Noix Vomique

Jean-Marie fait don de sa personne

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Jean-Luc Mélenchon râle, car les médias, captivés par les querelles de la famille Le Pen, ont passé sous silence la manifestation que les syndicats avaient convoquée le 9 avril. C’est sans doute rageant, mais, franchement, qui allait s’intéresser à une mobilisation aussi foireuse? L’égocentrisme des gauchistes est tout-de-même extraordinaire, comme si la mornifle des départementales ne leur avait pas servi de leçon: ils sont persuadés que les Français, en votant à droite, ont exprimé le souhait d’un virage à gauche! Aussi, on comprend que les journaleux préfèrent parler du Front National, désormais premier parti de France, plutôt que du Front de Gauche: le programme économique est le même mais, au moins, avec les Le Pen, le spectacle est assuré.

Car tout cela, n’en doutons point, est un spectacle. Les médias ont d’abord monté en épingle une interview que Jean-Marie Le Pen a accordée à l’hebdomadaire nationaliste Rivarol -je me souviens qu’au début des années quatre-vingt-dix, chaque jeudi, alors que les banlieusards sortaient du boulot et montaient sur les quais pour prendre leur train, une voix résonnait avec autorité dans le hall de la gare Saint-Lazare, celle d’un gars, le cheveu ras et l’air peu commode, qui vendait Rivarol à la sauvette; et aujourd’hui, je trouve facilement Rivarol au rayon presse du Leclerc de Conflans -le supermarché où l’un des frères Kouachi travailla comme poissonnier: les gens sont-ils nombreux à mettre Rivarol dans leur caddie? Combien de personnes auraient eu connaissance de l’interview de Jean-Marie Le Pen si les médias n’en avaient pas parlé?

Dans cette interview, Jean-Marie Le Pen est fidèle au discours qu’il a toujours tenu, si bien qu’on ne l’excusera pas, comme on le fit pour Pétain, en invoquant son grand âge. Rien de nouveau, donc. C’est même plutôt anodin, lorsqu’il déclare qu’il n’a jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître: «Je considère que l’on a été très sévère avec lui à la Libération» ou lorsqu’il s’interroge sur l’attachement de Manuel Valls à la France: «Valls est Français depuis trente ans, moi je suis Français depuis mille ans». Mais c’est suffisant pour que les médias soient épouvantés, comme s’ils ne connaissaient pas le personnage, comme s’ils n’étaient toujours pas habitués à ses provocations. Marine Le Pen a aussitôt saisi l’occasion. Invitée du journal de TF1, elle a fait son étroite: elle a fermement condamné les propos de son père et envisagé une procédure disciplinaire. Soudain, on la découvre républicaine jusqu’à la moelle: pour un peu, lors des prochaines élections régionales, elle prendrait la tête de ce front républicain tant désiré par Manuel Valls. Évidemment, dans ces conditions, on se demande comment elle a pu accepter, pendant trente ans, d’être membre du FN.

Désavoué par sa fille, Jean-Marie Le Pen a finalement annoncé qu’il ne serait pas candidat comme tête de liste pour le Front national aux élections régionales de décembre en Provence-Alpes-Côte d’Azur: «Je ne ferai rien qui puisse compromettre la fragile espérance de survie de la France que représente le Front national avec ses forces et ses faiblesses». Et il a demandé aux cadres du mouvement de soutenir la candidature de sa petite-fille, la députée du Vaucluse Marion Maréchal-Le Pen. Un beau sacrifice -ça me rappelle celui de kamikazes qui espèrent en retour un peu de virginité. La comédie qui s’est jouée, trop parfaite pour être honnête, a en effet permis à Marine Le Pen, avec la complaisance des médias, d’achever la dédiabolisation du Front National et de ne plus apparaître comme une héritière. On peut juste déplorer que le signe le plus évident de normalisation soit passé totalement inaperçu: le Front National est soupçonné de faits de financement illégal de campagne électorale.

