Noix Vomique

Redécoupage des régions: la carte des gabelles ?

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Carte des différentes Gabelles (rapport remis à Louis XVI par Jacques Necker en janvier 1781).

Carte des Gabelles (rapport remis à Louis XVI par Jacques Necker en janvier 1781).

Encore un petit effort, et le redécoupage annoncé des régions pourrait finalement rétablir la carte des différentes gabelles telle qu’elle apparaît dans le rapport que Jacques Necker remit à Louis XVI en janvier 1781. Alors que la gauche a l’habitude de faire commencer l’histoire de France en 1792, cela ne manquerait pas de sel. Car, depuis que Manuel Valls a proposé de «réduire de moitié le nombre de régions dans l’Hexagone» d’ici à 2017, on voit fleurir ici ou des hypothèses de découpage plus ou moins inspirées. Toutes ces cartes éludent la question, pourtant essentielle, des compétences que l’on veut vraiment assigner aux régions. Mais l’exercice du redécoupage, pour qui aime la géographie et l’histoire de notre pays, est réellement passionnant. Slate a notamment publié une carte du géographe Jacques Lévy où l’on voit un Bassin parisien élargi qui ressemble fort à ce pays de grande gabelle, où les habitants devaient acheter une quantité déterminée de sel au prix imposé. Les régions Ouest-Bretagne et Nord correspondraient, quant à elles, aux anciennes provinces franches, qui étaient exemptées de l’obligation de la gabelle tandis que l’on reconnaît à l’Est les contours des pays de salines. En revanche, au sud, la limite des provinces rédimées et des pays de petite gabelle mériterait d’être révisée.

La France en 10 régions, proposition du géographe Jacques Lévy, professeur à l'Ecole polytechnique de Lausanne.

La France en 10 régions, proposition du géographe Jacques Lévy, professeur à l’École polytechnique de Lausanne.

En fait, c’est comme si certains découpages devaient persister à travers les âges. Car les frontières ont de la mémoire. Dans L’identité de la France [1], Fernand Braudel raconte comment la frontière définie en 843 par le Traité de Verdun a traversé les siècles jusqu’à servir encore de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne:

Le trait essentiel du sacro-saint traité de Verdun (août 843) est sans doute d’avoir duré des siècles dans ses stipulations et de s’être consolidé avec la complicité aveugle du temps.

Il y a plus de mille ans, en effet, que le trop vaste Empire de Louis le Débonnaire a été partagé entre ses trois fils : à Louis, la Francie orientale, c’est-à-dire la Germanie ; à Charles le Chauve, la Francie occidentale, qui deviendra la première France ; entre les deux, l’impossible Lotharingie revint au fils aîné, Lothaire, qui, prenant le titre impérial, reçut dans son lot les deux capitales – Aix-la-Chapelle au nord, Rome au sud – et, pour les relier, une absurde et interminable bande de territoire, d’environ 200 kilo­mètres de large sur 1500 de long.

Cette extravagance « isthmique » franchissait les Alpes et se prolongeait à travers l’Italie jusqu’au-delà de Bénévent. Les négociateurs du traité, les « experts » comme les désigne Roger Dion, l’avaient dessinée pour maintenir la fiction d’un Empire. Et s’ils avaient accordé à Louis le Germanique Mayence et un morceau de la rive gauche du Rhin – un merveilleux cadeau  – c’était pour qu’il y disposât de vignobles à sa portée !

Toutes ces raisons circonstancielles (en principe précaires) n’expliquent pas, inutile de le dire, la longévité incroyable des clauses de Verdun. Car la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut (bien qu’elle ne les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout). La zone fragile de la Lotharingie, il est vrai, a duré moins d’un siècle ; mais elle a été absorbée, en 936, par la Germanie, bientôt devenue le Saint Empire Romain Germanique, et qui montrait alors une vigueur supérieure à celle des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens. C’est donc la frontière « germanique » que la France rencontre sur la ligne des quatre rivières.

