Noix Vomique

Utopie nazie: vacances pour tous

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Prora

Début juillet, je lisais dans Le Figaro qu’un luxueux complexe touristique allait voir le jour sur l’île de Rügen, à trois cents kilomètres au nord de Berlin. On nous promet des suites cinq étoiles et deux cents appartements de standing dans une pinède, avec vue imprenable sur la mer Baltique -ce n’est certes pas la mer Égée, mais les Allemands, qui doutent d’être désormais bien accueillis en Grèce, doivent se creuser la tête pour trouver une alternative. Pour mener à bien ce projet qu’ils ont baptisé «Prora Solitaire», les promoteurs devront restaurer des barres d’immeubles qui s’étendent sur quatre kilomètres et demi et qui étaient tombées à l’abandon après la chute du mur de Berlin. Du temps de la RDA, ces bâtiments austères servaient de caserne militaire mais leur origine est plus ancienne: Prora est en effet un vestige du caractère utopique du nazisme.

La première pierre de la station balnéaire de Prora fut posée en 1936. L’organisation Kraft durch Freude, c’est-à-dire «La Force par la joie», qui prétendait organiser les loisirs des Allemands et qui offrait déjà aux classes populaires des séjours au ski et des croisières bon marché, avait prévu la construction de plus de 11000 chambres, avec des réfectoires collectifs tous les cent mètres, des installations sportives et une immense salle des fêtes destinée à accueillir vingt mille vacanciers. Après trois années de travaux, Prora était presque terminée lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata et mit fin au rêve. Car c’était un rêve, comme l’a montré Frédéric Rouvillois dans le remarquable Crime et utopie (Flammarion, 2014).

Les nazis souhaitaient en effet instaurer une société parfaite, débarrassée des structures traditionnelles et racialement homogène, où rien n’eût été laissé au hasard: cela supposait que l’État exerçât un contrôle total sur la population. Tous les moyens étaient bons pour imposer le bonheur obligatoire aux Allemands: l’euthanasie et le génocide n’étaient finalement conçus que pour éliminer ceux qui ne s’inséraient pas dans ce projet. Peu importait que l’utopie conduisît au totalitarisme et au crime; le national-socialisme promettait d’être une fête permanente. Le docteur Ley, qui aurait pu inventer Paris Plage, avait convaincu Hitler que le divertissement était la meilleure facon d’endoctriner les Allemands: la KdF allait donc leur offrir des sorties au théâtre et au cinéma, des équipements pour faire du sport, des paquebots et des volkswagen pour partir en vacances, et la plage de Prora aurait dû devenir le symbole de ce paradis nazi. Mais les utopies ne sont plus ce qu’elles étaient et Prora, construite par un régime totalitaire pour les classes populaires, est aujourd’hui rénovée pour le seul plaisir des plus riches.

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21 juillet 2015 at 14 h 40 min

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Raymond Poincaré vous parle

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Poincaré

C’est une voix surgie d’outre-tombe -on est d’abord surpris qu’elle fût nasillarde mais quelques photos suffisent à se convaincre qu’elle correspond finalement au physique de celui qui parle. Le gars a beau être mort depuis longtemps; lorsqu’il évoque l’esprit de domination de l’Allemagne ou les tentatives de la France pour maintenir le concert européen, certains verront sans doute une allusion au temps présent. C’est toujours le risque de faire parler les morts. L’heure n’est pourtant pas à la guerre avec l’Allemagne -et s’il existe aujourd’hui un ennemi prêt à asservir la France et à la précipiter dans le mépris d’elle-même, il faut le chercher ailleurs qu’outre-Rhin.

En réalité, cette voix d’outre-tombe nous parle d’une autre époque. Le 14 juillet 1915, alors que la France était en guerre depuis près d’un an, le transfert des cendres de Rouget de Lisle aux Invalides fut l’occasion d’exalter le patriotisme des Français. La guerre menaçait d’être longue et terrible. Le Président de la République Raymond Poincaré prononça un discours où il expliquait que la France, loin de vouloir la guerre, avait été victime d’une agression brutale mais qu’elle ne se laisserait évidemment pas abattre. Deux extraits du discours furent publiés sur un disque en 1928; vous trouverez l’intégralité ci-dessous.

Messieurs,

En décrétant que les cendres de Rouget de Lisle seraient solennellement ramenées à Paris, le jour de la Fête nationale, au cours d’une guerre qui décidera du sort de l’Europe, le Gouvernement de la République n’a pas seulement entendu célébrer la mémoire d’un officier français par qui s’exprima, en une heure tragique, l’âme éternelle de la patrie ; il a voulu rapprocher sous les yeux du pays deux grandes pages de notre histoire, rappeler à tous les fortes leçons du passé et pendant que de nouveau la France lutte héroïquement pour la liberté, glorifier l’hymne incomparable, dont les accents ont éveillé, au cœur de la nation, tant de vertus surhumaines.

La sublime improvisation de Rouget de Lisle a été, en 1792, le cri de vengeance et d’indignation du noble peuple qui venait de proclamer les Droits de l’homme et qui se refusait fièrement à ployer le genou devant l’étranger. Les armées prussiennes s’avançaient sur le Rhin. Par le Nord et par l’Est, les Autrichiens menaçaient nos frontières. Le 20 avril, l’Assemblée nationale avait voté la guerre et, suivant le mot d’un des orateurs, elle avait émis le vœu que les feux des discordes intestines s’éteignissent aux feux des canons.

La nouvelle était parvenue, dès le 25, en cette loyale Alsace qui, le 14 juillet 1790, unie aux fédérations de toutes les provinces, avait à jamais juré fidélité à la France indivisible. Et voyez, messieurs, comme aussitôt tout conspire à faire du chant guerrier, composé par Rouget de Lisle, une œuvre magnifiquement symbolique.