Que Jean-Luc Mélenchon se console. Pendant que les médias nous servaient jusqu’à l’écœurement les bisbilles de la famille Le Pen, ils ne pouvaient pas parler, non plus, de la loi sur le renseignement que les députés nous préparent, du rapport de la Cour des comptes sur le droit d’asile, des nouveaux programmes scolaires ni de la loi de santé, votée cette semaine à l’Assemblée. Cette dernière loi prévoit notamment que nous sommes tous, désormais, donneurs d’organe par défaut: maintenant que Marine Le Pen a tué son père, il y en a qui vont sans doute flipper à l’idée, un peu destroy, de pouvoir recevoir un organe de Jean-Marie.

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15 avril 2015 at 14 h 09 min

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Le Royaume

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Je ne connais pas Emmanuel Carrère. J’ai lu seulement deux de ses livres, que j’ai sans doute achetés parce qu’ils me rappelaient d’anciennes velléités, lorsque j’envisageais d’écrire des textes sur Philip K. Dick et sur Luc l’évangéliste. Il n’y a rien de masochiste à vouloir lire ce que d’autres ont réussi à produire: je mesure seulement à quel point j’étais un branleur -sans doute le suis-je encore. Aujourd’hui, je réalise que je n’ai pas parlé de Philip K. Dick dans ce blog; quant à Luc, je l’ai évoqué brièvement l’an dernier à l’occasion de la Pentecôte. Mais venons-en à l’objet de ce billet: après Je suis vivant et vous êtes morts (Le Seuil, 1993), je viens donc de lire Le Royaume (P.O.L, 2014). Un bouquin ambitieux que j’ai lu avec plaisir, même si c’est parfois long ou écrit comme un article du Nouvel Obs.

Au départ, quand Emmanuel Carrère nous parle d’une crise mystique qui l’a secoué au début des années quatre-vingt-dix, et que je trouve quelque peu caricaturale, j’ai cru qu’il allait nous proposer une façon de Transmigration de Timothy Archer, le dernier roman de Philip K. Dick, et qu’il allait nous emmener sur les traces de l’évêque Archer dans le désert de Judée. L’épisode de la nounou psychotique renforça ce sentiment mais le récit, page 145, prend soudain une autre tournure: quinze ans ont passé et Emmanuel Carrère, qui se définit désormais comme un sceptique, décide d’enquêter sur les origines du christianisme. Contrairement à Philip K. Dick, qui avait puisé son inspiration dans le Laphroaig pour expédier son roman en quelques semaines, Emmanuel Carrère est méticuleux et prend le temps de se plonger dans les textes. Les sources primaires sont bien sûr chrétiennes -principalement les quatre évangiles, les épîtres de Paul et surtout les Actes des Apôtres, que Jacqueline de Romilly considérait comme l’aboutissement de la littérature grecque depuis Homère; mais aussi non-chrétiennes -quelques brèves indications de Suétone et Tacite, ainsi que des extraits des Antiquités judaïques de l’historien juif Flavius Josèphe, contemporain de Paul. Rien de nouveau, certes, mais ces maigres sources vont permettre à Emmanuel Carrère de donner vie aux premières communautés chrétiennes, à une époque où il était encore difficile de distinguer les chrétiens des juifs.

Car, lors de ses voyages, Paul s’adressait d’abord aux juifs. Dans toutes les villes où il passait, il visitait la synagogue: le samedi, après la lecture de la Bible, il prenait la parole pour expliquer que Jésus est le messie attendu par Israël. Sa prédication n’était pas toujours bien accueillie, et il échappa plus d’une fois à la lapidation, si bien qu’il décida aussi de prêcher Jésus aux païens. Les judéo-chrétiens commencèrent à lui reprocher de ne pas vouloir imposer la circoncision aux chrétiens venus du paganisme. Paul se rendit alors à Jérusalem pour rencontrer les apôtres -il devait leur remettre les sommes d’argent collectées lors de ses voyages mais il avait également l’intention de soulever le problème des prescriptions rituelles. Emmanuel Carrère souligne bien la rivalité qui oppose Paul à Jacques, le frère de Jésus, qui dirigeait la communauté des Jérusalémites. Paul, accusé d’avoir introduit un païen dans le temple, fut arrêté et déféré devant la justice romaine: durant deux ans, comme si les Romains hésitaient à le livrer au Sanhédrin, il fut gardé prisonnier à Césarée. Finalement, après avoir invoqué sa qualité de citoyen romain, ce qui lui permettait de faire appel auprès du tribunal impérial, il fut transféré à Rome. Le voyage fut pénible mais valait la peine puisque Paul fut, semble-t-il, acquitté. Emmanuel Carrère nous plonge alors avec délectation dans la Rome du premier siècle et il imagine Paul, en régime de liberté surveillée, qui «a été autorisé à louer un petit logement, […] un studio ou un deux pièces  dans une de ces barres qu’aujourd’hui nous connaissons par coeur».