Certes, il ne s’agira pas, tant que la monarchie française ne sera pas libre du côté de l’Atlantique et de la Manche – le côté des agressions anglaises – d’une frontière tumultueuse. D’autant qu’elle est englobée, engluée de part et d’autre de son tracé, dans l’invraisemblable morcellement d’une féodalité par qui pullulent de minuscules cellules. Mais cela n’empêche pas que la frontière de l’Est ne soit vivante. En dépit des conflits et des guerres, des coups de main, des litiges, des procès incessants entre féodaux — ou à cause de ces incidents —, les populations en place, soumises à ces jeux, n’ignorent rien du tracé de la frontière. Ainsi la Biesme est, à travers l’Argonne, un maigre cours d’eau, dont on ne parle guère qu’à propos des verreries établies sur ses bords. Or l’honneur lui était échu, au traité de Verdun, d’être choisie comme limite sur un bref parcours entre le royaume et l’Empire (alors la part de Lothaire) et d’être ainsi à la limite des diocèses de Verdun et de Châlons-sur-Marne. Les habitants du pays, interrogés en 1288, savent très bien distinguer « ces qui sont par desais le dit ru, qui sont de l’Empire et ces qui sont par delai le dit ru, qui sont du roiaulme de France ». Preuve que la frontière du royaume est bien réelle pour les gens qui la traversent ou qui habitent à son voisinage. Aujourd’hui encore, la Biesme sépare le département de la Marne de celui de la Meuse et, comme à chaque département correspond un diocèse, elle sépare aussi celui de Verdun de celui de Châlons.

Le souvenir du Traité de Verdun s’est donc prolongé jusqu’à nos jours, sans doute parce que les limites politiques qu’il fixait reflétaient des réalités culturelles. Plus de cent vingt experts avaient travaillé pendant un an pour que le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils soit aussi cohérent qu’équitable. Charles accepta la partie occidentale: dans son royaume, que l’on appellera Francia occidentalis et qui était délimité à l’Est par le cours de quatre rivières -l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, on parle le roman. Longtemps, des traces de cette frontière se sont maintenues, même  inconsciemment, dans la culture locale: au début du vingtième siècle, les bateliers du Rhône n’avaient-ils pas conservé l’usage d’appeler «riau» (abréviation de «riaume», c’est-à-dire royaume) la rive occidentale du fleuve, et «empi» (pour «empire») la rive opposée?

Aujourd’hui, il est à craindre que les politiques chargés de redessiner la carte des régions négligent le legs de l’histoire, et notamment la persistance des découpages anciens. Dans Le Figaro, Jean-Luc Boeuf, expert à l’institut Montaigne, a proposé une carte audacieuse. Hormis une allusion à la Lotharingie, et donc au Traité de Verdun, il n’hésite pas à faire table rase du passé: on ne retrouve guère les régions telles qu’elles furent (mal) dessinées en 1955 et encore moins les références aux grandes provinces historiques.

Hypothèse de redécoupage proposée par Jean-Luc Boeuf, expert de l'Institut Montaigne.

Hypothèse de redécoupage proposée par Jean-Luc Boeuf, expert de l’Institut Montaigne.

C’est une construction intellectuelle certes intéressante, mais elle oublie la dimension historique par laquelle, souvent, les habitants s’identifient à leur région. Si l’on excepte la Lotharingie, qui est une appellation plutôt artificielle dans la mesure où l’éphémère royaume de Lothaire ne fut pas français, les noms des régions reflètent ici un positionnement simplement géographique: Le Nord, le Sud-Est, l’Arc méditerranéen, le Centre, l’Atlantique, l’Ouest… Or, lorsque j’étais professeur dans le Loir-et-Cher, j’avais été frappé par le déficit d’identité de la région Centre: comment appelle-t-on ses habitants? Les Centriens? Les Centraux? Les Centristes? Souvent, les habitants eux-mêmes continuaient à utiliser de façon significative le nom des anciennes provinces: Orléanais, Touraine, Berry.