C’est un modeste enfant du Jura, devenu simple capitaine et affecté à la défense de Strasbourg, qui, au moment fixé par les destinées du pays, va être inopinément l’interprète de tous les citoyens. C’est le maire de la grande ville alsacienne qui va conseiller au jeune officier d’écrire une marche pour l’armée du Rhin; et bientôt, lorsque les strophes enflammées de Rouget de Lisle se seront envolées jusque dans le Midi, ce seront des volontaires marseillais qui, prêts à mourir pour la patrie, les chanteront joyeusement sur les routes de France, les feront applaudir par Paris enthousiasmé et leur laisseront un nom impérissable. Si bien, messieurs, que dans la genèse de notre hymne national, nous trouvons tout à la fois un splendide témoignage du génie populaire et un exemple émouvant de l’unité française.

Qu’importe, après cela, que Rouget de Lisle ait achevé dans l’ombre une existence médiocre et qu’il n’ait reçu qu’après la Révolution de Juillet une croix et une pension ! Qu’importe qu’il ait entendu la calomnie lui contester la paternité de son chef-d’œuvre et que des organistes allemands, élevés à l’école du mensonge, aient cyniquement prétendu le dépouiller de sa gloire! Son chant immortel, adopté par tout un peuple, couvre désormais, de ses sonorités puissantes, les murmures de l’envie et les clameurs de la haine.

Partout où elle retentit, la Marseillaise évoque l’idée d’une nation souveraine qui a la passion de l’indépendance et dont tous les fils préfèrent délibérément la mort à la servitude. Ce n’est plus seulement pour nous autres Français que la Marseillaise a cette signification grandiose. Ses notes éclatantes parlent une langue universelle et elles sont aujourd’hui comprises du monde entier.

Messieurs, il fallait un hymne comme celui-là pour traduire, dans une guerre comme celle-ci, la généreuse pensée de la France.

Une fois de plus, l’esprit de domination est venu menacer la liberté des peuples. Depuis de longues années, notre démocratie laborieuse se plaisait aux travaux de la paix; elle ne cherchait qu’à entretenir avec toutes les puissances des relations courtoises ; elle aurait considéré comme un criminel ou comme un insensé tout homme qui aurait osé nourrir des projets belliqueux.

Malgré des provocations répétées, malgré les coups de théâtre de Tanger et d’Agadir, elle est restée volontairement silencieuse et impassible. Lorsque les premiers nuages s’étaient amoncelés sur les Balkans, elle avait tout fait pour conjurer l’orage menaçant; c’était elle qui, la première, avait cherché à organiser et à maintenir le concert européen. Lorsque, en dépit de ses efforts inlassables, la guerre avait éclaté en Orient, elle avait tâché de localiser et d’éteindre l’incendie qui s’était déclaré. Lorsque enfin le calme s’était rétabli, elle s’était aussitôt prêtée à de nouvelles négociations pour étouffer, entre elle et l’Allemagne, les dernières causes latentes de difficultés et de conflits. Et, c’est au lendemain du jour où venait d’être signé un accord franco-allemand qui réglait, à la satisfaction des deux pays, les questions orientales, c’est à un moment où l’Europe rassurée commençait à reprendre haleine, qu’un coup de tonnerre imprévu a fait trembler les colonnes du monde.

L’histoire dira la suite. Elle dira comment l’Autriche, malgré les avertissements réitérés de l’Italie, a prémédité une attaque contre la Serbie. Elle dira comment cette petite et vaillante nation a, sur les conseils de la Russie et de la France, répondu dans les termes les plus conciliants à un ultimatum injurieux. Elle dira comment l’Autriche, au lieu de se laisser désarmer par cet exemple de modération, a persévéré dans son dessein meurtrier. Elle dira comment, depuis le début de cette crise redoutable, le Gouvernement de la République n’a cessé d’agir, auprès de tous, et avec une volonté tenace, dans le sens de la paix. Mais l’impérialisme militaire des pays germaniques était résolu à défier le jugement des peuples civilisés. La guerre a été brusquement déclarée à la Russie; elle a été, sous des prétextes hypocrites, déclarée à la France, et la postérité apprendra avec stupéfaction qu’un jour l’ambassadeur d’Allemagne, après avoir vainement cherché à se faire insulter par la population parisienne, a présenté sans rire, comme un casus belli, au ministre des affaires étrangères de France, une fable imaginée dans les bureaux de la Wilhelm-strasse, le raid d’un de nos aviateurs qui serait allé jeter des bombes sur Nuremberg sans y être, et pour cause, aperçu par personne.

Et l’histoire vengeresse dira également le reste : l’ignominie et la lâcheté des propositions faites à l’Angleterre et dédaigneusement repoussées par l’honneur britannique, la neutralité de la Belgique outrageusement violée, les traités les plus solennels et les plus sacrés impudemment déchirés comme des chiffons de papier, les moyens les plus barbares employés pour terroriser, dans les régions traversées, des habitants inoffensifs, la science déshonorée au service de la violence et de la sauvagerie.

Chacun de nous, messieurs, peut, en toute sérénité, ranimer ses souvenirs et interroger sa conscience. À aucun moment, nous n’avons négligé de prononcer le mot ou de faire le geste qui aurait pu dissiper les menaces de guerre, si un fol attentat contre la paix européenne n’avait été, depuis longtemps, voulu et préparé par des ennemis implacables. Nous avons été les victimes innocentes de l’agression la plus brutale et la plus savamment préméditée.

Mais, puisqu’on nous a contraints à tirer l’épée, nous n’avons pas le droit, messieurs, de la remettre au fourreau, avant le jour où nous aurons vengé nos morts et où la victoire commune des alliés nous permettra de réparer nos ruines, de refaire la France intégrale et de nous prémunir efficacement contre le retour périodique des provocations.

De quoi demain serait-il fait, s’il était possible qu’une paix boiteuse vînt jamais s’asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes détruites ? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalité politique, morale et économique de nos ennemis. Industriels, cultivateurs, ouvriers français, seraient à la merci de rivaux triomphants et la France, humiliée, s’affaisserait dans le découragement et dans le mépris d’elle-même.

