Noix Vomique

L’obstination des frontières

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 "On a tout à remettre à plat: ce qui est en cause, c’est notre idée de la République, notre idée de l’État, notre idée de la nation, notre idée des frontières, notre idée de l’Europe. Si nous ne le faisons pas, l’avenir aura le visage de madame Le Pen". Le soir du second tour des élections municipales, en tentant d’analyser les résultats, Henri Guaino reprenait un thème qui lui est cher et qu’il avait développé en 2012 pour Nicolas Sarkozy, celui de la frontière: de cette façon, il se projetait déjà dans la campagne pour la prochaine élection européenne. D’ailleurs, quelques jours plus tard, il annonçait qu’il ne voterait pas pour la liste UMP conduite par Alain Lamassoure, parce que ce dernier "incarne l’Europe dont plus personne ne veut". Lorsqu’il prône un retour des frontières, Henri Guaino traduit-il le sentiment des électeurs? On a vu en février dernier que les Suisses, en se prononçant en faveur d’une restriction de l’immigration dans leur pays, avaient clairement exprimé le souhait de reprendre le contrôle de leurs frontières. Aussitôt, des experts comme Catherine Wihtol de Wenden étaient montés au créneau  pour nous asséner que "la frontière est une construction d’un autre âge". Or la frontière est-elle vraiment un concept suranné? À l’époque de la mondialisation, quand la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes s’amplifie, les frontières n’ont-elles pas encore un sens? L’an dernier, Jean-Marc Ayrault avait invité Hubert Védrine, Régis Debray et Pascal Boniface à se poser la question. Car, alors que libéraux et socialistes, pour des raisons différentes, œuvrent depuis des décennies en faveur de la suppression des frontières, force est de constater que la frontière, loin d’avoir disparu, reste bel et bien une réalité géographique.

Sans le vouloir, le gouvernement Ayrault a participé à la persistance des frontières, en leur donnant une nouvelle vitalité. Prenons l’exemple, au Pays basque, de la frontière franco-espagnole qui fut établie en 1659 avec la signature du Traité des Pyrénées. En janvier dernier, à l’initiative du gouvernement français, le prix de toutes les marques de cigarettes augmenta de 20 centimes. Cette hausse, la troisième en quinze mois, a porté le prix du paquet le moins cher à 6,50 euros et il n’en fallait pas davantage pour redynamiser un commerce frontalier que l’on disait, côté espagnol, sur le déclin: les Français franchissent à nouveau la frontière pour venir s’approvisionner en tabac dans la zone commerciale de Behobia, située à Irún. De la même façon, la proposition de loi visant à pénaliser les clients de prostituées devrait profiter aux maisons closes qui se situent juste de l’autre côté de la frontière. En fait, Behobia est une parfaite illustration de ce processus de mondialisation qui met en concurrence les territoires, en jouant sur les différences de prix et de législation: vu de la frontière, les lupanars et les clopes 40% moins chères font finalement partie des charmes de l’Espagne. Autre aspect de la mondialisation: Behobia est l’une des zones du Pays basque espagnol où la densité d’immigrés est la plus importante. La proximité de la France, sans doute.

Alors que l’on pensait que la frontière s’effaçait sous l’effet de l’intégration européenne, elle existe toujours dans l’esprit des Français qui la franchissent: il suffit qu’ils passent la Bidassoa pour se sentir en Espagne. Ils se ruent sur les Ventas pour acheter des babioles telles que des castagnettes, des taureaux en peluche, des maillots du Real Madrid ou des poupées en habits de sevillanas. Dans les bars avoisinants, ils commandent une paella valencienne et s’offrent un pichet de sangria. En fait, le commerce offre aux visiteurs en mal d’exotisme une caricature de l’Espagne bien éloignée de la culture locale, qui est celle du Pays basque.

Aujourd’hui, la frontière n’est plus censée séparer les nations: elle est devenue un endroit de transit, pour les personnes comme pour les marchandises. Elle apparaît donc comme l’un de ces non-lieux décrits par l’ethnologue Marc Augé [1]: ce n’est pas un lieu, au sens anthropologique, qui pourrait se définir comme "identitaire, relationnel et historique", mais un espace, produit par la "surmodernité", interchangeable, où l’être humain reste anonyme. Cet espace frontalier est d’abord animé par des flux: les géographes parlent parfois d’interface. Or, comment ne pas penser au Dr. Adder [2], roman de science-fiction extraordinaire où K.W. Jeter nous décrit une interface cauchemardesque:

Au sud, à la périphérie de la masse sombre, se dessinait un mince serpent lumineux.

"L’Interface", annonça le pilote avec un large sourire en tendant le bras. "J’espère que tu trouveras ce que tu cherches."

Il avait marché lentement, poussé parfois par la foule, arpentant l’Interface. Au début, il avait été accosté par des dizaines de jeunes, pas inquiétants ceux-là, au contraire du premier, qui lui avaient proposé tout un assortiment de comprimés, capsules et fioles qu’il ne connaissait pas.

