Noix Vomique

Flonflons

bal populaire 14 juillet rue montmartre

Bal du 14 juillet, rue Montmartre, 1912.

Certains quatorze-juillets sont plus heureux que d’autres. Hier, en cette veille de fête nationale, alors qu’on se préparait aux flonflons et aux feux d’artifices, des milliers de personnes manifestaient à Paris parce qu’elles refusent à Israël le droit de se défendre. Tous ces gens qui pleurent les victimes de Gaza, vous ne les entendrez jamais moufter lorsque des djihadistes massacrent des populations civiles en Syrie ou en Irak. Non. L’étendard noir du djihad flottait sur la place de la Bastille -tout un symbole- et deux synagogues, rue des Tournelles et rue des Roquettes, furent prises d’assaut. Six policiers blessés. Aujourd’hui, interrogé sur cette intifada dans les rues de Paris, le Président de la République s’est contenté de déclarer mollement que "le conflit israélo-palestinien ne peut pas s’importer en France". Il ne peut pas. Donc, tout va bien. Et moi, je pars en vacances.

Written by Noix Vomique

14 juillet 2014 at 17 h 55 min

Publié dans Uncategorized

Sans vergogne

Bernard Cazeneuve_ Tweet_07072014

Hier soir, à l’occasion d’une fête musulmane quelconque, Bernard Cazeneuve, notre zélé ministre de l’intérieur, était à la Grande mosquée de Paris. Et il a tweeté.

Chaque musulman de France a lieu d’être fier

Il n’y a pas de doute, nous sommes bien entrés, comme l’écrivait Philippe Muray, dans «l’âge du fier». Pédés, musulmans, ou trisomiques, vous devez être fiers. Mais de quoi, au juste? De quoi les Musulmans de France doivent-ils s’enorgueillir? D’être musulmans? D’avoir subjugué une partie de nos politiciens? D’envoyer des djihadistes commettre des crimes abominables en Syrie? Car on peut en effet utiliser l’adjectif «fier» pour parler d’un animal qui ne se laisse pas apprivoiser et, par analogie, d’une personne qui se conduit avec la sauvagerie d’un animal. Grisé par sa propre danse du ventre, Bernard Cazeneuve a ensuite émis ce gazouillis perfide:

Les musulmans sont partie intégrante de notre roman national

Nos politiciens ont décidément bu toute honte. Le clientélisme les égare, ils racontent n’importe quoi. Bernard Cazeneuve a-t-il pensé aux Musulmans qui ne veulent pas être partie intégrante de notre roman national? Avec sa dégaine de fossoyeur, voire de collabo -on l’imagine bien, en d’autres temps, accueillir l’envahisseur et vaseliner du Waffen SS, Nanard a-t-il seulement une idée de ce qu’est le «roman national»?

 

Written by Noix Vomique

8 juillet 2014 at 19 h 23 min

Publié dans Uncategorized

On a tous un petit peu d’Algérie en nous ?

with 9 comments

En France, la coupe du monde de football semble enflammer le cœur des supporters de l’équipe d’Algérie. Après la victoire des Fennecs contre la Corée du Sud puis leur match nul contre la Russie, les scènes de liesse furent nombreuses, émaillées d’«incidents»: des forces de l’ordre furent caillassées, des voitures incendiées et des centre-villes vandalisés, si bien qu’à l’occasion du huitième de finale ce soir contre l’Allemagne, le ministère de l’intérieur a décidé de renforcer le dispositif de sécurité. On sera surpris qu’un gouvernement socialiste pense d’abord à être répressif alors qu’il s’agirait simplement d’être à l’écoute des supporters de l’équipe d’Algérie.

En effet, en brandissant les drapeaux de l’Algérie, un peu comme un soir d’élection présidentielle à la Bastille, ces supporters expriment avec force un sentiment national. De fait, ils privilégient les liens du sang. Et remettent en question, l’air de rien, le caractère systématique du droit du sol. Puisqu’ils revendiquent si bruyamment leur identité d’Algériens, le gouvernement français serait bien inspiré de satisfaire leur revendication, en leur permettant d’abandonner cette identité française qui leur a été imposée. On pourrait même songer à une politique de remigration vers le pays qui correspond à leur drapeau, un peu comme on a renvoyé les pieds-noirs en métropole en 1962.