Qui donc pourrait s’attarder un instant à de telles visions ? Qui donc oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance nationale? Il n’est pas un seul de nos soldats, il n’est pas un seul citoyen, il n’est pas une seule femme de France qui ne comprenne clairement que tout l’avenir de notre race et non seulement son honneur, mais son existence même, sont suspendus aux lourdes minutes de cette guerre inexorable. Nous avons la volonté de vaincre, nous avons la certitude de vaincre. Nous avons confiance dans notre force et en celle de nos alliés, comme nous avons confiance en notre droit.

Non, non, que nos ennemis ne s’y trompent pas! Ce n’est pas pour signer une paix précaire, trêve inquiète et fugitive entre une guerre écourtée et une guerre plus terrible, ce n’est pas pour rester exposée demain à de nouvelles attaques
et à des périls mortels que la France s’est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la Marseillaise.

Ce n’est pas pour préparer l’abdication du pays que toutes les générations rapprochées ont levé une armée de héros, que tant d’actions d’éclat sont, tous les jours, accomplies, que tant de familles portent des deuils glorieux et font
stoïquement à la patrie le sacrifice de leurs plus chères affections. Ce n’est pas pour vivre dans l’abaissement et pour mourir bientôt dans les remords que le peuple français a déjà contenu la formidable ruée de l’Allemagne, qu’il a rejeté de la Marne sur l’Yser l’aile droite de l’ennemi maîtrisé, qu’il a réalisé, depuis un an, tant de prodiges de grandeur et de beauté.

Mais ne nous lassons pas, messieurs, de le répéter : la victoire finale sera le prix de la force morale et de la persévérance. Employons tout ce que nous pouvons avoir de calme, de vigueur et de fermeté à maintenir étroitement dans le pays l’union de toutes les provinces, de toutes les classes et de tous les partis, à protéger attentivement l’opinion contre l’invasion sournoise des nouvelles perfides, à fortifier sans cesse l’action gouvernementale et l’harmonie nécessaire des pouvoirs publics, à concentrer sur un objet unique toutes les ressources de l’État et toutes les bonnes volontés privées, à développer sans relâche notre matériel de guerre et nos moyens de résistance, à ramasser en un mot, la totalité des énergies nationales dans une seule pensée et dans une même résolution : la guerre poussée, si longue qu’elle puisse être, jusqu’à la défaite définitive de l’ennemi et jusqu’à l’évanouissement du cauchemar que la mégalomanie allemande fait peser sur l’Europe.

Déjà, le jour de gloire que célèbre la Marseillaise a illuminé l’horizon; déjà, en quelques mois, le peuple a enrichi nos annales d’une multitude d’exploits merveilleux et de récits épiques. Ce n’est pas en vain que se sont levées en masse, de tous les points de la France, ces admirables vertus populaires. Laissons-les, messieurs, laissons-les achever leur œuvre sainte : elles frayent le chemin à la victoire et à la justice.

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Le 14 juillet 1915, discours de Raymond Poincaré sur le parvis de l'Hôtel des Invalides à l'occasion du transfert des cendres de Rouget de Lisle.

Le 14 juillet 1915, discours de Raymond Poincaré sur le parvis de l’Hôtel des Invalides, à l’occasion du transfert des cendres de Rouget de Lisle.

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14 juillet 2015 at 1 h 37 min

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Le bon payeur est le maître de la bourse d’autrui

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Benjamin Franklin (1706-1790)

Benjamin Franklin (1706-1790)

Comment ne pas voir que la crise grecque signifie l’échec de l’Europe de Maastricht? Dans une certaine mesure, le résultat du référendum de dimanche dernier m’a réjoui car je suis un souverainiste convaincu -j’avais voté contre le traité Maastricht en 1992, ce qui m’avait valu à l’époque d’être traité pour la première fois de réac. Il devient maintenant évident que Philippe Séguin, Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement avaient raison. Mais l’heure n’est pas au triomphalisme et je ne partage pas la jubilation mauvaise de ceux, comme Jean-Luc Mélenchon, qui avaient défendu le traité de Maastricht au nom du progrès et qui prétendent aujourd’hui prendre une revanche sur les eurocrates.

Bien sûr, l’Europe s’est construite en méprisant les peuples et la tenue d’un référendum en Grèce était plutôt une bonne nouvelle. Mais après? On semble oublier que les Grecs sont responsables de leurs malheurs. Sans doute par commodité, ils ont cru aux mensonges des politiciens qui les gouvernaient, ils n’ont pas amélioré leur système de prélèvement d’impôts et ont continué à emprunter. Aujourd’hui, ils se permettent de faire un bras d’honneur à leurs créanciers, c’est-à-dire les autres pays européens, tout en espérant que ceux-ci vont continuer à raquer pour eux. S’ils étaient vraiment dignes, ils sortiraient de l’Europe et essaieraient de se démouscailler seuls. Mais ils préfèrent finasser, ou se livrer à un chantage indigne, comme le ministre de la Défense, Panos Kamménos, qui a menacé d’inonder l’Europe de migrants si l’Eurogroupe ne trouvait pas de solution favorable pour la Grèce: «On leur distribuera des papiers valides qui leur permettront de circuler dans l’espace Schengen. Et tant mieux si, parmi ces migrants, se trouvent des djihadistes de l’État islamique». Marine Le Pen applaudit ce genre d’individu, aveuglée par l’idée que la France pourrait suivre l’exemple grec et, éventuellement, sortir de l’euro. Elle devrait pourtant savoir que les nations ne sont pas interchangeables: la Grèce n’est pas la France.

Car la Grèce n’en finit pas de ressasser son histoire. Sans doute est-ce le moment de relire Économie et société dans l’Antiquité, de Max Weber, comme nous l’avait proposé dès 2011 l’anthropologue Jean-Michel Le Bot. Dans l’Antiquité, les paysans de l’Attique étaient si endettés qu’ils étaient devenus esclaves: ils travaillaient pour la noblesse urbaine. L’esclavage pour dette les dispensait de service militaire et la défense de la Cité, qui reposait sur les hommes libres, s’en trouvait remise en question. Aussi, au début du sixième siècle avant notre ère, Solon, archonte à Athènes, décida d’annuler la dette des paysans. C’est ce que l’on appelle la seisachtheia, c’est-à-dire le «rejet du fardeau»: ceux qui demandent aujourd’hui une restructuration de la dette grecque ont probablement cet épisode en mémoire.