L’identité régionale se construit dans la durée. Il sera difficile de faire disparaître des régions historiques ou ayant une forte identité culturelle, telles que la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, la Corse ou l’Alsace. Imaginons que la Normandie disparaisse dans une grande région Ouest qui s’étendrait de l’estuaire de la Loire à celui de la Seine: un habitant de Caen n’aurait-il pas du mal à accepter Nantes comme capitale, d’autant plus qu’aucun axe, autoroutier ou ferroviaire, ne relie directement ces deux villes? Cela pose la question de la taille des régions: trop grandes, elles diluent une fois de plus les particularismes locaux et les habitants risquent de ne pas de s’y reconnaître. D’ailleurs, l’histoire ne nous enseigne-t-elle pas qu’une simplification extrême de la carte des régions est vouée à l’échec?

Décidé en juillet 1940, le découpage de la France en 2 régions n'a pas fonctionné.

Décidé en juillet 1940, le découpage de la France en 2 régions n’a duré que quelques années.

En conclusion, s’il ne tient pas compte de l’histoire et des sentiments d’appartenance des habitants, un nouveau découpage risque d’exacerber les susceptibilités locales: les Français, qui ne cessent de manifester leur attachement à une identité et à des racines, auraient une fois de plus l’impression d’être méprisés par des technocrates. On ne peut pas les réduire, en effet, à de simples usagers d’un territoire, comme s’ils étaient acculturés et amnésiques, et juste bons de surcroît à payer des impôts… Les impôts; la gabelle: on y revient.

[1] Fernand Braudel. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.

 

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14 avril 2014 at 15 h 10 min

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Comment dire… Un gouvernement de combat !

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POLITICS-GOVERNMENT-CABINET MEETING

Ségolène Royal et Michel Sapin en 1993.

On allait voir ce qu’on allait voir. Après la dérouillée historique que la gauche a reçue aux élections municipales -elle a perdu 151 villes de plus de 10000 habitants- François Hollande déclarait qu’il était temps "d’ouvrir une nouvelle étape". Il a donc nommé le Premier ministre que les instituts de sondage lui proposaient. Et il a annoncé "comment dire, un gouvernement de combat". Bref, le Président de la République semblait avoir compris le message des électeurs.

Ce matin, le secrétaire général de l’Élysée a annoncé le nom des ministres qui forment le nouveau gouvernement : sur seize ministres, deux seulement n’appartenaient pas au gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Les autres ont été confortés à leur poste; certains ont changé de ministère. Autant dire que ce gouvernement est le signe que le Président de la République est dans une impasse. Plutôt qu’un gouvernement de combat, c’est un gouvernement d’anciens combattants. D’ailleurs, Michel Sapin à l’Économie et Ségolène Royal à l’Écologie: c’était le gouvernement de Pierre Bérégovoy en 1992! Quelle audace!

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2 avril 2014 at 15 h 51 min

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Ces électeurs que l’on méprise

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Elle a beau prétendre lutter contre les stéréotypes sexistes, Najat Vallaud-Belkacem n’a jamais eu l’air aussi féminine que ce dimanche soir, lors de la soirée électorale de France 2, quand elle se faisait réprimander par Henri Guaino. Les mains sagement croisées sur la table, ce regard effronté qu’elle avait envie de baisser mais qu’elle ne baissait pas, ce rougissement que l’on devinait sur ses joues: un grand moment de télévision. On comprend qu’Henri Guaino l’ait ramonée avec une certaine gourmandise. Elle avait d’abord essayé de faire peur aux téléspectateurs, qui sont aussi, accessoirement, des électeurs. Après avoir déclaré qu’un bon nombre de candidats du Front national étaient fascistes, elle a nous a révélé le programme du FN: "obliger tous les enfants dans les cantines à manger du jambon, obliger les bibliothèques municipales à s’abonner au journal Minute". Et de conclure que l’heure était grave. Il y a de quoi serrer les fesses, en effet. Aussi, Najat Vallaud-Belkacem nous expliqua la position du parti socialiste: "Nous ferons tout pour empêcher que des candidats du Front national n’emportent une municipalité". Henri Guaino a eu beau lui rétorquer que le Front national était un parti légal et qu’il pouvait donc gagner des élections si les électeurs le souhaitaient, elle le toisait avec cet air effronté de celle qui ne veut pas comprendre que l’on se dirige tout droit dans le mur.