Ceci dit, il n’est pas choquant que des enfants d’Algériens soutiennent l’équipe d’Algérie. Mais lorsque ce sont des gens qui n’ont rien à voir avec l’Algérie? Des suceurs de babouches, des collabos post-modernes? Ce matin, Aurélie Filippetti, ministre de la culture, expliquait que les matches de l’équipe d’Algérie la faisaient vibrer, avant d’ajouter: «on a tous un peu d’Algérie en nous». Que cherche-t-elle? Que l’on brandisse des drapeaux algériens et que l’on brûle des bagnoles? Doit-on soutenir les Fennecs au motif que «la France a une histoire particulière avec l’Algérie»? Faut-il rappeler à notre ministre que l’Algérie n’a pas voulu de cette histoire commune? Que la colonisation de l’Algérie n’est finalement qu’un détail dans l’histoire millénaire de la France? Que les liens qui unissent la France à l’Allemagne, depuis le Traité de Verdun en 843, sont autrement plus étroits? Tiens, d’ailleurs, ce soir, au nom de l’histoire, je soutiendrai l’équipe d’Allemagne. Certes, l’équipe d’Algérie ressemble, avec ses seize joueurs de nationalité française, à une seconde équipe de France. Mais on ne va quand même pas donner raison à François Mitterrand qui déclarait en 1954 que «l’Algérie, c’est la France»!

«On a tous un petit peu d’Algérie en nous». En fait, en y réfléchissant, ma seule part d’Algérie, c’est sans doute l’envie de torturer Filippetti, la torturer jusqu’à ce qu’elle ferme son claque-merde. Mais il ne manquerait plus que la nunuche aime la gégène.

 

Written by Noix Vomique

30 juin 2014 at 16 h 50 min

Publié dans Uncategorized

La Chanson de Roland

with 3 comments

Le neveu de Charlemagne, Roland, comte de la Marche de Bretagne, gît sur l'herbe. Auprès de lui, son frère Baudouin se lamente avant de prendre l'olifant et l'épée Durandal de Roland pour les porter à l'empereur. (Jean Fouquet, vers 1455-1460, BnF)

Roland, comte de la Marche de Bretagne, gît sur l’herbe. Auprès de lui, son frère Baudouin se lamente. (Jean Fouquet, vers 1455-1460, BnF)

Sur son excellent blog, Mat a reproduit un extrait de l’Histoire des lettres où Joseph Bédier explique que «les chansons de geste relèvent d’un art essentiellement forain». Il n’en fallait pas davantage pour que je me plongeasse à la fois dans mes souvenirs et dans cette merveille qu’est La Chanson de Roland.

Au début du vingtième siècle, Joseph Bédier était convaincu que la chanson de geste était d’abord née sur la route des grands pèlerinages. Dans les sanctuaires qui jalonnaient le chemin, vers Saint-Jacques-de-Compostelle, Rome ou Jérusalem, les moines suscitaient la dévotion des voyageurs en leur présentant toutes sortes de reliques. Ainsi, à Blaye, les pèlerins qui se dirigeaient vers l’Espagne se recueillaient sur la tombe de Roland puis, le soir, dans les auberges alentour, ils écoutaient les jongleurs leur raconter l’histoire du preux chevalier. Peu à peu, la légende se serait diffusée oralement, jusqu’au jour où quelqu’un aurait décidé de la fixer par écrit. Aujourd’hui, cette théorie ne tient plus car on sait que la Chanson de Roland fut composée dans la seconde moitié du onzième siècle, c’est-à-dire avant que ne soient construits la plupart des sanctuaires évoqués par Joseph Bédier: les légendes locales seraient donc plutôt une émanation de la Chanson. Mais l’intuition de Joseph Bédier n’est pas si mauvaise: il existait sans doute une tradition orale, qui avait mûri pendant trois siècles, et qu’un poète de génie avait soudain embrassée pour composer une oeuvre originale, à l’instar de Virgile qui s’était inspiré d’un vieux mythe pour écrire l’Énéide.