Le Royaume regorge de ce genre d’analogie, auxquels les historiens peuvent certes se risquer, à l’instar de Fernand Braudel qui, dans La Méditerranée, comparait les mouvements de colonisation phéniciens et grecs à un «Far-West méditerranéen». Mais le recours à de tels anachronismes, plus ou moins audacieux, donne l’impression ici de tourner au procédé, et c’est parfois malheureux, quand les premiers chrétiens sont comparés à des «djihadistes», ou un publicain à un «collabo», c’est-à-dire un «sale type». D’ailleurs, les limites du livre d’Emmanuel Carrère se trouvent dans ces allers-retours entre notre époque et les débuts du christianisme: l’écrivain n’a pas vraiment réussi à emboiter le récit de sa vie d’ancien chrétien dans celui des premiers chrétiens, et la confrontation entre les deux époques reste artificielle.

En fait, plutôt que parler de lui, Emmanuel Carrère préfère se projeter dans le personnage de Luc: cela nous donne certainement les meilleurs moments du livre. Il nous présente Luc comme un romancier qui se fixe des objectifs d’historien, ce qui le distingue des autres évangélistes:

Tout en étant le plus ferme de la bande des quatre sur le bonheur promis aux pauvres et la malédiction liée à la richesse, Luc est aussi le plus porté à rappeler qu’il y a de bons riches , comme il y a de bons centurions. Il est le plus sensible aux catégories sociales, à leurs nuances, au fait qu’elles ne déterminent pas entièrement les actions. Historien de la Seconde guerre mondiale, il aurait insisté sur le fait que des gens d’Action française et des Croix-de-Feu ont compté parmi les premiers héros de la résistance.

Emmanuel Carrère imagine beaucoup de choses: que Luc, par exemple, est Macédonien -alors que j’ai toujours pensé, sans doute une réminiscence de l’École du dimanche, qu’il était originaire d’Antioche et qu’il avait justement fait la connaissance de Paul dans cette ville de Syrie, bien avant ce fameux voyage à Troas au cours duquel il dit «nous» pour la première fois dans les Actes des Apôtres. Luc reste en Macédoine, à Philippe, pour animer la petite communauté chrétienne que Paul a fondée. Il rejoint ensuite Paul lors de son troisième voyage, dont il fait un récit très détaillé, comme s’il avait tenu un journal de bord, puis il cesse de dire «nous» à Jérusalem après l’entrevue avec Jacques. Pendant les deux ans du séjour de Paul en prison, Luc rassemble les matériaux nécessaires à la rédaction de son évangile et Emmanuel Carrère imagine alors qu’il recueille le témoignage de Philippe, qui serait l’un des disciples d’Emmaüs:

Je suis certain pourtant qu’il y a un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire. Que le sort l’avait mis à la bonne place pour recueillir les paroles des témoins: Philippe d’abord, puis d’autres que lui ferait connaître Philippe, qu’il allait rechercher lui-même.

Mille questions devaient se lever dans son esprit. Depuis des années, il participait à des repas rituels au cours desquels, en mangeant du pain et buvant du vin, on commémorait le dernier repas du Seigneur et, mystérieusement, entrait en communion avec lui. Mais ce dernier repas, qu’il s’était toujours imaginé avoir lieu dans une sorte d’Olympe, suspendue entre ciel et terre, ou plutôt qu’il n’avait jamais eu l’idée d’imaginer, ce repas, il en prenait soudain conscience, avait eu lieu vingt-cinq ans plus tôt dans une pièce réelle d’une maison réelle, en présence de personnes réelles. Il allait falloir que lui, Luc, entre dans cette pièce, parle avec ces personnes. De même, il savait que le Seigneur, avant de ressusciter, avait été crucifié. Pendu au bois, selon l’expression de Paul. Luc savait parfaitement ce qu’était le supplice de la croix, qui était pratiqué dans tout l’Empire romain. Il avait vu, au bord des routes, des hommes crucifiés. il sentait bien qu’il y avait quelque chose d’étrange et même de scandaleux d’adorer un dieu dont le corps avait été soumis à cette torture infamante. Mais il ne s’était jamais demandé pourquoi il y avait été condamné, dans quelles circonstances, par qui. Paul ne s’y attardait pas, il disait « par les juifs », et comme tous les ennuis de Paul venaient des Juifs on ne s’y attardait pas non plus, on ne posait pas de questions plus précises.