Car, dimanche, malgré une tentative au dernier moment de ressusciter ce bon vieil antisarkozysme, en sortant opportunément des soupçons d’affaires, les socialistes ont pris une sacrée raclée. Ont-ils seulement compris pourquoi? Ne refusent-ils pas d’entendre ce que leur disent les électeurs du Front national? Leur seule réponse est ce front républicain qu’ils ont pris l’habitude d’invoquer entre les deux tours de chaque élection. Mais voilà, ça ne prend plus. Il n’y aura pas de front républicain pour les petites effrontées. D’ailleurs, les socialistes, avec qui le feraient-ils, leur front républicain? Avec les godillots du Front de gauche? Quand on y réfléchit, tous ces bobos qui parlent de front républicain sont incapables d’accepter les risques de la démocratie, un peu comme Olivier Py, à qui l’on conseillerait volontiers d’être cohérent avec ses convictions et de déplacer le festival d’Avignon dans les quartiers nord de Marseille. Pendant qu’on focalise l’attention sur le Front national et sur une hypothétique menace fasciste, on ne veut pas mesurer la lassitude des électeurs et on évite ainsi de s’interroger sur le taux élevé de l’abstention. Ce n’est pas nouveau; le géographe Christophe Guilluy l’avait déjà souligné en 2010 dans Fractures françaises [1], un excellent petit bouquin dont le seul tort est d’être un bouquin de géographie sans cartes:

La réaction des classes dirigeantes à la montée de l’abstention des catégories populaires est un bon indicateur de leurs préoccupations sociales. Les élections européennes de 2009 en sont la parfaite illustration. L’abstention considérable qui a marqué ce scrutin aurait dû peser sur la soirée électorale et entraîner des analyses de fond dans la presse. Il n’en a rien été. Au contraire. Les médias ont célébré le couronnement festif de Daniel Cohn-Bendit tandis que la classe politique commençait à échafauder ses nouvelles stratégies écolos. Les classes populaires et la question sociale étaient, et sont toujours passées à la trappe. Ce spectacle indécent à un moment où le nombre de chômeurs explose préfigure peut-être l’avenir du champ politique: un combat de coton entre les tenants de la mondialisation libérale de gauche et les tenants de la mondialisation libérale de droite. Cette alliance objective entre libertarisme et libéralisme est aussi l’affaire d’une génération, celle des baby-boomers, une génération perdue dans le matérialisme et la confusion idéologique mais qui assume cette mondialisation. Premières victimes de cette mondialisation, les couches populaires observent les élites fêter la fin de la question sociale. Cette mise en retrait des catégories populaires annonce peut-être un modèle où la classe politique serait (enfin) débarrassée des aspirations du peuple.

Christophe Guilluy analyse également l’importance du vote frontiste dans des régions industrielles où les usines ferment et se délocalisent. Il prend notamment l’exemple de Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, où le Front national obtenait déjà 40% des voix en 2009 -comme quoi l’élection de Steeve Briois était largement prévisible:

Cet exemple, qui s’ajoute à ceux que nous avons déjà donnés, montre que la perte de crédibilité de la gauche en milieu populaire est pour partie la conséquence de son incapacité à prendre en compte la demande des catégories populaires de plus en plus sensibles à l’insécurité sociale mais aussi culturelle, provoquée par la mondialisation économique et son corollaire, l’intensification des flux migratoires.