Ceci dit, on peut se demander pourquoi le récit de la mort de Roland, laquelle est un événement somme toute secondaire, fut colporté avec tant d’insistance pendant trois siècles. La tradition orale, plutôt qu’enjoliver l’épisode de la bataille de Roncevaux, n’aurait-elle pas cherché à rétablir une vérité historique? En effet, les Annales Royales avaient mentionné en 778 une expédition victorieuse de Charlemagne en Espagne. Plus tard, vers 830, dans sa Vita Karoli Magni, Éginhard avait concédé un accrochage avec des montagnards basques: durant l’échauffourée, Roland est tué et les bagages pillés. Or nous savons aujourd’hui, grâce notamment au chroniqueur arabe Ibn Al-Athir, que ce sont les Sarrasins qui attaquèrent Charlemagne: ils infligèrent à son armée une sévère dérouillée. Charlemagne aurait donc essayé de dissimuler cette humiliation. Mais en vain: on vit émerger une tradition orale qui, de château en château, de foire en foire, se chargeait de contredire l’histoire officielle.

Revenons à l’auteur de la Chanson. Est-ce le Turold cité dans le dernier vers: «Ci falt la geste que Turoldus declinet»? L’importance qu’il donne à Saint-Michel-du-Péril-de-la-Mer permet de penser qu’il est normand. Est-ce donc le Turold cité dans la Tapisserie dite de la Reine Mathilde? L’hypothèse est séduisante. Turold de Bayeux, qui fut évêque de Bayeux à la fin du XIème siècle, était un proche d’Odon de Cotteville, le demi-frère de Guillaume le Conquérant. Devenu comte de Kent après la conquête de l’Angleterre de 1066, Odon commanda une broderie racontant la bataille d’Hastings. Turold est-il nommé dans la tapisserie, à la manière d’une signature, parce qu’il a participé à son élaboration? Au même moment, vers 1086, toujours dans le sud de l’Angleterre, quelqu’un composait une autre épopée, la Chanson de Roland, en langue anglo-normande -c’est la version du codex de parchemin conservé à Oxford. D’où l’idée fascinante que le Turold de la Tapisserie et celui de la Chanson ne puissent être qu’une seule personne: un jour prochain, Mat nous en dira peut-être plus sur son blog, de façon à venger Turold et le sortir de l’anonymat.

Pour moi, la Chanson de Roland reste à jamais liée à Robert, l’oncle de ma grand-mère maternelle. C’était l’un de ces personnages qui vous marquent lorsque vous êtes gamin. Fier d’être né le jour de l’inauguration de l’exposition universelle de 1900, fils de garde républicain et petit-fils de pasteur, c’était à la fois un esprit libre et un patriote: dès qu’il eut décroché son bac, à 17 ans, il s’engagea, contre l’avis de ses parents, dans la guerre. Il travailla ensuite un moment chez Renault puis abandonna son poste d’ingénieur pour monter à Aulnay-sous-Bois sa propre entreprise -et il s’attirerait aujourd’hui les foudres des associations antiracistes puisqu’il fabriquait le cirage «Tam-Tam», dont le logo était une caricature de nègre sortie de Tintin au Congo. Un jour qu’il était venu visiter ma grand-mère, j’avais sept ou huit ans, après un repas bien arrosé, il me prit sur ses genoux et entreprit de me chanter la Chanson de Roland. Malgré les protestations de sa femme -«Laisse ce pauvre gosse tranquille, Robert»- il se transformait pour mon plus grand plaisir en jongleur. Il ne chantait pas: j’entends encore sa voix et cette mélopée où seul le dernier vers de chaque laisse était accentué. Ah, les trois laisses qui répètent le moment où Roland refuse de sonner l’olifant! Je ne sais pas s’il connaissait vraiment les 4002 décasyllabes: sans doute me récitait-il une version abrégée. Mais tout y était: la trahison, l’embuscade, la vengeance de Charlemagne. Cela dura une bonne partie de l’après-midi -il s’arrêtait de temps en temps pour boire un verre d’eau. Aujourd’hui, je me demande si quelqu’un est encore capable de réciter la Chanson de Roland. Personnellement, je l’avoue, c’est au-dessus de mes forces. Et au moment où les lycéens, à peine sortis du bac français, se ruent sur Twitter pour incendier Victor Hugo, je me demande s’il n’y a pas là un héritage que nous ne sommes plus en mesure de transmettre et qui est condamné à disparaître. Et nul politicien n’invoquera un droit de mémoire. Pour toutes ces raisons, et même si personne ne m’a demandé mon avis, la Chanson de Roland sera la chanson de l’été que je choisirai pour la Radio des blogueurs.

