mondialisation lorsqu’on a du cœur et une identité solide. Mais c’est la pétoche qui a finalement triomphé, au grand soulagement des dirigeants européens.

Vendredi soir, j’étais donc en train de siroter mon Deanston sur le balcon, affalé sur la chaise longue. Je songeais à la distillerie, là-bas, sur les bords de la Teith, sur la route qui va de Stirling au loch Katrine, dans un vieux bâtiment où l’on avait tissé du coton dès la fin du dix-huitième siècle, lorsque l’Écosse calviniste était le berceau de la révolution industrielle. Je songeais à la splendide église de la Sainte-Croix, à Stirling, où l’on trouvait des informations en basque -comme pour signifier qu’il existe une solidarité entre peuples séparatistes, lesquels, en l’occurence, sont également souleveurs de pierres. Je songeais à Glasgow, où le Oui a obtenu 53,49% des suffrages, et à ses pubs: ce soir, les indépendantistes s’y étaient peut-être retrouvés pour se pinter et pour rêver encore, loin d’être abattus, à un nouveau printemps des peuples. Et là, il s’en trouverait bien un pour entonner:

Oh, ye’ll tak’ the high road and I’ll tak’ the low road,

And I’ll be in Scotland afore ye;

But me and my true love will never meet again

On the bonnie, bonnie banks o’ Loch Lomond.

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21 septembre 2014 at 23 h 51 min

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Paris, août 1944

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Vu pendant la libération de Paris

Le 25 août, à l’occasion des commémorations du 70ème anniversaire de la libération, le président de la République s’était déplacé sur l’Île de Sein. Qu’avons-nous retenu du boniment qu’il prononça sous une pluie battante? Rien. Il ne restera que l’image d’un président rincé. Le soir, à Paris, son discours à l’Hôtel-de-Ville passa tout aussi inaperçu: la démission du gouvernement occupait tous les esprits. Une gesticulation chasse l’autre. Entre le centenaire de la grande guerre et les soixante-dix ans de la libération, François Hollande a sans doute abusé des commémorations, si bien qu’il est difficile d’en saisir aujourd’hui l’intérêt. C’est dommage car, même si cela inspire de la méfiance, l’acte de commémorer n’est pas forcément vain: toujours prêts à voler au secours de leur président, des blogueurs de gauche, Nicolas et Elooooody, racontaient en effet comment les commémorations avaient le mérite de raviver les mémoires familiales. Ils oublient d’ailleurs un peu vite que c’est discriminatoire pour les Français de fraîche date, lesquels, s’ils veulent adhérer au roman national, se retrouvent ensuite obligés de s’inventer des aïeux dans la 2ème DB. Mais passons.

En juillet dernier, lors d’un court séjour à Conflans, je demandais à ma grand-mère, quatre-vingt treize ans, comment elle avait vécu la libération de Paris. À l’époque, jeune mariée, elle vivait dans un petit appartement du 12 rue des Cloÿs, dans le dix-huitième arrondissement -à quelques pas de l’atelier où Maurice Gleize imprima le premier exemplaire de France d’abord, le journal des Francs-Tireurs et Partisans. Après le départ de mon grand-père pour le STO en mai 1943, elle s’était retrouvée seule avec leur fille, Danièle -ma mère. En août 1944, elle n’était pas à Paris: elle avait préféré se mettre à l’abri chez ses parents, à Conflans. Elle avait été secouée, en effet, par le bombardement de la gare de tirage de la Porte de la Chapelle, particulièrement sévère, le 21 avril 1944, quand les avions de la R.A.F. avaient largué plus de 2000 bombes sur le nord de Paris: «L’alerte dura plus d’une heure, nous étions descendus dans la cave et nous entendions des bruits sourds, inquiétants. Lorsque nous sommes remontés, heureux d’être sains et saufs, le sommeil nous avait quittés. Le lendemain, nous avons su que le centre de la Chapelle avait été bombardé. Plusieurs immeubles de notre quartier l’avaient été aussi; et en ouvrant les fenêtres, je voyais les civières que l’on portait dans un café voisin transformé en chapelle ardente. Près de chez nous, des immeubles détruits, effondrés: leurs habitants, surpris dans la nuit, étaient bloqués dans les caves et le bruit courait qu’il était impossible de les dégager et qu’on allait les noyer dans la cave. C’était l’horreur, les gens racontaient n’importe quoi. Les journaux rapportaient qu’un immeuble avait été coupé en deux dans le sens de la hauteur: dans la partie encore debout, à un étage, dans un berceau resté miraculeusement intact, on avait retrouvé un bébé, une petite Danièle, vivante! Cette nouvelle m’avait profondément émue, et je serrais ma petite Danièle contre moi, pensant qu’elle aurait pu se trouver dans une situation semblable ! J’étais bouleversée». Cette nuit-là, 200 bombes avaient manqué leur cible: à Saint-Denis et dans le dix-huitième arrondissement, plus de trois cents immeubles furent détruits ou endommagés; plus de 600 civils furent tués. Le maréchal Pétain rappliqua pour manifester son soutien à la population: il assista à une messe à Notre-Dame en mémoire des victimes. C’était la première fois qu’il revenait dans la capitale depuis 1940 et il fut accueilli par une foule nombreuse: on était encore convaincu qu’il était de mèche avec De Gaulle -la fameuse théorie du Glaive et du Bouclier. Sa popularité allait cependant s’effriter après le discours, enregistré sous la pression des Allemands, qu’il prononça le 28 avril, où il demandait aux Français «de conserver une attitude correcte et loyale envers les troupes d’occupation».

Après le débarquement, lorsque la libération semblait se préciser, mais peut-être au prix de rudes combats, l’idée de se réfugier en banlieue n’était pas si judicieuse que cela. Conflans, qui se trouvait non loin de la gare de triage d’Achères, souffrait en effet de nombreux bombardements. De plus, Patton n’avait fait sauter le verrou d’Avranches que le 31 juillet et les Américains envisageaient de contourner la capitale par le nord-ouest afin de gagner rapidement l’Allemagne. Paris n’était une priorité que pour le Général De Gaulle, ce qui ne l’empêchera pas d’écrire joliment, ensuite, dans ses Mémoires de guerre, que «Paris depuis quatre ans était le remords du monde libre. Soudain il en était devenu l’aimant». On a souvent dit que De Gaulle craignait que les communistes, profitant du désordre, s’emparent du pouvoir. Or, cela revient à surestimer le poids des communistes: en libérant Paris, De Gaulle voulait d’abord imposer son autorité aux Américains et rétablir la souveraineté de la France. Il refusait l’idée que la France fût administrée par les Américains et les Anglais. Aussi, alors que les Parisiens commençaient à se soulever, il ordonna le 20 août au général Leclerc de foncer vers la capitale.