La gauche, en privilégiant les réformes dites sociétales, a délaissé le champ social et ne répond plus à l’attente de la grande majorité des Français. Il n’est donc pas surprenant qu’elle recule à 37%. D’autant plus que François Hollande, à force de promesses non tenues, de mensonges et de reniements, ne fait plus l’unanimité dans son propre camp: on louait ses qualités d’homme de synthèse, on découvre qu’il est juste capable de synthétiser la nullité et le nihilisme. Il s’est mis lui-même dans une impasse: un remaniement ministériel, pitoyable jeu de chaises musicales, ne changera rien et n’évitera pas une crise morale et politique majeure. Plus généralement, le fossé entre les Français et les élites de gauche -politiques, mais aussi journalistes et universitaires- ne cesse de se creuser. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que les gens se sentent méprisés et qu’ils s’abstiennent d’aller voter. La médiocrité de nos politiques et les divisions de la société française ne sont-elles pas en train de nous précipiter dans l’ère, pour reprendre une expression de Christophe Guilluy, des élections post-républicaines?

 

[1] Christophe GUILLUY. Fractures françaises, Flammarion, Paris, 2013, 187 pages.

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28 mars 2014 at 23 h 05 min

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Conflans-Sainte-Honorine, quel destin?

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Conflans_LTT_fabrication boite pupin

Conflans_LTT_atelier de soudure

Je me baladais sur la base de donnée Architecture et patrimoine du ministère de la Culture lorsque je suis tombé sur de vieilles photos des usines de la LTT. De 1921 à 1985, la société LTT, qui fabriquait des câbles télégraphiques et téléphoniques interurbains, fut le poumon économique de Conflans: elle employa jusqu’à 4000 personnes. Une partie de ma famille y a travaillé. Un arrière-grand-père, du côté de ma mère, et mes grand-parents, du côté de mon père. Je me souviens de la sortie du personnel, en fin de journée, quand les portes de l’usine s’ouvraient: une véritable marée humaine s’engouffrait sous le pont de chemin de fer, parfois pour aller direct au bistrot d’en face. C’était la fin des années soixante et Conflans était encore une petite ville avec une identité rurale: le maire de la commune, Eugène Berrurier, était un cultivateur qui circulait encore dans une charrette tirée par un cheval; il avait notamment des vignes aux Cailloys, derrière la maison qu’il louait à mes grand-parents, et il produisait un vin, le Ginglet. Il y avait encore des bouilleurs de cru et le père Laforêt nous fournissait en eau-de-vie de prune. C’était l’époque où tout le monde se connaissait.

Conflans, ma ville natale, la ville où j’ai grandi. Conflans dépassa le seuil des trente mille habitants dans les années soixante-dix: c’était soudain une commune à conquérir pour les appareils politiques. Michel Rocard fut parachuté aux élections municipales de 1977; il fut élu maire. Soudain, Conflans entrait dans la modernité. Le nombre d’employés municipaux augmenta considérablement, personne ne les connaissait mais ils avaient tous leur carte du parti socialiste. Michel Rocard et son premier adjoint Jean-Paul Huchon, lequel devint maire à son tour en 1994, n’évitèrent pas la fermeture de la LTT en 1985. Comment l’auraient-ils empêchée: les 160000 m² de terrains furent utilisés pour de juteuses opérations immobilières. Ils n’ont pas su éviter, non plus, le déclin de la batellerie car ils n’ont jamais compris l’intérêt du confluent.