Written by Noix Vomique

26 juin 2014 at 15 h 54 min

Publié dans Uncategorized

Mémoires du débarquement

with 3 comments

Le 14 juin 1944, De Gaulle débarque à Courseulles.

Le 14 juin 1944, De Gaulle débarque à Courseulles.

Aujourd’hui, 14 juin, cela fait 70 ans que le Général De Gaulle débarquait sur la plage de Courseulles, accompagné des généraux Koening et Béthouard, du contre-amiral d’Argenlieu et du lieutenant Maurice Schumann. La semaine précédente, dans la matinée du 6 juin, la 7ème brigade canadienne avait libéré Courseulles très rapidement, si bien que le petit port, remis en état, avait été utilisé dès le 8 pour débarquer des renforts et du matériel. De Gaulle n’avait pas foulé le sol de France depuis quatre ans. Il se rendit aussitôt à Bayeux par la route de Graye: là, il fut acclamé et prononça son premier discours devant les Français libérés, puis il regagna l’Angleterre dans la soirée. Ce jour-là, le Général semblait avoir montré un certain dédain pour la Résistance intérieure, sa conception de l’histoire était sans doute (encore) strictement militaire.

N’est-ce pas une drôle d’idée de célébrer en grande pompe les soixante-dix ans d’un événement? Pourquoi ne pas attendre les soixante-quinze ans? La semaine dernière, en invitant une vingtaine de chefs d’État pour une petite sauterie en Normandie, François Hollande voulait marquer le coup. Mais il confondait le débarquement en Normandie avec la défaite de l’Allemagne nazie. On avait davantage l’impression, en effet, de fêter le 8 mai 1945; Vladimir Poutine fut d’ailleurs la véritable vedette de ces cérémonies. De la même façon, le 11 novembre dernier, on avait déjà méprisé la chronologie lorsqu’on commença à célébrer, avec un an d’avance, le centenaire du déclenchement de la première guerre mondiale. Toutes ces commémorations correspondent bien entendu à une stratégie de communication; et c’est aussi l’occasion de bâfrer, comme ce 5 juin, lorsque François Hollande décida de dîner deux fois, d’abord avec Barack Obama puis avec Vladimir Poutine.

J’ai déjà dit, en novembre dernier, combien je trouvais cette fièvre commémorative douteuse: elle entretient une confusion entre l’histoire et la mémoire. Par rapport à l’histoire, qui est une construction scientifique, la mémoire est fragmentaire et subjective. À chaque commémoration, politiciens et journalistes en mal d’inspiration nous servent jusqu’à l’écœurement la rengaine du devoir de mémoire, comme pour nous signifier l’obligation morale d’entretenir le souvenir des gens qui ont souffert. Car le travail de mémoire semble indissociable du processus de victimisation: chacun met en avant les souffrances qui l’intéressent. Avec une tendance à la surenchère. Ainsi, la Libération est l’occasion de voir s’affronter différentes mémoires: certains, qui considèrent l’Africain comme l’éternelle victime du colonialisme, exagéreront le rôle des troupes coloniales dans la libération de la France; d’autres préféreront à l’inverse mettre en avant les souffrances des Français et évoqueront les victimes civiles des bombardements alliés ou encore ces femmes violées par des soldats américains. Dans les deux cas, ce sont des mémoires particulières qui font leur graisse avec des phénomènes secondaires.