Pendant ce temps, mon grand-père était déporté en Allemagne: il travaillait dans l’usine Messerschmitt de Genshagen, près de Berlin. Plus tard, il nous parlera de cette époque avec beaucoup de désinvolture, voire de nostalgie: c’étaient ses vingt ans -le bon temps, quoi, et il nous donnait l’impression de s’être sacrément bien marré. Il nous racontait qu’il avait l’habitude le soir de prendre le S-Bahn pour aller au cinéma à Berlin: aussi était-il incollable sur toutes les grandes productions nazies telles que Kolberg, de Veit Harlan, ou encore Les Aventures fantastiques du baron Münchhausen, de Josef von Báky. Un jour, l’usine fut bombardée et il profita du chaos pour prendre la tangente: il gagna la Suisse à pied et retrouva ses grand-parents qui vivaient à Genève. Il fut alors enrôlé dans l’armée suisse et, en attendant la fin de la guerre, il envoyait des colis de la Croix-Rouge à ma grand-mère. C’est durant l’automne 1944 qu’il acheta le livre d’un Suisse qui vivait à Paris, Edmond Dubois: ça s’appelait Vu pendant la libération de Paris [1]. Pendant tout le mois d’août, parcourant Paris à pied ou à vélo, Edmond Dubois avait tenu un journal où il notait avec beaucoup de précision les événements dont il était témoin: sous sa plume, nous vivons ainsi les derniers jours de Paris sous l’occupation allemande. Ce document remarquable, riche en informations, illustré de photographies des frères Seeberger, publié à Lausanne par la librairie Payot dès septembre 1944, n’a curieusement jamais été réédité, tombant finalement dans l’oubli: ainsi, Antony Beevor et Artemis Cooper semblent ignorer son existence alors qu’ils citent longuement, dans leur Paris libéré, Paris retrouvé [2], les journaux de Jean Galtier-Boissière et du pasteur Boegner.

Raconté par Edmond Dubois, le mois d’août 1944 fut celui d’une longue attente. Ni collabos, ni résistants, impassibles alors que la guerre se rapprochait, les Parisiens essayaient de vivre tant bien que mal, au rythme des bobards, des coupures d’électricité et des couvre-feux. Les bombardements avaient désorganisé le ravitaillement et, craignant la destruction des stocks, les autorités annoncèrent le 12 août des distributions anticipées de rations. Personne ne savait précisément où se situait le front et les rumeurs allaient bon train. La ville était progressivement paralysée par les grèves: de la police, des postes, des transports. Pour passer le temps, on se retrouvait entre voisins, chacun apportait son litron de vin, sa boîte de conserve, sa ration de pain, certains jouaient au bridge, d’autres s’improvisaient stratèges et imaginaient la progression des armées sur des cartes punaisées au mur. Lorsque le courant était rétabli, on se précipitait sur le poste de radio pour écouter les nouvelles. Il faisait très chaud, les gens installaient leurs chaises longues sur les trottoirs.

Les signes de la présence allemande s’estompaient peu à peu. Alors que les convois militaires, au début du mois, stationnaient nonchalamment à l’ombre des marronniers, le long des avenues, les Allemands finirent par se mettre en mouvement, obligeant les cyclistes à se faufiler entre les colonnes de blindés. Bientôt, seuls quelques tankistes arrêtaient encore leur véhicule devant la terrasse du Grand Café de l’Hôtel de Paris pour y boire une bière. Le retrait s’accéléra le 17 août; les badauds venaient vérifier chaque jour sur la place de l’Opéra si le drapeau à croix gammée flottait toujours sur la façade de la Feldkommandantur du Grand Paris. Edmond Dubois nous raconte comment la  foule se rua sur l’un des sièges de la Gestapo, rue des Saussaies:

Des soldats de la Gestapo qui sont restés sur le pas de la porte de l’immeuble presque vidé avisent les habitants du quartier de venir eux-mêmes emporter ce que les camions n’ont pu prendre. C’est alors la ruée d’une foule stupéfaite d’une telle offre, sous le fameux porche que franchissaient avec angoisse les prévenus d’instruction en cours. Rapidement, c’est l’embouteillage; les premiers servis ressortent péniblement, munis de bouteilles de champagne, de vin, d’apéritifs, de caisses de victuailles. Deux hommes emportent une barrique de vin. Certains sont chargés d’appareils de radio, de machine à écrire, de bas de soie, de linge de maison. Les soldats des convois en stationnement à proximité ouvrent des caisses, qu’ils distribuent aux passants en échange de quelques cigarettes. Quel changement d’atmosphère en quelques heures…

Le 18, des échanges de tirs se firent entendre aux abords du boulevard Sébastopol. L’insurrection. Edmond Dubois est impressionné par le calme des Parisiens: «Paris offre le curieux visage d’une totale indifférence« . Il nous raconte le mariage d’un cousin, le samedi 19 août:

Grâce à des relations, ils ont pu acheter leurs alliances à 9h.30 du matin, bien que toutes les bijouteries et orfèvreries aient barricadé leur porte depuis quelques jours. Nous arrivons à la mairie à 10h.15, à l’instant où le drapeau français, grâce aux F.F.I., frissonne à nouveau à la hampe dont il était absent depuis quatre ans. Historique minute d’un poignant réveil patriotique!

Encore bouleversé par une émotion compréhensible, le maire bafouille quelques paroles dont nous ne retenons que l’essentiel: «Vous êtes le premier mariage uni sous les couleurs tricolores depuis juin 1940…» Le curé de la petite chapelle voisine a le même tremblement dans la voix. La cérémonie est courte et d’une étonnante grandeur.