Avec le temps, la part des espaces ruraux n’a cessé de diminuer et l’identité de Conflans s’est étiolée: Conflans est devenue une ville de banlieue anonyme; les nouveaux habitants ne savent même pas où ils piaulent. Qui se souvient de la façon dont les reliques de sainte Honorine arrivèrent à Conflans en 876? Qui se souvient aujourd’hui que Charles le Chauve avait confié aux habitants de Conflans la mission de surveiller la Seine pour prévenir les incursions normandes? Qui se souvient que le prieuré aujourd’hui disparu mais qui reste présent dans la toponymie locale, fut fondé en 1080 par saint Anselme, futur archevêque de Cantorbéry? Qui se souvient que Conflans fut l’enjeu, toujours au XIème siècle, de la guerre entre Mathieu de Beaumont et son beau-frère Bouchard de Montmorency? Qui se souvient de ces légendes de souterrains extraordinaires qui passaient sous la Seine? Qui se souvient de la propriété à Chennevières de Rosalie Levasseur, cantatrice et maîtresse de l’ambassadeur d’Autriche? Qui se souvient de Pierre Arnoult Crapotte, qui planta les premiers pieds de chasselas en 1829? Qui se souvient que la pierre des immeubles haussmanniens du quartier de la Madeleine proviennent des carrières qui se trouvent sous l’avenue de Bellevue et qui sont encore utilisées aujourd’hui comme champignonnières? Qui se souvient des ateliers Massy, sur le quai de Fin d’Oise? Qui se souvient des serres chauffées du producteur de fruits Jules Cronier et de leur formidable cheminée? Qui se souvient que le quai de Gaillon était aménagé jusqu’aux années cinquante pour que l’on puisse se baigner dans la Seine? Qui se souvient de la fonderie, qui se situait place Romagné et qui produisait des machines à coudre? Qui se souvient du commissaire de police Caillou qui, pendant la guerre, cachait des aviateurs alliés? Qui se souvient que les employés de la LTT firent grève le 11 novembre 1943 et chantèrent la Marseillaise dans leurs ateliers? Etc. Etc. Toute cette mémoire part en lambeaux. Aujourd’hui, on s’accroche comme on peut à quelques vestiges du passé, la Tour Montjoie, l’église Saint-Maclou, le château Gévelot ou encore le bateau Je-Sers.

Quand je reviens voir mes parents, deux ou trois fois par an, je mesure chaque fois les changements, et notamment l’ampleur du grand remplacement dénoncé par Renaud Camus. Je ne reconnais plus personne, je suis moi-même devenu un étranger dans ma propre ville et, quand je pense aux vieux Conflanais, qui détenaient la mémoire du lieu et qui la transmettaient oralement, je ne peux m’empêcher de penser aux Nambikwaras de Claude Lévi-Strauss: ils sont en voie de disparition. Dans quelques jours auront lieu les élections municipales. La candidate socialiste, Fanny Ervera, vient de nulle part: elle est candidate parce qu’elle est à la fois une apparatchik du PS et la compagne de Philippe Esnol, le maire sortant. Puisqu’il n’y a plus d’ouvriers, elle se vante d’être soutenue par la future association des Comoriens de Conflans. Sans commentaire: on en est là, après trente-sept ans ans de gestion socialiste. Aujourd’hui, l’alternative est incarnée par Laurent Brosse, un jeune gars de l’UMP, qui est né à Conflans, qui en a fréquenté les écoles et qui continue à y vivre. Je lui souhaite bonne chance. En revanche, je lui conseille d’arrêter de porter cette horrible écharpe.

conflans Hotel de Ville 1904

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14 mars 2014 at 22 h 31 min

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Le bonheur d’être réac

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Même la sobriété, c'était mieux avant. (Affiche de Jean Feldman pour le Haut Comité d’étude et d’information sur l’alcoolisme, vers 1955)

La sobriété aussi, c’était mieux avant.
(Affiche de Jean Feldman pour le Haut Comité d’étude et d’information sur l’alcoolisme, vers 1955)

Depuis quelques temps, sans doute parce qu’ils sentent que le vent tourne, les gauchistes ont pris l’habitude de traiter tout contradicteur de réac, ce qui, dans leur esprit paresseux et manichéen, est forcément synonyme de fasciste: alors qu’ils sont persuadés d’incarner le progrès, ils ne voient dans le réactionnaire qu’un personnage arriéré et incapable de saisir le sens de l’histoire, et ils oublient que le fascisme fut aussi un progressisme et qu’ils en sont finalement bien plus proches que beaucoup de réactionnaires. Depuis quelques temps, le vent semble tourner puisque les réacs se libèrent enfin des mauvaises caricatures que la gauche véhicule à leur sujet: après Ivan Rioufol, qui publia en 2012 De l’urgence d’être réactionnaire, les blogueurs de la réacosphère sont de plus en plus nombreux, à l’image de Koltchak, François, Jacques Etienne ou encore Michel Desgranges, à donner une définition heureuse du réac -et il serait réducteur de croire qu’ils ont été décomplexés par le seul Nicolas Sarkozy.