Et le 6 juin 1944? Dans un article très pertinent, le documentaliste Patrick Peccatte s’interroge sur l’utilité du devoir de mémoire à l’occasion des commémorations du débarquement: ne risque-t-on pas, à force, de saturer? Quel sens donner aux paroles de François Hollande lorsqu’il déclare que «nous faisons un devoir de mémoire, oui, pour les victimes, toutes les victimes, militaires et civiles, alliées et ici aussi les victimes allemandes du nazisme»? Comment ne pas y voir des simagrées puisque ce même François Hollande, arrivé en retard au cimetière de Colleville, ayant fait poireauter Barack Obama et les anciens combattants américains,  fut incapable, sans doute au nom d’une laïcité obtuse, de se recueillir lors de la prière prononcée par l’aumônier.

J’ai passé toutes les vacances d’été de mon enfance en Normandie, à Saint-Aubin sur mer, dans le Calvados. Sur cette plage, dont le nom de code était Juno beach, les soldats de la 3ème division canadienne eurent toutes les peines du monde à neutraliser les défenses allemandes: c’est seulement dans la matinée du 7 juin qu’ils prirent le dernier blockhaus. Nous avions l’habitude chaque année de faire un périple sur les plages du débarquement, jusqu’à Utah Beach, en passant invariablement par la Pointe du Hoc, le cimetière américain de Colleville, les ruines du port artificiel d’Arromanches ou encore les batteries allemandes de Longues-sur-mer. C’est donc tout môme que je me passionnai pour le débarquement: j’essayais d’accumuler tous les documents possibles (cartes postales, prospectus des différents offices de tourisme de la côte, livres consacrés au débarquement, tels que Le secret du Jour J de Gilles Perrault, Le jour le plus long de Cornelius Ryan ou encore le Guide des plages du Débarquement de Patrice Boussel) et, chaque été, je tenais un Cahier du débarquement où je faisais la synthèse de mes connaissances, collais les photos que j’avais collectées, dessinais les cartes des plages et dressais même le plan des blockhaus que j’avais explorés malgré les inévitables odeurs de pisse. On était dans les années 1970 et, à l’époque, les commémorations du débarquement étaient discrètes, réservées aux seuls anciens combattants. Et c’était très bien comme cela.

De Gaulle, quand il était président de la République, ne commémorait pas le 6 juin. En 1964, il n’était pas en Normandie pour le vingtième anniversaire. En revanche, il célèbra en grande pompe le débarquement en Provence du 15 août 1944. À cette époque, on était certes bien conscient de l’importance du débarquement et de nombreux ouvrages, tels ceux de Gilles Perrault et de Patrick Boussel, furent publiés à l’occasion de ce vingtième anniversaire. Mais, pour les Gaullistes, qui privilégiaient une approche résistancialiste des évènements, le débarquement en Normandie était avant tout une opération américano-britannique. Les Français ne furent pas associés à la préparation du débarquement et De Gaulle lui-même n’a été prévenu qu’après coup du début des opérations. De plus, peu de français ont débarqué le 6 juin: ils étaient exactement 177, formant le commando Kieffer, à Ouistreham, comme l’a raconté Gwenn-Aël Bolloré dans un livre extraordinaire également paru en 1964 et que je me souviens avoir dévoré alors que j’étais gamin [1]. Pour toutes ces raisons, le 6 juin 1944 ne faisait pas partie de la geste gaulliste et ne méritait donc pas d’être commémoré. Plus tard, en 1974, Valéry Giscard d’Estaing, tout juste élu président, ne se rendit pas sur les plages du débarquement. L’axe franco-allemand était au coeur de la construction européenne et Giscard d’Estaing voulait sans doute tourner la page et ménager l’Allemagne: pour les Allemands, le débarquement était encore synonyme de défaite. Il faudra attendre les années quatre-vingts et François Mitterrand pour que la commémoration du 6 juin prenne un sens politique. Les cérémonies, qui réunissent désormais des Chefs d’État de ce que l’on appelle encore le bloc de l’ouest, prennent l’allure d’une réunion de l’OTAN. Ce sont désormais la liberté et la paix que l’on célèbre et le Mémorial de Caen, inauguré en 1988, s’inscrit dans cette logique. En 2004, le président Chirac invite pour la première fois le chancelier allemand à assister aux cérémonies. Gerhard Schröder, qui est né après la guerre, souligna la responsabilité historique de l’Allemagne dans la guerre et rendit hommage aux soldats alliés: «Nous connaissons notre responsabilité historique et nous la prenons au sérieux. […] L’Europe a appris sa leçon et particulièrement nous, Allemands, ne nous déroberons pas». N’oublions pas que, rien qu’en Normandie, six cimetières militaires abritent les dépouilles d’environ 75 000 soldats allemands. Avec cette première invitation d’un chancelier allemand, le sens que l’on donne au 6 juin a évolué: finalement, le débarquement n’a-t-il pas aussi libéré l’Allemagne du nazisme?