Mariés et témoins enfourchent alors leur bicyclette et retraversent Paris pour revenir dans le 8ème arrondissement. Autour du Palais-Royal, des barrages sont installés. «Ne passez pas, on tire!» Un détour s’impose. En remontant du côté de la Place de l’Opéra, même obstacle. les mitraillettes tirent. Les balles s’aplatissent sur les façades. Nouveau changement de direction. Place Saint-Augustin, vive fusillade, alors que du côté de la Concorde et de la Chambre des Députés des armes à feu plus lourdes entrent en action.

Midi. Mariés et invités sont réunis chez moi. Par faveur spéciale, des fournisseurs m’ont promis l’entrée et le dessert. Mais aucun livreur n’a osé traverser la zone de bagarres. Et je reste avec mes invités autour de la table où je ne peux servir qu’une salade de légumes improvisée en ouvrant des boîtes de conserves, des tartines de pâté, un peu de confiture et tout de même la traditionnelle bouteille de champagne frappée, grâce à ma glace matinale. Chacun des participants a vécu une vraie épopée pour gagner cette modeste agape. Mais nous espérons une détente et une après-midi plus calme.

À 13 heures, le concierge de l’immeuble vient nous prévenir que les chefs d’îlots de la défense passive transmettent l’ordre du couvre-feu à 14 heures. Il ne peut être question de prolonger la réunion et de s’attaquer à un café, aussi ersatz soit-il. c’est la brusque dislocation. Chacun sautant sur sa bicyclette, je me retrouve à 2h.15 dans un solitude navrante, autour de cette table que décorent encore quelques fleurs blanches.

Ce couvre-feu était encore un bobard. Il fut annulé dans l’après-midi. Mais les rues s’étaient néanmoins complètement vidées à l’heure fixée. J’ai pu alors reprendre ma promenade et récolter quelques renseignements: la Préfecture de Police est occupée par la Résistance et par les Agents en grève.

Le 21 août, le Gouvernement Provisoire de la République Française «avise tous les Français et Françaises de se considérer comme mobilisés au service des F.F.I. placées sous les ordres du colonel Rol». Le colonel Rol, c’est bien sûr Henri Rol-Tanguy, un communiste qui avait fait la guerre d’Espagne dans les rangs des Brigades internationales. On estime que 15000 personnes se portèrent volontaires -seulement 2000 d’entre elles étaient armés. En fait, les Parisiens assistaient à l’insurrection avec un certain flegme, comme s’il s’agissait d’un spectacle. Les curieux s’installaient sur le rond-point des Champs-Élysées pour observer le déplacement des ambulances et des véhicules allemands. Lorsqu’il y avait du grabuge entre «les Fritz et les Fifis», Jean Galtier-Boissière raconte dans son journal que tout le quartier était aux fenêtres et applaudissait. Plus tard, le 25, dans l’avenue Kléber, c’est une foule nombreuse qui collait au train des soldats de la 2ème DB lors de l’attaque de l’hôtel Majestic. Était-ce de l’insconscience? Toujours est-il que les pertes civiles étaient de plus en plus nombreuses, à tel point que l’on utilisa les chambres froides des Halles pour conserver les corps. On voyait partout le père dominicain Bruckberger, aumônier des FFI de Paris, qui parcourait la capitale à bicyclette pour s’occuper des blessés et des morts. Le 22 août, le temps tourna à l’orage: le fracas du tonnerre faisait concurrence à celui des canons qui se rapprochaient et ça tombait comme à Gravelotte. Ce jour-là, de nouveaux journaux apparurent, imprimés encore clandestinement, vendus à la sauvette et échangés ensuite aux portes des boulangeries: Le Journal Officiel des Forces Françaises de l’Intérieur, Le Parisien Libéré, Le Populaire, L’Humanité, Le Front National. Une nouvelle station de radio, la Radiodiffusion de la Nation Française, commença à émettre, donnant surtout aux Parisiens des conseils pratiques. Il était notamment recommandé d’éviter la place Saint-Michel, où les échanges de tirs étaient très nourris. Lorsqu’il sortait de sa librairie qui se trouvait place de la Sorbonne, Jean Galtier-Boissière observait que les barricades de FFI étaient entourées «de badauds qui attendent les événements. Dès qu’une voiture apparaît sur le pont, tous les badauds se retirent précipitamment sous les porches des maisons voisines». Parmi ces spectateurs, Edmond Dubois, qui nous raconte avec beaucoup d’émotion, s’abandonnant parfois à un lyrisme inhabituel, la dernière journée d’occupation avant la libération:

Jeudi 24 août.

Nuit calme dans le murmure d’une bienfaisante pluie d’été. Le canon s’est tu. La ville paraît mystérieuse dans le silence qui l’entoure. Dès l’aube, les distributeurs de journaux insistent auprès de leur clientèle pour qu’aucun attroupement ne se forme autour d’eux, car certaines patrouilles allemandes tirent sur les lecteurs.

Les rumeurs prétendent que Sottens et la B.B.C. ont annoncé l’entrée des troupes à Paris. Je ne rencontre malheureusement aucun auditeur qui ait entendu lui-même cette information. Fébrilement, on lance des appels téléphoniques au hasard de l’annuaire pour arriver à reconstituer la position du front. J’obtiens sans difficulté Versailles, Garches, Villejuif, Alfortville… Ces points ne sont donc pas atteints par l’avance alliée, sinon le téléphone automatique ne pourrait pas fonctionner. Les réponses sont d’ailleurs très imprécises quant à la situation d’un front.

On annonce l’arrestation de Sacha Guitry.

À 10h.45 a lieu une dure rencontre entre tanks allemands et F.F.I. dans le quartier de notre ambassade. Une barricade est dressée à l’angle de la rue de Bourgogne, les tanks tirent depuis la Chambre des Députés et les Invalides à travers la rue de Grenelle. Les obus sifflent, les flammes jaillissent, la fumée emplit le quartier. Les barricades s’effondrent rapidement et c’est le courageux ramassage des blessés et des morts par les services de la Croix-Rouge.

D’un porche, qui m’abrite miraculeusement de cette bagarre, je vois à cent mètres les chars en action. La violence du «coup» résonne durement dans la ruelle où je suis, le souffle s’y engouffre et claque le visage. Impression prodigieuse de force et d’efficacité; odeur de poudre. Pourtant une ménagère trottine sur le trottoir et me demande «si l’épicier du coin est ouvert»…

La ville est en effervescence. L’espérance d’une prochaine entrée alliée soutient les nerfs les plus usés. On prétend que l’armée Leclerc sera celle qui occupera la capitale.