Les gauchistes ont certainement raison sur ce point: le réactionnaire s’oppose au progressisme. Mais, englués dans leurs certitudes, ils semblent bien incapables de comprendre ce que cela signifie: le réactionnaire rejette toutes les idéologies; il est avant tout attaché à la dignité humaine, à l’honneur et à la liberté. Le réactionnaire est paradoxalement un anticonformiste qui aime les traditions: il se sent comme le dépositaire d’un héritage, à la fois historique et culturel, qu’il a envie de transmettre à ses descendants. Il aime que les choses aient un sens: mais il est sceptique à l"idée que l’Histoire puisse avoir un sens. Le réactionnaire ne peut pas être à gauche car il croit à la hiérarchie des valeurs. S’il est pour l’ordre, à condition que cela ne s’applique qu’aux autres, il est un anarchiste de droite.

Denis Tillinac vient de publier Du bonheur d’être réac. La semaine dernière, il était interviewé par la prolifique Eugénie Bastié:

Deux défauts guettent le réac, qui sont des risques en même temps. Le premier défaut c’est de succomber à la mélancolie, risque auquel je suis sujet. Même si la mélancolie, c’est le pain quotidien de l’écrivain dont le métier est de lutter contre le temps qui passe. Proust et Chateaubriand sont à cet égard les deux monuments de la littérature, de cette littérature qui retient le temps. Et l’autre risque, auquel je ne suis pas sujet, c’est de se laisser embarquer par les extrêmes politiques, par dégout du monde moderne. Partir dans un intégrisme politique quelconque. [...]

L’esprit français c’est ce mélange de bravoure et de légèreté, ce que Cyrano appelle le panache. C’est aussi un humour, c’est Gabin, c’est Bourvil, c’est la gouaille, une gouaille qui vient du coté frondeur, qui émane des pavés de Paris.

Etre réac c’est se sentir porté par cette approche de la vie à la fois ludique, insouciante, dédaigneuse du bon sens, de la raison, de la logique et en même temps attachée à des valeurs fondamentales comme l’honneur et la hiérarchie. Ces vertus sont plutôt des fondamentaux sans lesquels une civilisation ne peut pas tenir bien longtemps, qui sont actuellement remises en cause par la société actuelle individualiste et consumériste. Le sens de l’honneur passe pour féodal, le sens des hiérarchies passe pour élitiste. Or, l"être civilisé est celui qui hiérarchise ses affects, ses pulsions. [...]

Le rôle du réac est d’allumer des lumières dans la nuit de l’esprit qui nous entoure, pour préparer l’aube du renouveau. Ma génération a été lamentable, mais la nouvelle génération peut renverser la vapeur: il faut faire table rase de cet héritage de mai 68, et repartir à zéro à partir des fondamentaux.

Voilà, encore un bouquin à commander. Ces dernières semaines, la liste s’est considérablement allongée, ce qui est signifie que je vais devoir penser sérieusement à être sobre et limiter mon budget pinard.

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12 mars 2014 at 11 h 52 min

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Le retour de la République des barbouzes?