Emmanuel Carrère réussit un magnifique portrait de Luc: il le rend vivant et nous raconte qu’il construit son œuvre comme un véritable écrivain. L’occasion de redécouvrir la splendeur de la parabole du fils prodigue. Évidemment, lorsqu’il «démonte les rouages» de l’évangile, Emmanuel Carrère a souvent tendance à affirmer que Luc invente. Il réduit aussi, un peu trop facilement, les Actes des Apôtres à une «biographie de Paul». Enfin, et surtout, il oublie que Luc est animé par la foi. Mais la foi est étrangère à Emmanuel Carrère; il a du mal à en parler et il tergiverse jusqu’à terminer Le Royaume par un «je ne sais pas» qui rappelle les fins béantes de certains romans de Philip K. Dick. Sa conversion au christianisme, qui dura trois ans dans les années quatre-vingt-dix, n’était qu’un simulacre: il allait à la messe tous les jours et noircissait des pages de cahiers comme un fou furieux, un peu comme Philip K. Dick composait son Exégèse. Or, la foi n’est pas un refuge névrotique: il s’agit simplement de croire. Aujourd’hui, Emmanuel Carrère ne veut pas croire mais il reste fasciné. Il ne croit plus en la résurrection mais ça l’intrigue que «des gens normaux, intelligents» puissent croire à «une histoire tout aussi délirante». Or, aucun historien ne peut lui apporter de réponse.

L’historien ne peut pas se prononcer sur la réalité de la résurrection -s’il s’intéresse à Jésus, le champ de ses recherches s’arrête avec l’épisode de la mise au tombeau, et il peut seulement constater que quelque chose s’est produit, qui va favoriser ensuite l’émergence du christianisme. La fin tragique de Jésus avait jeté le désarroi parmi ses disciples: ils n’avaient pas attendu la fin du procès pour décaniller et Luc montre à quel point les disciples d’Emmaüs étaient désabusés: «Nos grands-prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort, et l’ont crucifié. Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël». Les choses auraient pu en rester là. Le troisième jour, tout le monde s’est résigné à l’idée que Jésus est mort et, lorsque les femmes se pointent avec des aromates pour embaumer le cadavre, elles trouvent le tombeau vide. Elles courent avertir les apôtres restés sur place: ceux-ci considèrent que ce sont des «inepties». Jésus apparaît alors à des gens convaincus de sa mort: les disciples d’Emmaüs puis les onze apôtres, avec lesquels il partage un morceau de poisson grillé. Luc écrit ici des passages superbes pour nous signifier que la résurrection est un événement aussi extraordinaire qu’inattendu. Et c’est pour cela qu’on y croit.

Je vous souhaite un bon dimanche de Pâques; n’oublions pas les chrétiens d’Orient.