Vers 17 heures, les premiers agents de police en uniforme reprennent rapidement leur service dans les rues. la plupart ont un brassard tricolore. Ils sont applaudis par les passants à leur passage dans les rues. [...]

Cette guérilla périlleuse, cette pluie persistante et le manque de nouvelles amollissent les coeurs les mieux trempés. Les Parisiens sont déçus et ne s’expliquent pas un retard qui se prolonge. Pourtant, d’importants services allemands ont encore quitté à Paris, entre autres un centre de garages dans le quartier Saint-Augustin et l’état-major de la Luftwaffe, faubourg Saint-Honoré.

À partir de 19 heures, un frémissement flotte sur Paris … Ils sont là… Où? on cite un nom: Le Petit Clamart… Tout Paris les attend Porte d’Orléans… Et c’est la porte d’Italie qui accueille les avant-gardes de Leclerc! Mais la nuit est tombée et il est dangereux pour ces éléments de reconnaissance de s’aventurer au delà d’un certain secteur, et seul le boulevard Saint-Germain permet à deux voiturettes de gagner la place de l’Hôtel-de-Ville.

La nouvelle, déformée, amplifiée, court les rues. En dépit du black-out, des fenêtres s’allument; des drapeaux se devinent sur des façades, des rumeurs montent des trottoirs. Une marseillaise émouvante s’entonne dans l’obscurité… Le ciel est sillonné de lueurs, les mitrailleuses crépitent, le canon tonne…

À 23 heures, le courant est rétabli. La Radio-diffusion de la Nation Française parle à Paris. D’une voix hachée, trois speakers, émus au-delà des limites de la résistance nerveuse, résument les péripéties de la journée historique. Il n’y a ni littérature, ni phraséologie. Ce sont des voix françaises qui ne parviennent pas à dissimuler leur bouleversement et leur joie:

«Deux tanks de Leclerc sont à l’Hôtel-de-Ville.

«Nous voudrions amener au micro un soldat français… On essaie d’aller en chercher un.

«Auditeurs, allez prévenir le curé de votre paroisse pour que sonnent toutes les cloches des églises de Paris…

«Attention… Attention… Dans le secteur du quai d’Orsay, on mitraille les fenêtres. Soyez prudents…

«On danse sur la place de la République.

«Nous n’en pouvons plus d’émotion… Nous suspendons l’émission pour nous reposer et nous vous passons un disque..

J’ai déclenché la trotteuse de mon chronomètre: deux minutes trente-trois secondes après cet appel, de ma fenêtre ouverte sur un Paris redevenu noir d’encre, le chant des cloches libérées crie au ciel la joie de la capitale ressuscitée! Il est impossible d’exprimer la grandeur de telles minutes! Les yeux mouillés de larmes, à leurs fenêtres, les Parisiens connaissent la valeur réelle de ce que l’on nomme l’émotion, le sentiment patriotique, l’espoir incommensurable qui s’offre à un peuple au sortir du plus angoissant destin… Les cloches se répondent: la chanson grave tisse au travers du ciel le plus merveilleux réseau de solidarité fraternelle dans laquelle s’unissent, d’un même coeur, d’une même pensée, les opinions les plus diverses, les sentiments les plus opposés. À cette minute, la France se retrouve,

La rue se tait. Minuit. Dans le lointain, des incendies, du canon; tout près, des claquements de mitrailleuses. La journée se termine dans l’ivresse de l’espérance retrouvée! L’obscurité absorbe les Libérateurs que Paris attend depuis juin 1940.

Vendredi 25 août.

La canonnade est très bruyante dans la nuit. Ces longs coups sourds viennent-ils d’une bataille de chars? Le crépitement des mitrailleuses domine. Paris est éclairé par un formidable incendie ravageant sans doute le secteur des usines Simca, de Nanterre, où se détruisent probablement des stocks importants.

Dans la ville, les allemands montent la garde devant des îlots où ils se sont groupés et autour desquels ils ont dressé les rails plantés dans les encoches bétonnées de la chaussée.

À 4 heures du matin, je renonce à mes observations et je m’endors d’un lourd sommeil.

Ce soir-là, c’était Raymond Dronne qui, évitant les positions allemandes, s’était frayé un chemin en jeep jusqu’à l’Hôtel-de-Ville où il fut accueilli par le président du C.N.R., Georges Bidault. La suite, nous la connaissons: dans la matinée du 25, un détachement commandé par le général Massu s’empara du Pont-de Sèvres; en début d’après-midi, les pompiers de Paris déployèrent un immense drapeau tricolore sur l’Arc de triomphe; le groupe du colonel Billotte se dirigea enfin vers l’hôtel Meurice où se trouvait Von Choltitz: celui-ci fut capturé, conduit à la préfecture où l’on exigea qu’il signe l’acte de capitulation. Le Général Leclerc retrouva ensuite De Gaulle à Montparnasse. En consultant l’acte de reddition, De Gaulle fut étonné de découvrir, à côté de la signature de Leclerc, celle de Rol-Tanguy: Leclerc, dont la 2ème DB subissait de lourdes pertes -97 tués et 283 blessés dans Paris intra muros, comprit soudain qu’il s’était fait embrouiller. Après un détour par le ministère de la guerre qu’il avait quitté en 1940, De Gaulle se rendit à la préfecture puis, enfin, à l’Hôtel-de-Ville. Là, il refusa de proclamer la république, au motif qu’elle n’avait jamais cessé d’exister, et il se contenta de lancer sa fameuse tirade: «Paris, Paris outragé, Paris brisé, Paris  martyrisé, mais Paris libéré! Libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours de la France entière, c’est-à-dire de la France qui se bat, c’est-à-dire de la vraie France, la France éternelle.» Le lendemain après-midi, à 15 heures, il descendait les Champs-Élysées, «plébiscité par le peuple de Paris, par un tonnerre de vivats et d’acclamations.» Edmond Dubois nous décrit ce moment avec beaucoup de talent, puis les coups de feu qui claquent à la hauteur des jardins des Champs-Élysées, la foule qui panique, la terrible fusillade sur la place de la Concorde… Mais je ne reproduirai pas ici ces superbes pages: ce billet est déjà très long et, soyons franc, j’ai la flemme et mes filles ne me laissent pas en paix -elles réclament de l’attention et mériteraient que je les tonde. Le mieux, ce serait qu’un éditeur se décide à rééditer enfin le livre d’Edmond Dubois: aucun document ne dépeint aussi bien Paris à la veille de la Libération.