Les putains, c’était autre chose. Leurs visages inexpressifs et le regard perçant, artificiel, de leurs macs semblaient l’appeler, attendant qu’il s’approchât comme les autres ou bien passât son chemin. Limmit passait son chemin, éprouvant un malaise grandissant. Des amputées, constatait-il. Il manque quelque chose à presque toutes, on dirait.

Le reste de l’Interface, nota-t-il, étudiant son gestalt, se composait d’innombrables sex-shops et cinés pornos qui, en dehors des dealers et des macs, avaient l’air d’être les seuls commerces de l’avenue; les façades noires des immeubles dispersés le long des trottoirs avalaient les prostituées et leurs clients; un stand isolé, graisseux et obscène, vendait des hamburgers et des tacos, surmonté d’une enseigne au néon qui clignotait, annonçant encore et encore: HARRY’S HOT-MERDE (une plaisanterie, supposa-t-il, quoique peu désireux de vérifier jusqu’à quel point L.A. pouvait être perverti).

Le roman de K.W. Jeter est-il prémonitoire de l’évolution des frontières sous l’effet de la mondialisation? Dans El Diario Vasco, quotidien de Saint-Sébastien, l’interface de Behobia est parfois présentée comme une zone de non-droit où la prostitution et le trafic de drogue se sont développés en marge du commerce légal. Certes, on est loin de Tijuana ou de Ciudad Juárez, ces villes mexicaines qui, situées sur la frontière avec les États-Unis, battent des records de criminalité. Mais l’on devine cette tendance des zones frontalières à se transformer en zone, au sens de ce que les anglais appellent a slum belt: un espace en décomposition, misérable et marginal, fréquenté par des zonards, où tout ce qui subsiste est un commerce glauque. Un endroit sans repères culturels ni moraux, où l’on vient justement flirter avec les limites. D’ailleurs, alors que nos politiques ne cessent de nous faire la leçon sur les méfaits de l’alcool et du tabac, n’a-t-on pas la sensation délicieuse de s’encanailler lorsqu’on vient acheter moins cher ces produits qui sont si mauvais pour notre santé?

Pendant longtemps, la frontière entre la France et l’Espagne engendra des activités de contrebande, (en basque gauazko lana, c’est-à-dire le "travail de nuit"). Aujourd’hui, il suffit d’observer le pont piéton qui enjambe la Bidassoa, entre Irún et Hendaye, pour constater que ce phénomène persiste: aux Africains qui entrent clandestinement en France se mêlent parfois des porteurs de sacs-à-dos remplis de cartouches de tabac. C’est un paradoxe: en réalisant le marché unique, l’Union européenne aura réussi à inventer les contrebandiers sans frontières -un peu comme il y a déjà des médecins ou des reporters sans frontières. On a pu penser que les frontières disparaîtraient facilement; elles s’obstinent au contraire à exister. D’ailleurs, j’en parlais dans mon billet précédent, Fernand Braudel ne nous a-t-il pas raconté dans L’identité de la France [3] comment la frontière dessinée en 843 par le traité de Verdun avait survécu jusqu’à servir encore aujourd’hui de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne? Les frontières ont en effet une mémoire. Aujourd’hui, elles survivent en étant des non-lieux, c’est-à-dire des espaces de consommation globalisés et sans identité. En attendant des temps meilleurs.

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[1] Marc AUGÉ. Non lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Éditions du Seuil, Paris, 1992, 153 pages.

[2] K.W. JETER. Dr. Adder, Denoël, Paris, 1985, 247 pages.

[3] Fernand BRAUDEL. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.

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Ce billet a également été publié dans Causeur sous le titre Contrebandiers sans frontières.

Written by Noix Vomique

18 avril 2014 at 13 h 10 min

Publié dans Uncategorized

4 Réponses

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  1. Un billet comme on aimerait en écrire soi-même. Merci.
    J’ai enfin compris que l’anglais "border" et le français "bordel" ont la même racine.

    captainluck

    18 avril 2014 at 14 h 20 min

  2. Votre billet illustre bien, en filigrane, toute la schizophrénie française : la mondialisation, c’est le mal… sauf quand il s’agit d’acheter moins cher.

    Agg

    21 avril 2014 at 3 h 42 min

    • C’est exactement cela, Agg. Et je trouve irresponsables les politiciens qui parlent de démondialisation et qui encouragent cette schizophrénie. Parce que la mondialisation, c’est un phénomène irréversible, c’est le temps historique qui est le nôtre, comme il y eut l’industrialisation ou la guerre froide. La seule façon de l’envisager sans crainte, c’est d’avoir une identité forte. Et donc de vraies frontières, qui ne se réduisent pas à des non-lieux.

      Noix Vomique

      21 avril 2014 at 21 h 33 min


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