Noix Vomique

Plutôt la vuvuzela que la minute de silence

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La cérémonie d'hommage où il fallait ab-so-lu-ment se montrer! Trop cool! (Source: AFP/Roberto Schmidt)

La cérémonie d’hommage où il fallait ab-so-lu-ment se montrer! Trop cool! (Source: AFP/Roberto Schmidt)

Dimanche après-midi, mon proviseur m’a envoyé un mail: elle me demandait de prévoir pour le lycée un hommage à Nelson Mandela avec, précisait-elle, «une minute de silence». C’était bien embarrassant. Je n’ai rien contre Nelson Mandela; c’est juste que j’m’en cogne un peu. Déjà que j’avais refusé l’an dernier de participer à une action de sensibilisation sur la traite négrière; je vais passer à tout jamais pour un affreux raciste. Alors? Par esprit de contradiction, réciter le billet de Bernard Lugan en guise d’oraison funèbre? Par mépris pour les niaiseries de U2 ou Simple Minds, faire écouter le "Free Nelson Mandela" des Special AKA? Finalement, je me suis contenté de lire aux élèves le vibrant hommage publié par Christiane Taubira dans Le Huffington Post. Et en y mettant le ton, s’il vous plaît. Ah, cette jam session impromptue, quand Miles Davis «aspire de sa trompette le saxophone de Kenny Garrett»! Ah, quel plaisir de mimer la ministre «figée comme un colibri ébloui par un alpinia fredonnant»! Et ce portrait, où l’apparence physique de Nelson Mandela est présentée comme le reflet de sa terre natale: "peau glabre et satinée, tendue, aux doigts replets. Ses poings fermés et pourtant doux comme deux amphores d’huile sacrée moulées de terre glaise pétrie et polie. La terre de Qunu". En y réfléchissant, n’est-il pas savoureux de voir à quel point les antiracistes sont obsédés par l’origine et par les traits physiques? À l’instar des racistes, ils accordent beaucoup d’importance à la couleur de peau: comme si c’était finalement pour eux le seul critère de classification des individus. D’ailleurs, n’est-ce pas la même Christiane Taubira qui déplorait en 2007 un «tournant identitaire» en Guyane parce que «les Guyanais de souche [étaient] devenus minoritaires sur leur propre terre»?

En écoutant la prose grandiloquente de la Garde des sceaux, les élèves, d’abord surpris, se sont bien marrés. Désormais, ils penseront la même chose que moi de tous ces hommages bidons et nous n’avons pas eu besoin d’observer une minute de silence. En fait, le silence, on rêve de l’imposer à tous ces politiciens, intellectuels et artistes qui nous submergent de dythirambes depuis une semaine. Après un mois de novembre où les socialistes ont passé leur temps à dénoncer le déferlement d’une hypothétique vague raciste sur la France, la mort de Nelson Mandela vient à point nommé pour le prêchi-prêcha du «vivre ensemble». Et on en fait des tonnes: les drapeaux français sont mis en berne;  un portrait géant du fondateur de l’Umkonto We Sizwe, l’aile militaire du Congrès National Africain (ANC), a été dressé sur la façade du ministère des Affaires étrangères. Frederik de Klerk, lorsqu’il cassera sa pipe, aura-t-il a droit aux mêmes hommages? Il est permis d’en douter: tout le monde a oublié Frederik de Klerk. Il est pourtant l’homme qui libéra Mandela en 1990, il légalisa l’ANC et mit fin à la politique d’apartheid en 1991. Mais voilà: Frederik de Klerk a le défaut d’être blanc et d’être par conséquent associé au mal.