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[1] Edmond DUBOIS. Vu pendant la libération de Paris. Journal d’un témoin illustré de 21 photographies. Lausanne, Payot, 1944, 109 pages.

[2] Antony BEEVOR & Artemis COOPER. Paris libéré, Paris retrouvé, 1944-1949. Paris, Perrin, 2004, 538 pages.

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29 août 2014 at 10 h 34 min

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Secourir les chrétiens d’Orient

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Le Concile de Clermont, vu par Sébastien Mamerot (1474-1475)

Le concile de Clermont, vu par Sébastien Mamerot (1474-1475)

Le concile de Clermont, qui s’ouvrit le 18 novembre 1095, était disciplinaire: les lettres de convocation envoyées aux évêques prévoyaient de réformer le clergé et d’excommunier le roi de France. Ça promettait sacrément d’être emmerdatoire. Or, le dixième jour, le pape Urbain II prononça un sermon qui n’était pas prévu et qui connut un retentissement extraordinaire. Les décrets du concile n’ayant pas été conservés, seul le témoignage de ceux qui étaient présents ce jour-là, comme Foulcher de Chartres [1], nous permet de connaître les paroles du Pape:

Il est urgent, en effet, que vous vous hâtiez de marcher au secours de vos frères qui habitent en Orient et ont grand besoin de l’aide que vous leur avez, tant de fois déjà, promise hautement. Les Turcs et les Arabes se sont précipités sur eux, ainsi que plusieurs d’entre vous l’ont certainement entendu raconter, et ont envahi les frontières de la Romanie jusqu’à cet endroit de la mer Méditerranée qu’on appelle le Bras de Saint-Georges, étendant de plus en plus leurs conquêtes sur les terres des Chrétiens, sept fois déjà ils ont vaincu ceux-ci dans des batailles, en ont pris ou tués grand nombre, ont renversé de fond en comble les églises. Que si vous souffrez qu’ils commettent quelques temps encore et impunément de pareils excès, ils porteront leurs ravages plus loin, et écraseront une foule de fidèles serviteurs de Dieu. C’est pourquoi je vous avertis et je vous conjure, non en mon nom, mais au nom du Seigneur, vous, les hérauts du Christ, d’engager par de fréquentes proclamations les Francs de tout rang, gens de pied et chevaliers, pauvres et riches, à s’empresser de secourir les adorateurs du Christ, pensant qu’il en est encore temps, et de chasser loin des régions soumises à notre foi la race impie des dévastateurs.

Le prêche fut longuement applaudi. L’idée d’une intervention armée pour porter secours aux Chrétiens d’Orient n’était pas nouvelle: avant Urbain II, Grégoire VII avait déjà dénoncé les musulmans qui avaient « tout ruiné avec une cruauté inouïe, jusque sous les murs de la cité de Constantinople et [qui avaient] massacré des milliers de chrétiens« . Car, comme l’a expliqué Jacques Heers dans La première croisade [2], l’oppression s’était d’abord accrue avec les Fatimides:

Tout au long des années mille, la situation politique et la sécurité s’étaient gravement dégradées en Palestine. Les califes de Bagdad, au pouvoir donc depuis environ trois siècles, ne gouvernaient que des territoires de plus en plus restreints. Face à eux s’étaient d’abord dressés plusieurs chefs de tribus, proclamés indépendants en Syrie du Nord et dans le Yémen. Surtout, une autre dynastie, celle des Fatimides, qui se réclamait d’un islam chiite, née dans le Maghreb et en Sicile, s’était lancée à la conquête de l’Orient. Ces Fatimides occupèrent l’Égypte, fondèrent une université chiite au Caire et ne cessaient de prêcher une religion de plus en plus rigoureuse, sans compromis, intolérante. Un de leurs sultans, al-Hâkim (996-1021), tristement célèbre pour son zèle fanatique et persécuteur de chrétiens, fit détruire toutes les églises du Caire puis, en 1009, donna l’ordre d’abattre, dans Jérusalem, l’église du Saint-Sépulcre, d’en faire disparaître les emblèmes chrétiens et enlever les saintes reliques. Les autres sanctuaires de la ville furent également mis à bas, les biens des religieux confisqués ainsi que les objets de cultes et les pièces d’orfèvrerie.

Puis, après que les musulmans avaient conquis une partie de l’Orient byzantin, le sort réservé aux chrétiens n’avait cessé d’empirer:

Les Seldjoukides avaient arraché de vastes territoires de l’Anatolie à l’Empire byzantin et, naturellement, en avaient fait des pays où les chrétiens ne rencontraient plus aucune aide et devaient déjà, à quelques journées seulement de Constantinople, affronter des passages risqués, plus ou moins bien tolérés, passibles en tout cas de lourdes taxes, sans cesse à la merci d’outrages. La ville d’Antioche, siège de l’un des patriarcats d’Orient, que les Grecs avaient reprise en 963 et qui fut, pendant plus d’un siècle, une étape appréciée des voyageurs sur la route de Jérusalem, était tombée aux mains des Turcs en 1084. Surtout, les nouveaux maîtres ne s’étaient, ni en Syrie ni en Palestine, appliqués à maintenir l’ordre sur les routes et encore moins à protéger les hommes venus en pèlerinage.

Les pèlerins qui revenaient de Terre sainte racontaient, désespérés, qu’ils avaient été rançonnés et rudoyés durant leur voyage. Ils avaient vus des églises profanées, des monastères et leurs métairies brûlés, des fidèles et des patriarches battus avec violence. Partout en Occident, le récit de ces exactions suscitait l’indignation; le prêche prononcé par Urbain II à Clermont fut donc accueilli avec enthousiasme. Les adeptes du matérialisme historique ont négligé l’importance de ces faits: trop appliqués à vouloir expliquer les croisades par la démographie et l’économie, et souvent oublieux de la part de contingence dans l’histoire, ils n’ont pas compris que les persécutions endurées par les chrétiens d’Orient avaient suffi, sans autre calcul, à justifier l’intervention des chevaliers d’Occident pour délivrer les lieux saints. Que l’expédition, après le siège d’Antioche et la prise de Jérusalem, ne se fût pas déroulée comme l’avait imaginée Urbain II, c’est une autre histoire.