Restons avec Max Weber. Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, il citait longuement Benjamin Franklin:

Souviens-toi que le temps, c’est de l’argent. Celui qui, pouvant gagner dix shillings par jour en travaillant, se promène ou reste dans sa chambre à paresser la moitié du temps, bien que ses plaisirs, que sa paresse, ne lui coûtent que six pence, celui-là ne doit pas se borner à compter cette seule dépense. Il a dépensé en outre, jeté plutôt, cinq autres shillings.

Souviens-toi que le crédit, c’est de l’argent. Si quelqu’un laisse son argent entre mes mains alors qu’il lui est dû, il me fait présent de l’intérêt ou encore de tout ce que je puis faire de son argent pendant ce temps. Ce qui peut s’élever à un montant considérable si je jouis de beaucoup de crédit et que j’en fasse bon usage.

Souviens-toi que l’argent est, par nature, générateur et prolifique. L’argent engendre l’argent, ses rejetons peuvent en engendrer davantage, et ainsi de suite. Cinq shillings qui travaillent en font six, puis se transforment en sept shillings trois pence, etc., jusqu’à devenir cent livres sterling. Plus il y a de shillings, plus grand est le produit chaque fois, si bien que le profit croît de plus en plus vite. Celui qui tue une truie, en anéantit la descendance jusqu’à la millième génération. Celui qui assassine (sic) une pièce de cinq shillings, détruit tout ce qu’elle aurait pu produire : des monceaux de livres sterling.

Souviens-toi du dicton : le bon payeur est le maître de la bourse d’autrui. Celui qui est connu pour payer ponctuellement et exactement à la date promise, peut à tout moment et en toutes circonstances se procurer l’argent que ses amis ont épargné. Ce qui est parfois d’une grande utilité. Après l’assiduité au travail et la frugalité, rien ne contribue autant à la progression d’un jeune homme dans le monde que la ponctualité et l’équité dans ses affaires. Par conséquent, il ne faut pas conserver de l’argent emprunté une heure de plus que le temps convenu; à la moindre déception, la bourse de ton ami te sera fermée pour toujours.

Il faut prendre garde que les actions les plus insignifiantes peuvent influer sur le crédit d’une personne. Le bruit de ton marteau à 5 heures du matin ou à 8 heures du soir, s’il parvient à ses oreilles, rendra ton créancier accommodant six mois de plus; mais s’il te voit jouer au billard, ou bien s’il entend ta voix dans une taverne alors que tu devrais être au travail, cela l’incitera à te réclamer son argent dès le lendemain; il l’exigera d’un coup, avant même que tu l’aies à ta disposition pour le lui rendre.

Cela prouvera, en outre, que tu te souviens de tes dettes; tu apparaîtras comme un homme scrupuleux et honnête, ce qui augmentera encore ton crédit.

Garde-toi de penser que tout ce que tu possèdes t’appartient et de vivre selon cette pensée. C’est une erreur où tombent beaucoup de gens qui ont du crédit. Pour t’en préserver tiens un compte exact de tes dépenses et de tes revenus. Si tu te donnes la peine de tout noter en détail, cela aura un bon résultat : tu découvriras combien des dépenses merveilleusement petites et insignifiantes s’enflent jusqu’à faire de grosses sommes, tu t’apercevras alors de ce qui aurait pu être épargné, de ce qui pourra l’être sans grand inconvénient à l’avenir […].

Benjamin Franklin, Advice to a Young Tradesman (1748), cité par Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905).

Ces conseils sont frappés au sceau du bon sens. Alexis Tsipras le sait. Aussi, cette nuit, et malgré le résultat du référendum, il a finalement accepté l’essentiel des mesures proposées par les créanciers de la Grèce -une hausse de la TVA, le recul de l’âge de départ à la retraite, la suppression des avantages fiscaux et la réorganisation des impôts. Évidemment, ça fait mal. Les comiques extrémistes de gauche et de droite vont crier à la trahison; alors qu’en engageant la Grèce à rembourser sa dette, Alexis Tsipras s’est juste rendu à la raison. C’est aussi cela, la démocratie: les peuples qui se sont choisis des dirigeants médiocres finissent toujours par payer la facture.

Written by Noix Vomique

10 juillet 2015 at 8 h 46 min

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Islamisme: Claude Bartolone a trouvé la parade

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Sousse, Tunisie, ce week end.

Sousse, Tunisie, ce week end. Merci à Eugénie Bastié d’avoir déniché cette photo.

«Craignez le courroux de l’homme en bermuda. Craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis. Eh bien nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement.»

Philippe Muray, Chers djihadistes, Mille et Une Nuits, 2002.

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Vendredi, un musulman, que ses voisins présentèrent ensuite devant les caméras de télévision comme quelqu’un de normal, a décapité son chef puis tenté de faire exploser une usine de gaz dans l’Isère. Les gauchistes voulurent voir les signes d’un vrai conflit social, comme au bon vieux temps de la lutte des classes, mais leurs espoirs furent vite déçus -le terroriste avait envoyé une photo de son forfait à l’un de ses contacts en Syrie, et celui-ci n’est probablement pas un délégué syndical. Le même jour, un djihadiste autrement plus déterminé reproduisait sur une plage de Tunisie la scène de l’attentat décrite par Michel Houellebecq à la fin de Plateforme (Flammarion, 2001): le bruit de moteur venant de la mer, les rafales de mitraillette, une grande femme blonde qui s’effondre, les cris, etc. Le tueur, que les médias nous présentent comme un étudiant normal, amateur de football et de breakdance, ne visait que les occidentaux, si bien que ce massacre n’inspire aujourd’hui que des réflexions sur l’effondrement du tourisme en Tunisie: avant d’être des personnes, les trente-huit victimes sont en effet des touristes! Et dès le lendemain du massacre, des survivants en bermuda rappliquaient pour filmer les lieux du drame.