La mémoire du débarquement est de plus en plus éloignée des enjeux militaires de l’époque. La commémoration telle qu’elle a eu lieu cette année est sans doute symbolique d’un nouvel ordre mondial: en Normandie, les chefs d’État présents étaient occidentaux et manifestaient la nécessité d’être unis, nonobstant la crise ukrainienne, de l’Amérique du Nord à la Russie, en passant par l’Europe et l’Australie. Le nazisme et la guerre froide, qui ont tant divisé les Occidentaux, appartiennent bel et bien au passé. «Omaha, Normandie, ce sont les plages de la démocratie», a déclaré Barack Obama, «Notre victoire a façonné le siècle, nous avons voulu faire le maximum pour que les peuples retrouvent la paix et la prospérité». C’était un message que les Occidentaux semblaient adresser au reste du monde; ils entérinaient, malgré eux, le nouvel ordre mondial sorti de l’imagination de Samuel Huntington.

Débarquement difficile à Saint-Aubin.

Débarquement difficile à Saint-Aubin.

Prisonniers allemands capturés à Saint-Aubin par l'armée canadienne.

Soldats allemands capturés à Saint-Aubin par l’armée canadienne.

La plage de Saint-Aubin, quelques mois après le débarquement.

La plage de Saint-Aubin, quelques mois après le débarquement.

[1] Gwenn-Aël BOLLORÉ, dit Bollinger. Nous étions 177, Paris, France-Empire, 1964, 268 pages.

Written by Noix Vomique

14 juin 2014 at 23 h 40 min

Publié dans Uncategorized

Pentecôte

with 3 comments

Europa Polyglotta. Linguarum Genealogiam exhibens, una cum Literis, Scribendique modis, Omnium Gentium.

Europa Polyglotta.
Linguarum Genealogiam exhibens, una cum Literis, Scribendique modis, Omnium Gentium.

Lorsque le jour de la Pentecôte arriva, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d’un souffle violent qui remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues qui semblaient de feu leur apparurent; elles se séparèrent les unes des autres et se posèrent sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit-Saint et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer.