Et maintenant, la question que je n’ai pas osé soumettre à mes élèves -l’hommage de Christiane Taubira était suffisant. Nelson Mandela aurait-il pu devenir ce qu’il est devenu sans les Blancs? Je ne parle pas de l’apartheid et des seuls blancs d’Afrique du Sud. Mais de la formation intellectuelle du jeune Rolihlahla, rebaptisé Nelson par son institutrice. Bernard Lugan nous rappelle que Nelson Mandela fut "éduqué à l’européenne par des missionnaires méthodistes" et qu’il commença ses études de droit "à Fort Hare, université destinée aux enfants des élites noires, avant de les achever à Witwatersrand, au Transvaal, au cœur de ce qui était alors le pays boer". Autant dire que Nelson Mandela fut imprégné de culture occidentale. C’est-à-dire, pour parler comme les antiracistes, lesquels mettent de la couleur partout, qu’il était imprégné de culture blanche. L’Occident n’est-il pas à l’origine de l’État de droit et de la démocratie? Nelson Mandela incarne finalement des valeurs occidentales telles que l’égalité des droits et l’antiracisme. Peu importe qu’il ait été communiste et qu’il ait encouragé l’action terroriste contre les Blancs. Peu importe qu’il ne soit pas celui qui a aboli l’apartheid. Par rapport à Frederik de Klerk, Nelson Mandela a l’avantage immense d’être une victime: aujourd’hui, c’est d’abord cela qui fait les héros. La civilisation occidentale, qui est pourtant la seule à se livrer à une auto-critique et à prendre conscience des heures les plus sombres de son histoire, est toujours prête à expier ses crimes passés: elle a donc besoin de béatifier des héros comme Nelson Mandela. Vingt-sept ans de détention, dont dix-huit ans au bagne de Robben Island, cela vous pose une victime! Mais Nelson Mandela est réllement devenu un héros à sa libération de prison, quand il a pardonné et qu’il a ainsi évité une guerre entre Blancs et Noirs. Ce pardon, si chrétien, lui a valu d’être béatifié de son vivant car il a évidemment touché un Occident travaillé par un sentiment confus de culpabilité. Mandela avait beau protester en répondant qu’il n’était pas «un saint, ni un prophète», il savait que sa mort susciterait une émotion mondiale, obligatoirement dégoulinante de bons sentiments. Quant à la minute de silence, on peut la réserver pour l’implosion prochaine de la Nation «Arc-en-ciel»: ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on l’évitera. Mais ça aussi, j’m’en cogne.

Written by Noix Vomique

11 décembre 2013 à 20 h 15 min

Publié dans Uncategorized

17 Réponses

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  1. […] Dimanche après-midi, mon proviseur m'a envoyé un mail: elle me demandait de prévoir pour le lycée un hommage à Nelson Mandela avec, précisait-elle, «une minute de silence». C'était bien embarrassant…  […]

  2. Dites vous bien qu’une minute de silence est déjà ça d’acquis. Une heure ou deux serait préférable. Pour un type comme Mandela, on pourrait monter à 12 heures.

    Au fait ! Je n’ai pas pu commenter votre billet précédent. Imbécile d’iPhone. Je voulais dire : ah c’est malin. Un commentaire perdu pour l’histoire de l’humanité. Cela étant, j’avais lu tout le billet. Smiley.

    Nicolas

    11 décembre 2013 at 21 h 02 min

    • En fait, le silence, il faudrait l’imposer à tous ceux qui nous imposent leurs hommages à la noix…

      Alors, comme ça, votre iPhone ne veut pas que vous commentiez les billets où l’on se moque de Hollande? C’est affreux, ça. D’ici peu, vous ne pourrez plus rien commenter! ;-)

      Noix Vomique

      11 décembre 2013 at 23 h 22 min

  3. De Klerk a surtout l’avantage de ne pas avoir été emprisonné et l’inconvénient d’avoir été trop longtemps favorable à l’apartheid, ou l’inverse. Vos élèves ont ri à la lecture de l’hommage de Taubira. Ils ont drôlement l’esprit critique ! Pas facile tous les jours non ?
    Ceci dit, j’aime bien vos billets ( même sans être d’accord, vous l’avez compris)