Bien sûr, François Hollande se précipita pour commenter les événements: il n’avait rien à dire, ou si peu -les pleurnicheries et les incantations habituelles. Il aurait pu faire sa déclaration en bermuda: la fonction présidentielle n’eût pas été davantage discréditée. Alors que le gouvernement tunisien affichait sa fermeté et annonçait la fermeture de 80 mosquées salafistes, la France préférait se demander si Manuel Valls avait raison de dire que «c’est notre société, notre civilisation, nos valeurs que nous défendons». Le Premier ministre ne serait-il pas islamophobe? Et s’il se trompait? Et si c’était notre ramollissement que nous sommes condamnés, désormais, à défendre? Dans la majorité présidentielle, sans doute désireux de montrer qu’il n’est pas président de l’Assemblée nationale par hasard, Claude Bartolone fut l’un des rares à proposer une réponse au terrorisme islamiste. Et quelle réponse! Sur son blog, il explique en effet, dans une prose invraisemblable, que les terroristes ne gagneront pas car «dans les rues de Paris, des milliers de personnes de toute origine et de toute croyance célèbreront la liberté, à l’appel des fiertés lesbiennes, gaies, bi et trans. Ces foules de couleurs et de mouvements rappelleront à tous les assoiffés de destruction que des plus intenses métissages naissent les plus grandes harmonies». Il suffisait d’y penser: la Gay pride, comme moyen de combattre l’islamisme! Voilà qui devrait terroriser les terroristes, pour reprendre une formule de feu Charles Pasqua. En voyant l’homosexualité jouer fièrement des guiboles sur les décombres de notre société, les djihadistes, pauvres résidus de l’hétérosexualité, devraient enfin comprendre que leur guerre est totalement archaïque. Ce serait tellement beau s’ils se joignaient aux victimes de l’homophobie dans des défilés festifs et multicolores! Et qu’ils n’oublient pas de participer, également, à la fête des voisins; c’est très important, au cas où les journalistes viendraient faire une enquête.

Written by Noix Vomique

1 juillet 2015 at 11 h 45 min

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-Ceci est-il une véritable bataille? -Un peu.

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Louis-Victor Baillot, né en 1793, dernier survivant de la bataille de Waterloo, photographié à Carisey en 1897.

Louis-Victor Baillot, né en 1793, dernier survivant de la bataille de Waterloo, photographié en 1897.

À ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.

— Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt francs. Il pouvait être deux heures.

Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté ; son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le retenait. Hé bien, soit se dit Fabrice.

Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble ; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney ; il eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la veille ; il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied à terre ; le bord du fossé était à pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds en contre-bas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel, étant fort animé, sauta dans le canal ce qui fit rejaillir l’eau à une hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la nappe d’eau, et s’écria en jurant Au diable la f… bête ! Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. Puis-je en demander raison ? se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive opposée du fossé ; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds. Il fallut y renoncer ; alors il remonta le courant, son cheval ayant de l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir ; par cette pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il fut le premier homme de l’escorte qui y parut ; il se mit à trotter fièrement le long du bord ; au fond du canal les hussards se démenaient, assez embarrassés de leur position ; car en beaucoup d’endroits l’eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal-des-logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l’air si peu militaire.

— Remontez ! il y a un abreuvoir à gauche ! s’écria-t-il, et peu à peu tous passèrent.

En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout seuls ; le bruit du canon lui sembla redoubler ; ce fut à peine s’il entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille :

— Où as-tu pris ce cheval ?

Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien :

L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)

— Que dis-tu ? lui cria le général.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

— Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l’escorte, et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore ; ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.

— Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal-des-logis. Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :

— Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?

— Pardi, c’est le maréchal !

— Quel maréchal ?

— Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu’ici ?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui ; c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres le sang coulait dans la boue.

Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. À ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout.

À ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin plein d’eau, qui était à cinq pieds en contre-bas.

Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout à son aise ; il le trouva très-blond, avec une grosse tête rouge. Nous n’avons point des figures comme celle-là en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux châtains, je ne serai comme ça, ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire : Jamais je ne serai un héros. Il regarda les hussards à l’exception d’un seul, tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort étendues d’hommes rouges ; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en contre-bas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du côté vers lequel on s’avançait ; l’on voyait quelquefois des hommes au galop se détacher sur cette fumée blanche.

Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre à terre. Ah ! nous sommes attaqués, se dit-il ; puis il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un maréchal-des-logis qui avait l’air fort bon enfant. Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder. Il médita longtemps.

— Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal-des-logis ; mais ceci est-il une véritable bataille ?

— Un peu. Mais vous, qui êtes-vous ?

— Je suis frère de la femme d’un capitaine.

— Et comment l’appelez-vous, ce capitaine ?

Notre héros fut terriblement embarrassé ; il n’avait point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop. Quel nom français dirai-je ? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maître de l’hôtel où il avait logé à Paris ; il rapprocha son cheval de celui du maréchal-des-logis, et lui cria de toutes ses forces :

— Le capitaine Meunier ! L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit : — Ah ! le capitaine Teulier ? Eh bien ! il a été tué. Bravo se dit Fabrice. Le capitaine Teulier ; il faut faire l’affligé. — Ah, mon Dieu cria-t-il et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contre-bas, on traversait un petit pré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de cadavres et de blessés ; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant d’impression sur notre héros ; il avait autre chose à penser.

Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre.

— Restez donc, s… ! lui cria le maréchal-des-logis.

Que peut-il me faire ici ? pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin ; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait : — Il était pourtant bien bel homme ! Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat ; on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie. — Comme tu y vas, gringalet ! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui donna une idée : il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades les hussards de l’escorte.

— Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.

— Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd’hui ?

Comme il regagnait l’escorte au galop :

— Ah ! tu nous rapportes la goutte s’écria le maréchal-des-logis, c’est pour ça que tu désertais ? Donne.

La bouteille circula ; le dernier qui la prit la jeta en l’air après avoir bu. — Merci, camarade ! cria-t-il à Fabrice. Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice ; c’était un de ces cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux ; Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre, il dit au maréchal-des-logis :

— Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrai-je rejoindre ma sœur ? Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.

— C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal-des-logis.