Actes des Apôtres, 2:1-4

L’Évangile selon Luc et les Actes des Apôtres sont les deux parties d’un même livre. Leur auteur, que l’on appellera Luc, était, d’après une tradition remontant au IIème siècle, Syrien, d’Antioche, et médecin. Il fut le compagnon de Paul lors de ses voyages. J’aime penser que Luc aurait fait un excellent professeur d’histoire-géographie. En effet, non seulement il a des talents de biographe mais il est toujours soucieux de fournir des précisions qui nous permettent de situer les événements dans le temps historique: le recensement décrété par César Auguste, alors que Quirinius est gouverneur de Syrie, les débuts de la prédication de Jean-Baptiste dans la quinzième année du règne de Tibère, le proconsul Sergius Paulus qui gouverne Chypre lorsque Paul et Barnabas s’y rendent, etc. De plus, les informations d’ordre géographique sont nombreuses, lieux visités, durée des voyages ou itinéraires empruntés, si bien que l’on peut reconstituer plus ou moins précisément le périple de Jésus de la Galilée à Jérusalem ou les missions de Paul dans l’Empire romain. Enfin, Luc semble avoir des préoccupations que l’on pourrait qualifier, au risque d’un anachronisme, de sociales, car il est l’évangéliste qui nous montre le mieux l’intérêt de Jésus pour les laissés-pour-compte -les pauvres, les femmes, ou encore les Samaritains.

Au début du second chapitre du livre des Actes, le récit de la Pentecôte semble rompre avec le réalisme auquel Luc nous a habitués. C’est justement pour cela, parce qu’il est extraordinaire, que ce récit est essentiel. Ce jour-là, le cinquantième après Pâques, les disciples s’étaient réunis dans la fameuse chambre haute de Jérusalem. L’Esprit Saint descendit sur eux et, devant une foule stupéfaite, ils se mirent alors à parler des langues qu’ils n’avaient jamais parlées ou apprises. Ils allaient donc pouvoir partir en mission et annoncer la bonne nouvelle aux différentes nations qui peuplaient l’Empire romain. Alors que l’épisode de la tour de Babel, dans l’Ancien Testament, signifiait la dispersion, la Pentecôte entend rassembler au-delà des différences linguistiques. Partout où ils vont se rendre, les disciples parleront la langue du coeur: on peut lire le résultat sur cette carte de l’Europe polyglotte, publiée en 1730 en Allemagne par Gottfried Hensel, et conservée à la BnF. C’est sans doute l’une des premières cartes linguistiques. Mais, alors qu’on utiliserait aujourd’hui des aplats de couleurs, les différentes langues européennes sont signalées par la traduction du premier verset du Notre Père. Certes, on peut distinguer quelques bizarreries: lorsqu’on observe attentivement la péninsule ibérique, l’Andalousie orientale, en rouge, est présentée comme arabophone, comme si la reconquête n’avait pas été achevée. Mais cette carte n’en est pas moins un document magnifique qui symbolise bien, à sa façon, les racines chrétiennes de l’Europe.

Written by Noix Vomique

8 juin 2014 at 23 h 53 min

Publié dans Uncategorized

Une jeunesse française

with 16 comments

 

Medhi-Nemmouche-refuse-d-etre-extrade-en-Belgique

Certains se radicalisent en prison; d’autres, devant leur télévision, notamment lorsqu’ils entendent les journalistes répéter que le tueur du Musée juif de Bruxelles est français. Dit comme cela, on pourrait croire que ce Français qui tue des Juifs est un nostalgique de la France de Vichy. Or il s’appelle Mehdi Nemmouche et il revient de Syrie, où il a passé plus d’un an avec les djihadistes de l’État Islamique de l’Irak et du Levant: c’est sans doute l’un de ces Combattants pour la liberté que Laurent Fabius voulait tant aider. Ça devient lassant, à force: on s’attend à un tueur d’extrême-droite, un inconditionnel de René Bousquet qui collectionnerait les francisques, et on se retrouve avec un nouveau Mohamed Merah. Après l’attentat antisémite de Bruxelles du 24 mai, qui a fait 4 morts, certains, à gauche, n’avaient pourtant pas hésité à accuser l’extrême-droite, comme le maire communiste de Montreuil, qui avait dénoncé les «forces d’extrême-droite [qui] attisent des haines» ou encore ce journaliste de LCP qui avait profité de l’attentat pour appeler, dans un tweet, à «barrer la route au populisme dans les urnes». Le malheureux, son appel ne fut pas entendu: le lendemain, aux élections européennes, le Front national obtenait 25% des suffrages et devenait le premier parti de France.