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C’est quand même marrant, les petites manies des socialistes quand ils deviennent président de la république: le procédé a beau être illégal, il faut qu’ils se scotchent au bigorneau et ce n’est certainement pas pour écouter la mer. On se souvient de François Mitterrand, qui avait fait installer en 1983 des écoutes téléphoniques à l’Élysée. Or, cette semaine, on découvre une nouvelle affaire d’écoutes téléphoniques: une conversation entre Nicolas Sarkozy et son avocat, enregistrée à leur insu, qui serait à l’origine d’une enquête pour trafic d’influence. Ces écoutes constituent bien évidemment une violation du droit de la défense mais ce qui eût été scandaleux du temps de la présidence Sarkozy est aujourd’hui défendu, le plus sérieusement du monde, par les blogueurs de gouvernement: ainsi Nicolas nous explique-t-il qu’il faut bien enquêter puisque "c’est bien Nicolas Sarkozy et son avocat qui sont soupçonnés de trafic d’influence et qui ont peut-être commis des délits". Bref, la fin justifie les moyens. C’est ce que disent tous les dictateurs. Mais de quelle fin s’agit-il ici, au juste? Coincer Sarkozy? Les socialistes ont-ils tellement peur d’un retour de Nicolas Sarkozy? Bah oui. Rien que d’y penser, ils ont les mouillettes, les grelots, les miches qui font bravo. Car, Sarkozy, ils y pensent. Ça a même viré à l’obsession.

Maintenant, on va regarder tout ce joli monde se débattre dans sa merde. Le Front national compte les points. Ce soir, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a reconnu que la Garde des Sceaux et lui-même étaient au courant de la mise sur écoute de Nicolas Sarkozy. Christiane Taubira avait pourtant dit qu’elle ne savait rien. Or, selon le Canard enchainé, le parquet lui aurait transmis le 26 février une synthèse des écoutes et c’est ce même jour qu’une information fut ouverte pour trafic d’influence contre Nicolas Sarkozy. Pour un peu, on aurait presque l’impression que le nouveau parquet national financier, en charge du dossier des écoutes téléphoniques, a spécialement été créé par la Garde des Sceaux pour mettre en cause Nicolas Sarkozy. Le blogueur de gouvernement va bien sûr nous répéter, sans grande conviction, que les ministres ne sont pas intervenus dans cette affaire. On s’en moque: c’est désormais vers l’Élysée que tous les regards vont se tourner: le Président de la République était-il informé de ces écoutes illégales? Ce ne serait pas surprenant lorsqu’on sait que Bernard Muenkel, l’ancien chef du service des télécommunications et de l’informatique de l’Élysée, avait révélé l’an dernier l’existence à l’Élysée d’un cabinet noir chargé de fouiller, déjà en toute illégalité, dans les archives de Nicolas Sarkozy. Or, une bonne histoire de barbouzes, genre les Irlandais de Vincennes, ça manque justement à ce glorieux quinquennat. On n’a donc pas fini de se marrer. Et, à l’occasion, livrer bataille aux côtés de l’Amiral Woland pour abréger les souffrances des blogueurs de gouvernement.

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11 mars 2014 at 22 h 50 min

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La France, au sommet

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Donald Tusk, François Hollande, David Cameron, Angela Merkel et Matteo Renzi, lors du sommet européen, jeudi 6 mars, à Bruxelles.  (AFP/Yves Herman)

Jeudi, à Bruxelles, un sommet européen extraordinaire était consacré à la crise ukrainienne: les dirigeants européens ont décidé de sanctionner Moscou si la situation continuait à se détériorer en Ukraine. Sur la photo ci-dessus, prise lors de ce sommet et diffusée par l’AFP, on reconnaît Donald Tusk, François Hollande, David Cameron, Angela Merkel et Matteo Renzi. Observez l’isolement de François Hollande. Au moment où la reprise économique s’annonce dans la plupart des pays européens, se sent-il seul parce que la Commission européenne vient de placer la France «sous surveillance renforcée»?

Mais, bon sang de bois, que lui arrive-t-il? On ne sait pas s’il s’emmerde, s’il rêve à sa prochaine nuit avec Julie ou s’il attend tout simplement que sonne l’heure de la cantine. En fait, peut-être que François Hollande est juste en train de réaliser qu’il n’est pas à sa place. Qu’il n’était pas fait pour ça. Trop tard. Aussi, maintenant, qu’il se détende: que quelqu’un lui explique qu’il n’y aura pas de troisième guerre mondiale. D’ailleurs, en y réfléchissant, ce ne serait vraiment pas de chance que ça nous tombe dessus au moment où il est président.

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7 mars 2014 at 13 h 53 min

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