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5 avril 2015 at 8 h 00 min

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Les siècles

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Il y a 200 ans, jour pour jour, le 20 mars 1815, Napoléon entrait triomphalement dans Paris, le drapeau tricolore flottait à nouveau sur les Tuileries le temps des Cent-Jours, et j’aime penser que ma Grand-mère, qui est née en 1921, a connu, gamine, des gens qui ont eux-mêmes connu des gens qui ont vécu ces événements, il faudrait que je le lui demande, la prochaine fois que nous monterons à Conflans, car elle a toujours des anecdotes à raconter, qui parfois mettent en scène ses parents ou ses grands-parents, ou encore ce personnage, marin, qui avait ramené en 1840 les cendres de Napoléon à bord de la «Belle Poule», souvenirs qu’elle a finalement écrits pour qu’ils ne se perdent pas (l’occasion pour elle, à l’âge vénérable qui est le sien, de découvrir Windows) et que mes filles, qui n’ont que 3 et 5 ans, trouvent sans doute pour le moment lointains, voire insignifiants, mais j’imagine, lorsqu’elles auront l’âge de ma grand-mère, à l’aube du vingt-deuxième siècle, qu’elles pourront évoquer à leur tour ces aïeux d’un autre temps, tels Étienne Berthélémy, fils de forgeron, né en 1856 près de Sedan, qui devint gendarme et se maria avec Esther Vaury, fille de pasteur, née en 1861, qui fit l’École normale de Boissy-Saint-Léger, et lorsqu’elles en parleront à leurs petits-enfants, ceux-ci auront l’impression encore plus profonde que ce sont de très vieilles histoires -d’ailleurs ce seront peut-être leurs arrières-petits-enfants, si les générations se renouvellent plus rapidement que je ne l’ai permis, car j’ai tardé à me marier et à avoir une progéniture: mes filles sont encore toutes petites et je fête aujourd’hui mes cinquante balais, un demi-siècle, bordel, un demi-siècle qui est passé si vite que ce n’est vraiment rien -multipliez ça par quarante et vous vous retrouvez deux mille ans plus tôt, à l’époque du Christ; et mes filles, au début du vingt-deuxième siècle parleront de leur père avec tendresse, du moins je l’espère, en précisant peut-être, comme une curiosité, qu’il était français et qu’il les éduquait comme s’il était en retard sur son siècle -de toute façon, il était toujours en retard, et j’ignore si elles le diront en français, ce français que je leur enseigne, ou en basque, leur langue maternelle, ou encore dans une autre langue qu’elles auront apprise, un peu comme j’essaie d’apprendre aujourd’hui celle de leur mère; je n’aurai alors plus mal aux dents depuis longtemps, ces vilaines dents que je vais maintenant rincer en me servant un autre scotch.

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20 mars 2015 at 22 h 01 min

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Fin de vie

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La loi sur la fin de vie a été adoptée par l’Assemblée nationale alors que nous célébrons la Semaine de la langue française. N’y voyez aucune malice. De toute façon, la fin de vie, les académiciens s’en tapent: ils sont immortels. Tout cela ne va donc pas perturber leurs séances du jeudi. L’Académie française travaille depuis 1986 à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française: trois tomes sont déjà parus -de A à Enzyme, de Éocène à Mappemonde et de Maquereau à Quotité. La matière du quatrième et dernier tome, actuellement en cours de rédaction, est publiée au fur et à mesure de l’avancement des travaux dans les «Documents administratifs» du Journal officiel. Cette nouvelle édition, nous dit-on, reflète un «formidable accroissement du vocabulaire lié au développement des sciences et des techniques, à l’évolution des mœurs et des modes de communication». Ainsi, par rapport à l’édition précédente, qui fut achevée en 1935, 28000 nouveaux mots ont été introduits, tels que aérosol, autoradio, billetterie, calculette, énarque, hypermarché, jetable, laborantin, maquisard, maraîchage, marketing, médicaliser, micro-ordinateur, mondialisation, pénaliser, pesticide, pétainiste, photomontage, polluant, ou encore prêt-à-porter, qui rendent compte de l’évolution des modes de vie au cours de ces quatre-vingts dernières années. Je vous invite maintenant à parcourir la liste suivante: Lire la suite »

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19 mars 2015 at 11 h 29 min

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Pipeau

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Fleur Pellerin est une ministre appliquée: rien ne manquait dans le discours qu’elle a prononcé à l’occasion de la Semaine de la langue française et de la francophonie. Elle a cité Léopold Sédar Senghor, mentionné le Musée de l’Immigration et elle nous a servi tous les poncifs du baratin républicain: «citoyenneté partagée», «diversité culturelle» et, bien sûr, l’inépuisable «lutte contre les inégalités». Il faut croire que ce monologue de shampooineuse n’était pas très palpitant: l’assistance a décroché rapidement et personne n’a ricané lorsque la ministre a expliqué, le plus sérieusement du monde, que «les pratiques artistiques de l’oralité» étaient une priorité du gouvernement pour «renforcer la citoyenneté». Une façon, sans doute, de nous faire comprendre que tout ça, c’est du pipeau. Fleur Pellerin a rappelé que la Semaine de la langue française et de la francophonie célébrait cette année les mots venus d’ailleurs. Il est évident que la langue française, au cours de son histoire, s’est nourrie d’apports extérieurs, mais les médias ont saisi l’occasion pour insinuer que la France ne serait rien sans les (mots) étrangers. Ainsi, TV5Monde fit l’inventaire de ce que le français devait à… la langue arabe. On regrettera que les exemples choisis soient toujours les mêmes -abricot, azur, café, coton, artichaut, algèbre. Car l’arabe ne nous a-t-il pas donné, également, de jolis mots tels que razzia, gourbi, assassin ou encore djihadiste?