L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice se sentait tout à fait enivré ; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle ; il se souvint fort à propos d’un mot que répétait le cocher de sa mère :Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin. Le maréchal s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit charger ; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.

Tout à coup le maréchal-des-logis cria à ses hommes :

— Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s… ! Sur-le-champ l’escorte cria vive l’Empereur ! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les figures. Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d’eau-de-vie ! Cette réflexion le réveilla tout à fait.

Stendhal, La Chartreuse de Parme.

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18 juin 2015 at 0 h 24 min

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Trafic de reliques

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Traité des reliques Jean Calvin

Si vous vous trouvez à Séville un 30 mai, ne manquez pas de passer par la cathédrale car la tradition exige ce matin-là que le cercueil d’argent de Ferdinand III de Castille soit ouvert: vous apercevrez alors le corps miraculeusement conservé du roi -petite chose racornie dans son costume d’apparat, avec ce visage parcheminé et dentu qui n’en finit pas de rendre son dernier souffle. Lorsque je vivais à Séville, et qu’accessoirement j’y travaillais une thèse d’histoire, j’avais déniché dans la bibliothèque colombine le manuscrit d’un gars qui racontait le transfert en 1579 du corps du roi dans la cathédrale, à l’occasion de la Fête-Dieu: une procession avait accompagné en grande pompe le cercueil jusqu’à la chapelle royale. La foule des Sévillans s’était pressée pour assister à l’événement car Ferdinand, qui avait reconquis la ville en 1248, inspirait une vraie dévotion -il sera d’ailleurs canonisé en 1671. Il pouvait enfin reposer dans la Cathédrale, que l’on venait d’achever, et, selon son vœu, aux pieds de cette statue de la Vierge, dite des Rois, qu’il avait reçue de son cousin, Saint Louis des Français. Ce genre d’histoire me ravissait et je n’ai jamais terminé ma thèse -sans doute parce que j’étais trop désinvolte, un brin enclin à l’autodestruction, mais aussi, peut-être, parce que les coulisses de l’université m’étaient totalement étrangères. À un moment, je m’étais amusé à recenser toutes les reliques conservées dans les églises et monastères de Séville, ce qui me donnait l’impression de marcher dans les pas de Jean Calvin, lorsqu’il avait écrit le Traité des reliques: en bon protestant, je riais de tous ces ossements, cheveux et morceaux de bois dont on faisait commerce mais j’étais également émerveillé par la nature des sentiments que cet invraisemblable fatras pouvait susciter.

Le Traité des reliques fut publié en 1543 à Genève; il connut un vif succès et fit l’objet d’une dizaine de rééditions durant le seizième siècle -en France, la Faculté de théologie de Paris l’avait inscrit dès sa parution à l’Index librorum prohibitorum. Le texte est magnifique, car Calvin était un vrai humaniste, qui écrivait avec beaucoup d’élégance -l’essor de la réforme fut aussi celui de la langue française. Calvin était aussi capable d’une ironie féroce. Lorsqu’il évoquait la prolifération des reliques un peu partout en Europe, il s’étonnait «que Jésus-Christ ait eu trois prépuces», «qu’il ait été crucifié avec quatorze clous ou qu’on eût employé une haie toute entière à lui faire sa couronne d’épines» ou encore, constatant que le lait de la Vierge était conservé en abondance, il conclut «que si la sainte Vierge eût été une vache, ou qu’elle eût été nourrice toute sa vie, à grand peine en eût-elle pu rendre telle quantité». Il regrettait que le monde, «au lieu de chercher Jésus-Christ en sa parole» s’amusât avec«ses robes, chemises et drapeaux; et en ce faisant a laissé le principal, pour suivre l’accessoire». Mais, surtout, il dénonçait que l’on en fût arrivé, par fétichisme, à profaner des sépultures:

«C’était l’office des chrétiens, de laisser les corps des saints en leur sépulcre pour obéir à cette sentence universelle, que tout homme est poussière et retournera en poussière: non pas de les élever en pompe et somptuosité, pour faire une résurrection devant le temps. Cela n’a pas été entendu, mais au contraire, contre l’ordonnance de Dieu on a déterré les corps des fidèles pour les magnifier en gloire, au lieu qu’ils devaient être en leurs couches et lieu de repos, en attendant le dernier jour».

Aujourd’hui, dans la France du vingt-et-unième siècle, on continue à déterrer des cadavres. Mais ce n’est pas l’Église qui se livre à ce trafic: c’est la République. Et personne ne s’en étonne. Ainsi, le 27 mai dernier, quatre cercueils furent solennellement transportés dans le Panthéon. Dans les deux premiers, les restes de Pierre Brossolette et Jean Zay, que François Hollande salua comme «deux francs-maçons qui eurent très jeunes des responsabilités politiques importantes»; dans les deux autres, que dalle, puisque leurs familles ont refusé que Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz soient exhumées. Mais la communication politicienne ne s’arrête pas à de telles broutilles et François Hollande a débité son boniment devant des cercueils vides. Sans doute persuadé, comme saint Basile, que «celui qui touche les os des martyrs participe à la sainteté et à la grâce qui y réside», il cherche à utiliser quelques morts d’exception, quitte à trahir leur mémoire, pour sauver son misérable destin politique. Quand il présente Jean Zay comme un précurseur de la réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem, sa prosopopée médiocre se situe bien sûr à des années-lumière du discours d’André Malraux, lorsque les cendres de Jean Moulin, par un jour glacial de décembre 1964, furent transférées au Panthéon. Nous en sommes là: il aura fallu que François Hollande soit président de la République pour réaliser que la cérémonie de la panthéonisation est grotesque.