*                    *

*

Mille ans ont passé. Qu’ils soient turcs ou arabes, chiites ou sunnites, ceux qui persécutent les chrétiens d’Orient, hier ou aujourd’hui, sont toujours musulmans. Depuis que les djihadistes de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) ont pris Mossoul et proclamé un nouveau califat, en juin, les nouvelles tragiques qui nous parviennent de la plaine de Ninive semblent extraites de cette Histoire d’Outremer, lorsque Guillaume de Tyr exposait les circonstances qui avaient motivé la première croisade. Mille ans après, les chrétiens endurent toujours les mêmes supplices: ils sont brutalisés, leurs biens sont confisqués, des femmes sont enlevées et vendues aux combattants du djihad, les églises et les monastères sont saccagés. S’ils refusent l’obligation de se convertir à l’islam, les chrétiens irakiens, terrorisés, n’ont pas d’autre salut que la fuite: plus de cent mille d’entre eux se retrouvent sur les routes, complètement démunis, exposés à toutes les vexations, et gagnent les villes kurdes d’Erbil, de Dubok et de Soulaymiyia. Les yazidis, qui font aussi les frais de cette épuration religieuse, les accompagnent dans leur douloureux exil. Le 7 août, après la prise de Qaraqosh par les djihadistes, Monseigneur Sako, patriarche des Chaldéens, lançait un appel au secours à la communauté internationale. Des ONG, comme SOS Chrétiens d’Orient ou Portes Ouvertes se mobilisent. C’est bien, mais est-ce suffisant? Ne devons-nous pas aider les Chrétiens à rester chez eux, à défendre leurs terres, leurs villages et leurs églises? Aymeric Chauperade évoque le principe de solidarité civilisationnelle: selon lui, « la France devrait s’associer aux frappes militaires américaines pour soutenir l’armée régulière chiite et les Pershmergas kurdes dans leur combat contre l’État islamique« . Ne faut-il pas, en effet, agir tant « qu’il en est encore temps« , avant que deux mille ans d’histoire ne soient effacés?

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[1] Foulcher de Chartres. Histoire des Croisades, J.-L.-J. Brière, Paris, 1825. Édition établie par François Guizot.

[2] Jacques Heers. La première croisade, Perrin, édition Tempus, Paris, 2002, 371 pages.

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13 août 2014 at 15 h 07 min

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Crachons un peu sur Clash

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Parce qu’il écoute le Clash et qu’il est progressiste, Matthieu Pigasse, énarque et banquier, passe pour un punk aux yeux de nombreux journalistes. Parce qu’elles font de la provoc’ à deux balles et qu’elles se revendiquent féministes, les Pussy Riot sont également présentées comme des punks. Cet étiquetage semble fort convenu: les punks, que l’on croyait nihilistes, auraient-ils été progressistes?

À la Cité de la Musique, à Paris, une exposition proposait l’automne dernier de découvrir le mouvement punk à travers les inévitables Sex Pistols et Clash, mais également, pourquoi pas, le collectif Bazooka. En fait, la musique semblait passer au second plan car le commissaire de l’exposition, Éric de Chassey, avait choisi d’insister d’abord sur l’impact visuel du punk. Mais il n’en négligeait pas la portée politique, et c’est là qu’on a envie de se marrer: selon lui, le punk « est un des grands mouvements qui ont porté cette idée de transformer le monde« . Rien que ça. Dans le catalogue de l’exposition, objet dispensable, Éric de Chassey précisa sa pensée dans un texte appelé Bazooka, pistolets et autres armes visuelles [1]:

« Il faut attendre 1977-1978 pour qu’une imagerie punk solidement engagée à l’extrême-gauche puisse devenir visuellement explicite, dans un contexte où la question de l’appartenance aux classes populaires est depuis l’origine un élément fort de l’identité punk, du moins au Royaume-Uni. C’est ainsi que le Clash, dont les morceaux emblématiques comme « White Riot » ou « I’m So Bored With The USA » avaient dès 1976 un contenu explicitement politique, se met à les accompagner d’images de batailles de rue (sur la pochette du premier album ou en fond de scène des concerts), à arborer des slogans revendicatifs ou des logos emblématiques« .

Ainsi, le Clash, c’est le prolétariat et l’ancrage à gauche. Un symbole que des petits bourgeois en manque de révolte se sont vite appropriés, à l’instar d’un Matthieu Pigasse qui se croit obligé, sans doute soucieux de se distinguer de la bourgeoisie dont il est issu, d’évoquer le Clash dès qu’il est interviewé. Dans un texte publié en 2010 dans le magazine Challenge, plutôt que parler de ses activités au sein de la Banque Lazard, il nous parlait du premier album éponyme de Clash, paru en avril 1977:

« D’abord le nom, Clash, qui sonnait comme une révolte, un affrontement, une rupture. Puis le premier morceau, Janie Jones, dont l’introduction a été classée par Nick Hornby dans son roman-culte High Fidelity parmi les meilleures de tous les temps. J’ai été emporté par un déferlement. Le rythme furieux, la voix butée, la guitare jouée au couteau, le son brut: un choc absolu. Tout l’album était au même niveau d’intensité. Hate & War, White Riot, Police & Thieves: les titres des chansons sonnaient comme autant de déclarations de guerre. Les textes – que j’ai découverts plus tard en achetant les partitions à Coutances – évoquaient l’Angleterre industrielle du début de l’ère Thatcher: White Riot, par exemple, décrivait les émeutes raciales ayant suivi le carnaval de Notting Hill en 1976« .

Manque de chance pour Matthieu Pigasse, qui, rappelons-le, est énarque, Margaret Thatcher n’est devenue Premier ministre qu’en mai 1979: le travailliste James Callaghan occupait encore le 10 Downing Street au moment où le Clash publiait son premier album. Le mythe du mouvement punk qui se développe à gauche en réponse à la politique de Margaret Thatcher ne tient donc pas: seul un bobo peut y croire. Mais c’est révélateur: la gauche n’a-t-elle pas toujours essayé d’avoir le monopole de la contre-culture?

