Noix Vomique

Mémoires du débarquement

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Le 14 juin 1944, De Gaulle débarque à Courseulles.

Le 14 juin 1944, De Gaulle débarque à Courseulles.

Aujourd’hui, 14 juin, cela fait 70 ans que le Général De Gaulle débarquait sur la plage de Courseulles, accompagné des généraux Koening et Béthouard, du contre-amiral d’Argenlieu et du lieutenant Maurice Schumann. La semaine précédente, dans la matinée du 6 juin, la 7ème brigade canadienne avait libéré Courseulles très rapidement, si bien que le petit port, remis en état, avait été utilisé dès le 8 pour débarquer des renforts et du matériel. De Gaulle n’avait pas foulé le sol de France depuis quatre ans. Il se rendit aussitôt à Bayeux par la route de Graye: là, il fut acclamé et prononça son premier discours devant les Français libérés, puis il regagna l’Angleterre dans la soirée. Ce jour-là, le Général semblait avoir montré un certain dédain pour la Résistance intérieure, sa conception de l’histoire était sans doute (encore) strictement militaire.

N’est-ce pas une drôle d’idée de célébrer en grande pompe les soixante-dix ans d’un événement? Pourquoi ne pas attendre les soixante-quinze ans? La semaine dernière, en invitant une vingtaine de chefs d’État pour une petite sauterie en Normandie, François Hollande voulait marquer le coup. Mais il confondait le débarquement en Normandie avec la défaite de l’Allemagne nazie. On avait davantage l’impression, en effet, de fêter le 8 mai 1945; Vladimir Poutine fut d’ailleurs la véritable vedette de ces cérémonies. De la même façon, le 11 novembre dernier, on avait déjà méprisé la chronologie lorsqu’on commença à célébrer, avec un an d’avance, le centenaire du déclenchement de la première guerre mondiale. Toutes ces commémorations correspondent bien entendu à une stratégie de communication; et c’est aussi l’occasion de bâfrer, comme ce 5 juin, lorsque François Hollande décida de dîner deux fois, d’abord avec Barack Obama puis avec Vladimir Poutine.

J’ai déjà dit, en novembre dernier, combien je trouvais cette fièvre commémorative douteuse: elle entretient une confusion entre l’histoire et la mémoire. Par rapport à l’histoire, qui est une construction scientifique, la mémoire est fragmentaire et subjective. À chaque commémoration, politiciens et journalistes en mal d’inspiration nous servent jusqu’à l’écœurement la rengaine du devoir de mémoire, comme pour nous signifier l’obligation morale d’entretenir le souvenir des gens qui ont souffert. Car le travail de mémoire semble indissociable du processus de victimisation: chacun met en avant les souffrances qui l’intéressent. Avec une tendance à la surenchère. Ainsi, la Libération est l’occasion de voir s’affronter différentes mémoires: certains, qui considèrent l’Africain comme l’éternelle victime du colonialisme, exagéreront le rôle des troupes coloniales dans la libération de la France; d’autres préféreront à l’inverse mettre en avant les souffrances des Français et évoqueront les victimes civiles des bombardements alliés ou encore ces femmes violées par des soldats américains. Dans les deux cas, ce sont des mémoires particulières qui font leur graisse avec des phénomènes secondaires.

Et le 6 juin 1944? Dans un article très pertinent, le documentaliste Patrick Peccatte s’interroge sur l’utilité du devoir de mémoire à l’occasion des commémorations du débarquement: ne risque-t-on pas, à force, de saturer? Quel sens donner aux paroles de François Hollande lorsqu’il déclare que «nous faisons un devoir de mémoire, oui, pour les victimes, toutes les victimes, militaires et civiles, alliées et ici aussi les victimes allemandes du nazisme»? Comment ne pas y voir des simagrées puisque ce même François Hollande, arrivé en retard au cimetière de Colleville, ayant fait poireauter Barack Obama et les anciens combattants américains,  fut incapable, sans doute au nom d’une laïcité obtuse, de se recueillir lors de la prière prononcée par l’aumônier.

J’ai passé toutes les vacances d’été de mon enfance en Normandie, à Saint-Aubin sur mer, dans le Calvados. Sur cette plage, dont le nom de code était Juno beach, les soldats de la 3ème division canadienne eurent toutes les peines du monde à neutraliser les défenses allemandes: c’est seulement dans la matinée du 7 juin qu’ils prirent le dernier blockhaus. Nous avions l’habitude chaque année de faire un périple sur les plages du débarquement, jusqu’à Utah Beach, en passant invariablement par la Pointe du Hoc, le cimetière américain de Colleville, les ruines du port artificiel d’Arromanches ou encore les batteries allemandes de Longues-sur-mer. C’est donc tout môme que je me passionnai pour le débarquement: j’essayais d’accumuler tous les documents possibles (cartes postales, prospectus des différents offices de tourisme de la côte, livres consacrés au débarquement, tels que Le secret du Jour J de Gilles Perrault, Le jour le plus long de Cornelius Ryan ou encore le Guide des plages du Débarquement de Patrice Boussel) et, chaque été, je tenais un Cahier du débarquement où je faisais la synthèse de mes connaissances, collais les photos que j’avais collectées, dessinais les cartes des plages et dressais même le plan des blockhaus que j’avais explorés malgré les inévitables odeurs de pisse. On était dans les années 1970 et, à l’époque, les commémorations du débarquement étaient discrètes, réservées aux seuls anciens combattants. Et c’était très bien comme cela.