Pourtant, on s’en doutait. En 1984, dans Les lieux de mémoire, Mona Ozouf avait déjà évoqué la «désuétude du Panthéon»: indissociable de la Révolution, emblématique d’une époque où la République devait encore lutter pour s’imposer, il est devenu, écrivait-elle, «un lieu mort de notre imaginaire national». On se souvient de moments glorieux, comme les funérailles de Victor Hugo en 1885, mais il est évident que cette histoire de Panthéon était mal engagée dès le départ, lorsque l’Assemblée constituante décida, après la mort de Mirabeau, en avril 1791, de transformer l’église Sainte-Geneviève: les fenêtres furent obstruées et les décorations baroques supprimées pour donner l’impression d’une crypte gigantesque et austère. Le résultat est sinistre: rien à voir, par exemple, avec l’abbaye de Westminster, ni avec la Sainte-Chapelle, que Saint Louis fit construire pour abriter sa collection de reliques de la Passion. Triste réplique de la basilique Saint-Denis, le Panthéon allait donc accueillir les grands hommes de la Nation. Mais les révolutionnaires eurent du mal, même parmi leurs rangs, à trouver des récipiendaires: Mirabeau fut exclu en 1793 lorsqu’on découvrit ses liens avec la Cour, la dépouille de Marat ne resta que quelques mois avant d’être finalement jetée aux égouts et la panthéonisation de Bara fut annulée après que Robespierre fut arrêté. Aux yeux des révolutionnaires, ce que l’on pouvait sauver de l’Ancien régime se résumait à Voltaire et Rousseau: on exhuma donc leurs restes pour les inhumer dans le Panthéon -ils sont finalement les seuls rescapés de cette époque. Aussi le Panthéon est-il le révélateur des faiblesses de la Révolution. Celle-ci ne savait pas, en effet, à quel saint se vouer: elle recyclait d’anciens cultes. Pour satisfaire ses penchants morbides, elle allait prendre l’habitude de manipuler des cadavres -ceux de ses héros mais également ceux de ses ennemis. Le Panthéon nous renvoie ainsi, malgré lui, aux horreurs du mois d’octobre 1793. Alors que le procès de Marie-Antoinette s’ouvrait à Paris, on décida d’appliquer le décret de la Convention, signé le 1er août, qui ordonnait la destruction des tombes royales de la basilique Saint-Denis: celles-ci furent donc saccagées, les corps, exhumés et profanés. Alexandre Lenoir, conservateur du dépôt depuis 1791, et futur fondateur du musée des Monuments français, n’hésita pas à s’opposer aux profanateurs. Parce qu’il avait l’intention de gagner un peu d’argent en organisant lui-même un trafic de reliques royales.

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12 juin 2015 at 11 h 17 min

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Réforme du collège: naufrage pour tous ?

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Qu'attendre d'un gouvernement qui s'adresse aux citoyens comme s'ils étaient complètement débiles?

Qu’attendre d’un gouvernement qui s’adresse aux citoyens comme s’ils étaient complètement débiles?

En se précipitant pour publier le décret et l’arrêté sur la réforme du collège, le gouvernement a donc décidé de faire un gigantesque bras d’honneur aux enseignants qui venaient de manifester. À moins que ce ne soit un début de panique, car la réforme du collège soulevait une contestation de plus en plus véhémente. La polémique s’était fixée sur la suppression des options latin et grec, la disparition des classes bilangues ou encore le caractère optionnel de certains chapitres d’histoire, comme la Chrétienté au Moyen-Âge ou le Siècle des Lumières. La ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, avait tenté de balayer les critiques d’un revers de la main, en qualifiant les opposants de «pseudo-intellectuels». Les petits carriéristes qui soutiennent la réforme cherchèrent ensuite à transformer le débat en bataille idéologique qui aurait opposé le camp du progrès à celui de la réaction. Les syndicats d’enseignants, qui ont manifesté ce 19 mai et qui sont majoritairement à gauche, ont certainement apprécié d’être assimilé à des réacs -mais ne l’avaient-ils pas cherché en s’opposant à la réforme aux côtés d’un Nicolas Sarkozy? Et d’ailleurs, à l’UMP, ne sont-ils pas un peu couillons? Qu’ont-ils fait, eux-mêmes, lorsqu’ils étaient au pouvoir? Ils réclament depuis des années la fin du collège unique et davantage d’autonomie pour les établissements scolaires, et, alors que la réforme prévue par le gouvernement va dans ce sens, ils trouvent aujourd’hui le moyen de moufter? Le diable lui-même y perdrait son latin.

Très vite, les programmes d’histoire furent le prétexte pour jouer la querelle des Anciens et des Modernes: pour un peu, il aurait fallu prendre parti entre Dimitri Casali  et Laurence De Cock. Le premier prône un retour à l’enseignement du «roman national» -sans avoir peur d’être grotesque lorsqu’il prolonge jusqu’à nos jours le petit Lavisse, ce manuel de l’école de la Troisième République, et qu’il tente vainement d’imiter le style d’Ernest Lavisse; la seconde, qui défend l’idée d’une histoire scolaire «ouverte à l’altérité», «décloisonnée et indisciplinée», soutient la réforme -le contraire eût été surprenant puisqu’elle fait partie des experts consultés par le Conseil supérieur des programme. Personnellement, je n’ai pas envie de choisir entre les certitudes de ces deux collègues. Certes, la polémique sur les programmes aurait pu rappeler cette controverse qui opposa Edmund Burke à Thomas Paine -Burke regrettait que les révolutionnaires français aient fait table rase du passé. Mais non. Le talent n’est pas au rendez-vous -sans doute la faute à l’Éducation nationale- et nous n’avons qu’un débat bidon, comme un contre-feu allumé en toute hâte. En réalité, les enjeux de la réforme se situent ailleurs.