Le Clash fut probablement le groupe emblématique de ma génération. Au lycée, on s’échangeait les albums, on les commentait. Les adolescents que nous étions ne voulaient pas voir que tout cela n’était qu’une farce: en écoutant le Clash, nous avions l’impression d’être des rebelles. Certes, avec le temps, la musique évoluait plutôt mal, influencée par le hip-hop new-yorkais, et il ne restait que des poses. Car le Clash, c’était du « trotskommercial qui se la pète« , pour reprendre une formule de Basile de Koch. Et cela n’avait plus grand chose à voir avec le punk. Comme nombre d’artistes engagés, professionnels de la révolte et autres défenseurs des opprimés, Joe Strummer n’était pas le prolétaire que l’on imaginait: il s’appelait en réalité John Mellor et son père était diplomate. Mais il chantait qu’il était le fils d’un braqueur de banques et se déguisait volontiers en guérillero ou terroriste d’extrême-gauche. En avril 1978, lors de la campagne Rock Against Racism, il portait sur scène un t-shirt en l’honneur de la Fraction Armée Rouge et des Brigades Rouges. En 1980, le triple album Sandinista! était dédié, comme son nom l’indique, à la Révolution nicaraguayenne. Depuis leur premier album et “So Bored With The USA”, les Clash n’en finissaient d’ailleurs pas de crier leur dégoût des États-Unis; pourtant, dès qu’ils en eurent l’occasion, ils firent la tournée des grands stades américains, en première partie des Who.

Aux yeux de la presse, la crédibilité du Clash reposait sur le fait qu’il était, comme l’écrivait Alain Pacadis en 1977 dans son compte rendu du festival punk de Mont-de-Marsan, «le seul groupe radical et politisé de la New Wave». Joe Strummer jouait les durs et chantait “White Riot” en référence aux émeutes raciales qui avaient éclaté en 1976 durant le Carnaval de Notting Hill. Certains n’étaient pas dupes, comme les Mekons, de Leeds, qui publièrent en janvier 1978 un premier single tout en ironie qui s’intitulait “Never Been In A Riot” [2]. Déjà, la seconde édition du festival de Mont-de-Marsan en août 1977 avait été l’occasion de mesurer les dissensions au sein du mouvement punk. Le Clash, absent en 1976, avait été imposé par CBS comme tête d’affiche. Les Damned, déjà présents lors de la première édition, les précédèrent sur scène et livrèrent un concert, impressionnant de hargne et de chaos, que Francis Dordor compara dans Best à une «météorite culturelle» mais aussi à un «show catastrophe». Le chanteur Dave Vanian valdinguait dans le public et, sur «Neat Neat Neat», Rat Scabies mettait le feu à sa batterie, provoquant la panique chez les pompiers. La rivalité qui opposait le Clash aux Damned obligea les hommes de Joe Strummer à se surpasser et à donner l’un de leurs meilleurs concerts, quoique perturbé par les facéties de Captain Sensible, alors bassiste des Damned, qui jeta des boules puantes sur scène et débrancha les amplis. Comme on peut l’entendre sur cet enregistrement, la plaisanterie n’était pas du goût de Joe Strummer qui accusa les Damned d’être jaloux. Ces chamailleries étaient révélatrices: d’un côté, on avait des bouffons qui en grattaient pour le chaos et de l’autre, des gens sérieux qui, n’est-ce pas, avaient un discours politique. Mais on préférera toujours les Damned, premier groupe punk anglais à publier un single, New Rose, puis un album, l’extraordinaire Damned Damned Damned, enregistré en dix jours sous la houlette de Nick Lowe. À l’inverse des Clash, c’étaient de vrais prolos: avant de fonder le groupe, Rat Scabies et Captain Sensible gagnaient leur vie en récurant les chiottes du Croydon Fairfield Hall. Sans doute parce qu’ils étaient issus de la classe ouvrière, et que, dans le marasme économique de l’époque, ils s’étaient sentis trahis par les politiciens, ils n’étaient pas engagés: vaguement anarchistes, ils méprisaient justement les postures politiques à deux sous.

En 1979, le sociologue britannique Dick Hebdige publia Subculture -The Meaning of Style [3], un excellent petit bouquin, devenu aujourd’hui un classique, parfois plagié. Pour Dick Hebdige, qui essayait de comprendre comment plusieurs sous-cultures s’étaient superposées en Grande-Bretagne depuis la Seconde guerre mondiale, le mouvement punk était une résistance à un contexte:

De même, les punks ne se contentaient pas de répondre directement à la montée du chômage, au brouillage des repères moraux, au retour de la pauvreté, à la crise économique, etc. Ils s’employaient en fait à dramatiser le fameux «déclin britannique» en construisant un langage d’une pertinence incontournable et d’un prosaïsme radical (d’où les jurons, les références aux «gros hippies», les haillons, les poses lumpen) qui contrastait avec la rhétorique ampoulée de l’establishment rock. Les punks récupéraient le discours de la crise qui saturait les ondes et les éditos de l’époque et le reproduisaient sous une forme tangible (et ostentatoire). Dans l’atmosphère angoissante et apocalyptique de la fin des années 1970 –avec son chômage de masse et les bouffées de violence inquiétante du carnaval de Notting Hill, de Grunwick, de Lewisham et de Ladywood, les punks visaient juste quand ils se présentaient au public comme des «dégénérés», comme des acteurs du spectacle sensationnaliste de la décadence qui reflétait la triste condition de la Grande-Bretagne. Les divers répertoires stylistiques adoptés par les punks exprimaient sans aucun doute des sentiments authentiques d’agressivité, de frustration et d’angoisse. Mais ces énoncés sinistres, aussi bizarre que soit leur construction, étaient proférés dans un langage parfaitement accessible, le langage de la vie quotidienne. Ce qui explique en premier lieu la pertinence des métaphores punks, tant du point de vue de leurs fans que de celui de leurs critiques, et, en deuxième lieu, le succès de la sous-culture punk en tant que spectacle, sa capacité d’agir comme symptôme de toute une gamme de problèmes contemporains.