Soudain, à gauche, on a semblé s’interroger sur les raisons de la montée du Front national. Inévitablement, certains ont fait le parallèle avec les années trente et l’émergence du Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei; on revient toujours à cette bonne vieille «reductio ad Hitlerum», quitte, pour cela, à exhumer cette pauvre Arlette Laguiller: «Vous savez, on a connu ça avec Hitler dans les années 30». Depuis les élections européennes de 1984, lorsque Jean-Marie Le Pen obtint 10,9 % des voix, force est de constater que le Front national n’en finit pas de progresser -on notera cependant que l’ascension du parti nazi fut autrement plus fulgurante, de 2,6% en mai 1928 à 37,4% en juillet 1932. Cela fait donc trente ans que nous pataugeons dans les années trente: durant tout ce temps, les gauchistes eurent largement le temps de se poser des questions. Mais au lieu de cela, ils se contentèrent de pousser des cris de vierge effarouchée. Leurs oreilles chastes ne supportaient pas d’entendre Jean-Marie Le Pen annoncer que la France se couvrirait de mosquées. L’affreux borgne ne jouait-il pas sur les peurs des Français en leur parlant de djihad? En réponse à ce discours plein de haine, il fallait chanter avec les Bérurier Noirs que «La jeunesse emmerde le Front national»; on s’achetait une conscience politique à peu de frais et, au revers des blousons, la petite main jaune remplaçait les badges des Sex Pistols et des Stranglers. Trente ans plus tard, la France a bien changé et un tiers de la jeunesse vote pour le Front national. À gauche, certains n’ont pas compris que la diabolisation a contribué à installer le parti de la famille Le Pen au centre de la vie politique; ils continuent à s’indigner et à mépriser l’électeur frontiste, à l’image de ces lycéens et étudiants qui ont manifesté jeudi dernier, gentils bobos qui récitent mécaniquement leur leçon devant les caméras de France 2: «bouh, les vilains électeurs du FN, ils sont racistes, ils sont contre l’immigration". On se souvient d’une époque où ces jeunes pourfendeurs du fascisme étaient plus véhéments: ils étaient capables de débusquer l’antisémitisme jusque dans le moindre jeu de mot foireux de Jean-Marie Le Pen. Or, après l’attentat du Musée juif de Bruxelles, ils n’ont pas daigné descendre dans la rue pour dénoncer les horreurs de l’antisémitisme. Et maintenant que l’on connaît l’identité du tueur, s’ils descendent dans la rue, ce serait d’abord pour défendre la religion de l’amour et protester contre les amalgames.

Les médias nous répètent donc que Medhi Nemmouche est français. Est-ce cela, un français? Un multirécidiviste qui se radicalise en prison, part se battre en Syrie puis revient en Europe pour poursuivre le combat? L’école de la République n’aurait donc pas été capable de le civiliser? De lui transmettre l’amour de la France? On estime que 700 jeunes ont quitté la France, comme lui, pour rejoindre le djihad syrien. Au retour, cela fait potentiellement beaucoup de loups solitaires. Car, comme l’explique l’imam de Drancy, Hassem Chalghoumi, «en Syrie, ces jeunes côtoient le pire des conflits qui, soit, va les broyer physiquement, soit les détruire psychologiquement. Leur retour en France devient du coup une affaire d’État: imaginez 200 djihadistes totalement formatés contre l’Occident qui reviendraient un jour en France». En fait, l’arrestation de Mehdi Nemmouche pose de façon urgente la question de l’identité nationale: comme le souligne le Communiqué n°1718 du Parti de l’In-nocence, l’acquisition automatique de la nationalité française pour les enfants d’immigrés doit être abandonnée et la France ne devrait pas hésiter à déchoir de leur nationalité toutes les sous-merdes qui s’engagent, de près ou de loin, dans le djihad. Enfin, il serait temps de remettre en cause cette immigration de masse qui est ressentie, de plus en plus, comme une invasion. Pourquoi croyez-vous que la jeunesse vote pour le Front national?

Written by Noix Vomique

5 juin 2014 at 8 h 12 min

Publié dans Uncategorized