    Didstat

    11 décembre 2013 at 21 h 46 min

    • Merci, Didstat.
      En fait, mes élèves ont moins ri du texte de Taubira que de l’interprétation que j’en faisais…

      Noix Vomique

      11 décembre 2013 at 23 h 28 min

  4. Question impertinente, après le sublime poème de Dame Taubira, est ce qu’une odeur de ce fruit jaune et long et qui commence par un B, ne planait pas dans votre classe

    grandpas

    12 décembre 2013 at 10 h 19 min

    • Grandpas, cela va vous surprendre, mais mes élèves ignoraient qui était Christiane Taubira! Il a fallu que je leur explique qu’elle était Garde des sceaux.

      Noix Vomique

      13 décembre 2013 at 10 h 26 min

  5. Eh oui, le propre de l’Occident ce n’est pas d’avoir pratiqué l’esclavage, c’est de l’avoir aboli.
    Faudrait l’apprendre à Madame Taubira.

    Aristide

    12 décembre 2013 at 10 h 25 min

    • Oui, Aristide. Et comme l’Occident est le seul à faire son mea culpa sur cette question, par esprit de repentance, il encourage certains Africains, qui sont parfois eux-mêmes des descendants d’esclavagistes, à jouer les victimes…

      Noix Vomique

      13 décembre 2013 at 10 h 33 min

  6. Ombre au tableau, la si belle, si grande, si magnifique cérémonie d’hommage au "grand homme" a été entachée de bouffonnerie par un traducteur en langue des signes qui visiblement ne connaissait pas cette langue.Tout bien réfléchi, c’est une grande réussite à mettre sur le compte de l’émancipation des noirs de la tutelle blanche. Comme des grands, tous seuls, sans aide extérieure, ils ont réussi un magnifique foirage de classe internationale.

    Chapeau !

    koltchak91120

    12 décembre 2013 at 12 h 33 min

    • Ho putain, je rêve !
      Vous avez regardé la cérémonie ?
      Vous avez perdu votre temps à regarder ça ?
      Alors là, alors là……
      Vous me decevez très fort, amiral

      kobus van cleef

      14 décembre 2013 at 22 h 16 min

      • Que nenni, j’ai autre chose à foutre qu’à regarder ces singeries. Euh, non, pouf pouf, on recommence.

        Non, j’étais occupé, je n’ai pas pu me libérer.

        En revanche, un ami m’a averti de la chose et j’ai guetté le passage sur BFM une fois le lièvre levé.

        koltchak91120

        14 décembre 2013 at 22 h 58 min

  7. Vous avez agi fort sagement en donnant lecture de ce remarquable texte de Mme. Taubirat. Il dépasse en drôlerie les plus belles blagues du Vermot et il ne manquera pas de faire connaître à vos élèves qu’on peut être simultanément garde des sceaux et sot soi même.
    Sinon, cette photo immortalise un moment délicieux où le Président des Etats Unis se marrait bien alors que son épouse tirait une tronche de cinq pieds de long…la blonde explique, sans doute…
    Amitiés.

    NOURATIN

    12 décembre 2013 at 19 h 21 min

    • En effet, Nouratin, on imagine aisément que Barack Obama a dû recevoir un sacré savon après la cérémonie.

      Noix Vomique

      13 décembre 2013 at 10 h 37 min

  8. "mes élèves ont moins ri du texte de Taubira que de l’interprétation que j’en faisais."
    Qu’est-ce à dire? Vous avez fait un commentaire de texte?

    Orage

    13 décembre 2013 at 5 h 12 min

    • Non, Orage, je ne me suis pas risqué à faire un commentaire de texte. Je n’ai pas de temps à perdre en classe avec de telles fadaises. Je me suis contenté de lire le texte de Christiane Taubira, en le surjouant comme un cabot…

      Noix Vomique

      13 décembre 2013 at 10 h 41 min


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