Dick Hebdige montra également que le mouvement punk s’était construit en réaction à l’immigration africaine et antillaise: l’esthétique punk pouvait être perçue comme la «traduction» blanche d’une «ethnicité» noire [4]. En effet, et on avait déjà pu l’observer à Détroit en 1967, les jeunes Blancs, lorsqu’ils avaient le sentiment de devenir étrangers chez eux, singeaient les Noirs et s’inventaient une identité ethnique pour ne pas être en reste:

Cette ethnicité blanche parallèle s’exprimait de façon contradictoire. D’un côté, elle arborait les emblèmes traditionnels de l’identité britannique (la Reine, l’Union Jack), même si c’était de façon iconoclaste. Son caractère «autochtone» était parfaitement reconnaissable, lié qu’il était à une territorialité et à un langage urbains typiquement britanniques. Et pourtant, simultanément, elle incarnait une certaine déterritorialisation, l’abstraction des taudis ouvriers, des HLM anonymes et des queues déshumanisantes à la porte des agences pour l’emploi. Elle était faite de vide, de mutisme et de déracinement. De ce point de vue, la sous-culture punk était complètement différente des styles antillais qu’elle cherchait à imiter. Alors que, grâce au reggae, les jeunes Noirs métropolitains pouvaient se projeter «au-delà de l’horizon», dans un ailleurs imaginaire (l’Afrique, les Antilles), les punks étaient prisonniers du présent, indéfectiblement liés à une Grande-Bretagne apparemment privée d’avenir.

Les punks étaient désabusés: ils ne gobaient pas les discours idéologiques et les promesses de révolution. C’étaient des prolos qui avaient finalement compris qu’il n’y avait point de salut à gauche. Ils vomissaient la modernité que leur avaient léguée leurs parents et n’envisageaient aucun avenir: «No Future» était leur cri de ralliement. Or, comment croire au progrès quand on ne croit pas en l’avenir? Les punks n’avaient pas envie de transformer le monde; ils préféraient entortiller la pensée dominante. Provocation, collages, inversion ou détournement du sens des choses: Greil Marcus voyait en eux les lointains héritiers du dadaïsme [5]. Mais ils aimaient surtout qu’on leur crache dessus. Alors ils arboraient des croix gammées pour le seul plaisir d’être détestés. Les Damned avait choisi leur nom d’après le film de Luchino Visconti. Quant aux Stranglers, après que leur bassiste, Jean-Jacques Burnel, avait cassé la gueule à un critique du magazine Sounds, ils étaient présentés par les journalistes comme brutaux, fascistes, racistes ou encore misogynes. Des anti-Clash, en quelques sorte. C’était oublier que le mouvement punk était une comédie, une contre-culture monstrueuse qui parodiait les contre-cultures et qui produisait avant tout du bruit. Johnny Rotten ne braillait-il pas qu’ils étaient «si joliment, oh, si joliment vi-des»? Même s’ils enregistraient des disques magnifiques, les Damned assumaient parfaitement que le rock’n’roll fût une escroquerie et, lors de leurs concerts, Captain Sensible avait pris l’habitude de brocarder le public [5]: « Achetez nos disques, bande de bâtards, on veut votre fric« ! Car, contrairement à ce que les gauchistes peuvent raconter, le mouvement punk n’a jamais été une critique de la société de consommation. Depuis Viviane Westwood et Malcom McLaren, les punks ont en effet toujours cherché à vendre ce qu’ils bricolaient. À la limite, le punk n’était peut-être pas si éloigné du libéralisme que ça: par opposition à l’avachissement des hippies, le dogme du “Do It Yourself” n’était-il pas une variante de l’esprit d’entreprise? Les Damned publièrent leurs premiers disques chez Stiff records, un label indépendant, alors que Clash ou les Sex Pistols n’eurent aucun scrupule et s’empressèrent de signer avec des multinationales, respectivement CBS et EMI. Aujourd’hui, après quatre décennies d’anarchie et de chaos, les Damned, fidèles au “Do It Yourself”, continuent à sortir des disques sur des labels confidentiels. Ainsi, l’an dernier, Captain Sensible et Paul Gray ont autoproduit chez Easy Action un album, A Postcard From Britain, où ils se demandent ce qu’est devenue la Grande-Bretagne d’antan. Il ne manquerait plus que cela: les vieux punks seraient-ils donc devenus des réacs? À ce stade, il est temps de rassurer les gardiens du cimetière avant qu’ils ne s’étouffent dans leur vomi [7]: bien sûr, les punks n’étaient pas à droite. Mais, bordel, n’en déplaise à Matthieu Pigasse ou Éric de Chassey, ils n’étaient pas, non plus, à gauche.

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[1] Europunk : une révolution artistique en Europe (1976-1980), sous la direction d’Eric de CHASSEY, Drago, 2013, 309 pages.

[2] The MEKONS. Never Been In A Riot / 32 Weeks, Heart and Soul.  January 20, 1978 – 7″ on Fast Product, UK [FAST 1].

[3] Dick HEBDIGE. Sous-culture, Le sens du style, Paris, Zones, 2008, 156 pages.

[4] Plus récemment, cette idée d’une ethnicisation des Blancs a été développée par le géographe Christophe Guilluy dans Fractures françaises (Flammarion, 2013).

[5] Greil MARCUS. Lipstick Traces, une histoire secrète du vingtième siècle, Paris, Folio, 1998, 604 pages.

[6] Carol CLERK. The light at the end of the tunnel, London, Omnibus Press, 1987, 96 pages. On peut lire notamment cette déclaration de Captain Sensible: “The Damned were unhip because we said things like “Give us the cash, I want a truckload of it.” At the time, they were all lying, the others. We were so brutally honest. I really thought there was a philosophy involved. The Damned expressed it best. Some groups were saying all the answers to the world’s problems are this way or that way and the Damned  were just saying “Politics aren’t going to solve your problems”. No matter what system you live under, there’s always going to be someone at the bottom of the piles”. Ajoutons qu’en 1982, sur un single aussi mémorable qu’hilarant, les Damned s’en donnaient à coeur joie et chantaient « Lovely Money« .

[7] Ce billet, publié la semaine dernière par Causeur sous le titre Punk not de gauche, m’a valu de jolis glaviots.

 

Written by Noix Vomique

7 août 2014 at 0 h 36 min

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