J’avoue ne pas comprendre ceux qui, soudainement, s’inquiètent d’une éventuelle baisse du niveau des élèves: la réforme du collège s’inscrit en effet dans la continuation d’une politique qui, depuis une quarantaine d’années, a lentement déconstruit les savoirs. Que l’enseignement du français ou de l’histoire soit sacrifié, ce n’est pas une nouveauté. D’ailleurs, cette fois-ci, le contenu des programmes change peu [1]. Nous pouvons regretter, évidemment, que la chrétienté médiévale, l’humanisme ou encore les Lumières soient devenus des thèmes optionnels. Nous pouvons regretter, encore, comme le dit Pierre Nora, que les programmes d’histoire soient «l’expression d’une France fatiguée d’elle-même». Mais nous nous consolerons en songeant que la réforme laisse encore beaucoup de liberté aux professeurs. Cette liberté a toujours existé: en classe, dans le cadre fixé par le programme, je fais finalement ce que je veux. Qu’est-ce qui m’empêche, en 5ème, de parler à mes élèves de Philippe Auguste, de Saint Louis et de Jeanne d’Arc, de façon à ce qu’ils comprennent ce que représentent ces personnages, ou encore d’insister sur ce Temps des cathédrales cher à Georges Duby? Je ne vais pas me gêner! Et, contrairement à ce que semble craindre Michel Lussault, qui préside le Conseil supérieur des programmes, il n’est pas question de transformer l’histoire en une sorte de «roman national» quasi-mythologique: il s’agit de produire en classe un récit national, soucieux d’exactitude historique, où l’on peut aborder la colonisation et les traites négrières sans tomber dans la repentance, et qui permette finalement aux élèves de comprendre cette nation à laquelle ils appartiennent. N’est-il pas légitime, en effet, que les jeunes connaissent l’histoire du pays où ils vivent? Bien sûr, on ne niera pas que l’histoire doit être ouverte sur le monde: par exemple, loin d’être une nouveauté en 5ème, l’enseignement sur les débuts de l’islam est l’occasion de montrer la véritable nature de cette religion, lorsque Mahomet, en 630, s’empara de La Mecque par la force puis détruisit les idoles de la Kaaba. Les élèves pourront ainsi faire le lien avec notre époque, lorsque les djihadistes de l’État islamique anéantissent les vestiges archéologiques de Mossoul, ou peut-être lorsqu’ils déboulent au milieu des ruines de Palmyre en gueulant «rien à branler des cultures antiques, foutez-moi ça en l’air» -et oui, il existe des gens, comme ça, qui n’aiment pas ceux qui les ont précédés.

Mais cessons de discutailler sur les programmes: le vice le plus néfaste de la réforme du collège est ailleurs. Horrifiés à l’idée que certains élèves puissent mieux réussir que d’autres, Najat Vallaud Belkacem et les idéologues du Conseil supérieur des programmes ont donc décidé de s’attaquer à cette injustice en coupant les têtes qui dépassaient. Au nom de l’égalité, il s’agit d’adapter l’ensemble du collège aux élèves qui, selon la ministre, «s’ennuient». Puisque les élèves sont incapables de rester concentrés, on leur proposera des «enseignements pratiques interdisciplinaires» (EPI) pour qu’ils travaillent différemment, sur des thèmes tarte-à-la-crème définis par le ministère. Et là, il faut résister à la déprime. Pendant une dizaine d’années, dans les lycées agricoles successifs où j’ai exercé, j’ai pratiqué l’enseignement pluridisciplinaire: nous étions plusieurs professeurs à travailler avec les élèves sur des projets communs. Par rapport au temps investi, les résultats étaient souvent décevants: les bons élèves s’impliquaient volontiers et arrivaient à s’approprier quelques vagues notions; les autres, qui n’avaient pas acquis les bases suffisantes dans les différentes disciplines, glandouillaient et ne tiraient rien de ces activités. Aussi, en 1994, René Rémond rédigea un rapport sur l’enseignement agricole [2] où il concluait que «les pratiques pluridisciplinaires ne sauraient masquer la médiocrité disciplinaire». Or, la réforme du collège prévoit de systématiser des enseignements interdisciplinaires qui seront mis en place au détriment des disciplines traditionnelles. En histoire-géographie, les élèves devront travailler des compétences telles que «s’informer dans le monde du numérique» ou «coopérer et mutualiser», qui ne sont évidemment pas spécifiques à l’histoire ou à la géographie: les connaissances passent au second plan. C’est la logique perverse des compétences: les élèves doivent être de bons exécutants -peu importe qu’ils soient ignares. Chaque établissement sera chargé d’organiser ses EPI, et il est probable que le principal aura le dernier mot au moment de répartir les heures et de choisir les thèmes et les matières. Cela signifie qu’il y aura de grandes disparités d’un établissement à l’autre: selon les moyens et le bon vouloir des chefs d’établissement, les EPI seront plus ou moins fauchés. Toujours est-il que les enseignements disciplinaires vont dérouiller au nom d’un égalitarisme niveleur. De la même façon, les options de latin et grec, jugées élitistes, seront supprimées. Elles connaissaient pourtant un succès grandissant, notamment dans les établissements de ZEP où l’inspection générale avait souligné qu’elles permettaient de «donner plus à des élèves qui sont de bonne volonté et ont le désir d’apprendre et de réussir». Mes parents étaient ouvriers et ils m’ont encouragé à faire du latin, pour me donner le goût de me cultiver -c’était la fin des années soixante-dix, j’étais élève au collège Jules Ferry de Conflans et, dans un souci d’imiter les punks, nous rêvions de bousiller notre collège, nous griffonnions sur les tables de classe des «Destroy Jules Ferry» qui se voulaient furibards; quarante ans plus tard, en rompant avec la culture du mérite et en refusant aux meilleurs élèves le droit d’être les meilleurs, Najat Vallaud-Belkacem et Michel Lussault réalisent hélas ce souhait: leur réforme signe la mise à mort de l’école républicaine, les élèves issus des milieux les plus modestes seront désormais condamnés à la médiocrité et les inégalités vont immanquablement se creuser. L‘hommage que François Hollande avait rendu à Jules Ferry au lendemain de son élection était bel et bien un enterrement de première classe.

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[1] Cette fois, nous avons évité le pire. Annie Genevard, membre du Conseil supérieur des programmes, raconte dans Le Figaro, que nous avons échappé, entre autres délires idéologiques, à un thème mettant sur le même plan les invasions barbares, la colonisation et l’immigration «pour accréditer l’idée que tous les Français seraient le produit de ces mouvements migratoires».

[2] René Rémond, Commission d’évaluation de la rénovation pédagogique de l’enseignement agricole public et privé ; Rapport à Monsieur le Ministre de l’agriculture et de la pêche, 1994. – 79 p.

Written by Noix Vomique

22 mai 2015 at 21 h 42 min

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