De Gaulle, quand il était président de la République, ne commémorait pas le 6 juin. En 1964, il n’était pas en Normandie pour le vingtième anniversaire. En revanche, il célèbra en grande pompe le débarquement en Provence du 15 août 1944. À cette époque, on était certes bien conscient de l’importance du débarquement et de nombreux ouvrages, tels ceux de Gilles Perrault et de Patrick Boussel, furent publiés à l’occasion de ce vingtième anniversaire. Mais, pour les Gaullistes, qui privilégiaient une approche résistancialiste des évènements, le débarquement en Normandie était avant tout une opération américano-britannique. Les Français ne furent pas associés à la préparation du débarquement et De Gaulle lui-même n’a été prévenu qu’après coup du début des opérations. De plus, peu de français ont débarqué le 6 juin: ils étaient exactement 177, formant le commando Kieffer, à Ouistreham, comme l’a raconté Gwenn-Aël Bolloré dans un livre extraordinaire également paru en 1964 et que je me souviens avoir dévoré alors que j’étais gamin [1]. Pour toutes ces raisons, le 6 juin 1944 ne faisait pas partie de la geste gaulliste et ne méritait donc pas d’être commémoré. Plus tard, en 1974, Valéry Giscard d’Estaing, tout juste élu président, ne se rendit pas sur les plages du débarquement. L’axe franco-allemand était au coeur de la construction européenne et Giscard d’Estaing voulait sans doute tourner la page et ménager l’Allemagne: pour les Allemands, le débarquement était encore synonyme de défaite. Il faudra attendre les années quatre-vingts et François Mitterrand pour que la commémoration du 6 juin prenne un sens politique. Les cérémonies, qui réunissent désormais des Chefs d’État de ce que l’on appelle encore le bloc de l’ouest, prennent l’allure d’une réunion de l’OTAN. Ce sont désormais la liberté et la paix que l’on célèbre et le Mémorial de Caen, inauguré en 1988, s’inscrit dans cette logique. En 2004, le président Chirac invite pour la première fois le chancelier allemand à assister aux cérémonies. Gerhard Schröder, qui est né après la guerre, souligna la responsabilité historique de l’Allemagne dans la guerre et rendit hommage aux soldats alliés: «Nous connaissons notre responsabilité historique et nous la prenons au sérieux. […] L’Europe a appris sa leçon et particulièrement nous, Allemands, ne nous déroberons pas». N’oublions pas que, rien qu’en Normandie, six cimetières militaires abritent les dépouilles d’environ 75 000 soldats allemands. Avec cette première invitation d’un chancelier allemand, le sens que l’on donne au 6 juin a évolué: finalement, le débarquement n’a-t-il pas aussi libéré l’Allemagne du nazisme?

La mémoire du débarquement est de plus en plus éloignée des enjeux militaires de l’époque. La commémoration telle qu’elle a eu lieu cette année est sans doute symbolique d’un nouvel ordre mondial: en Normandie, les chefs d’État présents étaient occidentaux et manifestaient la nécessité d’être unis, nonobstant la crise ukrainienne, de l’Amérique du Nord à la Russie, en passant par l’Europe et l’Australie. Le nazisme et la guerre froide, qui ont tant divisé les Occidentaux, appartiennent bel et bien au passé. «Omaha, Normandie, ce sont les plages de la démocratie», a déclaré Barack Obama, «Notre victoire a façonné le siècle, nous avons voulu faire le maximum pour que les peuples retrouvent la paix et la prospérité». C’était un message que les Occidentaux semblaient adresser au reste du monde; ils entérinaient, malgré eux, le nouvel ordre mondial sorti de l’imagination de Samuel Huntington.

Débarquement difficile à Saint-Aubin.

Débarquement difficile à Saint-Aubin.

Prisonniers allemands capturés à Saint-Aubin par l'armée canadienne.

Soldats allemands capturés à Saint-Aubin par l’armée canadienne.

La plage de Saint-Aubin, quelques mois après le débarquement.

La plage de Saint-Aubin, quelques mois après le débarquement.

[1] Gwenn-Aël BOLLORÉ, dit Bollinger. Nous étions 177, Paris, France-Empire, 1964, 268 pages.

Written by Noix Vomique

14 juin 2014 at 23 h 40 min

Publié dans Uncategorized

4 Réponses

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  1. […] Aujourd’hui, 14 juin, cela fait 70 ans que le Général De Gaulle débarquait sur la plage de Courseulles, accompagné des généraux Koening et Béthouard, du contre-amiral d’Argenlieu et du lieutenant Maurice Schumann…  […]

  2. Effectivement votre article se croise avec le mien, les vétérans, qui sont chaque année un peu moins nombreux, et pour cause, étaient très contents de se retrouver sur la plage de leur arrivée, pour nos cousins Canadiens en tous les cas, ils ne sont plus que 250 vivants au Canada, ils sont tous très âgés et pour certains, c’était sans aucun doute la dernière fois qu’ils pouvaient  » sauter la mer « 

    BOUTFIL

    16 juin 2014 at 15 h 13 min

  3. Ces commémorations ne sont en réalité que récupération politique.
    Nos petits bonshommes d’Etat vont chercher dans les fait d’arme du passé
    une grandeur qui leur fait cruellement défaut. Nous n’avons pas fini de déguster
    car le second semestre sera tout empli des horreurs et de hauts faits de la Grande-
    Guerre, à laquelle plus personne, d’ailleurs, ne comprend rien. Pour savoir de quoi
    il retourne il fallait y être, le reste n’est que littérature.
    Amitiés.

    NOURATIN

    16 juin 2014 at 18 h 26 min

  4. Lire aussi Berets verts de Kieffer même éditeur. Ps vous devriez couper vos textes, pour permettre une meilleure navigation d’un texte à l’autre.

    Grochon

    17 octobre 2014 at 20 h 58 min


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