Et avec ça, nous sommes bien avancés. Au lieu de nous asséner leur propagande lourdingue, les politiciens seraient bien inspirés de réfléchir à l’enseignement du français, qui donne des résultats de plus en plus catastrophiques. Non seulement les élèves n’ont acquis aucune notion de grammaire ou d’orthographe mais ils éprouvent de réelles difficultés à lire un texte simple: l’école n’est-elle pas aujourd’hui en train de fabriquer des illettrés?

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17 mars 2015 at 16 h 28 min

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Caricature et colonisation

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Conférence de Berlin - Draner

Bon, je ne vais pas épiloguer sur les raisons qui ont amené les frères Kouachi à sulfater la rédaction de Charlie Hebdo. Peu importe, finalement, qu’ils se soient monté le bourrichon à cause des caricatures de Mahomet (ce qu’ils ont clairement dit) ou du passé colonial de la France (ce que d’autres affirment à leur place). Ce serait en effet leur chercher des excuses, et par conséquent, se soumettre à leur logique. Or, le problème est ailleurs: nous sommes en présence d’une jeunesse française qui préfère les valeurs de l’Internationale djihadiste à celles de la République. Il n’est pas interdit d’y voir l’échec de notre bonne vieille école républicaine. Car j’imagine que les frères Kouachi, ou encore Coulibaly, Nemmouche et Merah, sont allés à l’école. Leur scolarité a sans doute été brève et chaotique, mais j’imagine qu’ils ont eu des professeurs d’histoire-géographie, qui leur ont donné également des cours d’éducation civique. J’aurais même pu les avoir en classe.

À la sortie de l’école, combien de types comme eux, pleins de rancune contre la France, prêts à basculer dans le terrorisme? En primaire et au collège, voire en 1ère, quand ils sont parvenus jusque là, ils ont certainement entendu parler de la colonisation: qu’en ont-ils retenu? Cette caricature célèbre de Draner, où l’on voit Bismarck, lors de la Conférence de Berlin, qui partage le gâteau africain? À propos de cette conférence, on peut lire dans le Manuel d’histoire critique, publié cet automne par le Monde diplomatique, page 28: «Réunis à Berlin en 1884-1885 à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais et Italiens se sont ainsi partagés l’Afrique, sans qu’aucun représentant africain ne soit consulté. La France et le Royaume-Uni se sont arrogé la part du lion, découpant les frontières avec une minutie de géomètre». Un tel raccourci peut induire les élèves en erreur. Car, n’en doutons pas, c’est un raccourci: l’intention de Bismarck, lorsqu’il proposa la conférence en novembre 1884, n’était pas de dépecer l’Afrique mais de régler les problèmes de commerce dans le bassin du Congo. De fait, l’acte final de la Conférence de Berlin, rédigé en février 1885, établissait le respect du libre-échange pour toute puissance européenne, même en cas de guerre. Il rappelait également l’interdiction de l’esclavage, et invitait les signataires à contribuer à son extinction; il définissait enfin les conditions à remplir pour l’occupation des côtes -l’implantation du drapeau et une notification diplomatique. Il n’était nullement question d’un partage de l’Afrique. Mais, en parlant pour la première fois de «sphères d’influence», on peut estimer que la conférence déclencha involontairement le scramble for Africa, lorsque Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais et Italiens se ruèrent sur l’Afrique pour étendre leur influence. La France et la Grande-Bretagne constituèrent alors de vastes empires, parfois au prix d’incidents diplomatiques, comme à Fachoda, en 1898. Des traités bilatéraux fixaient les frontières des différentes colonies sur le principe des compensations territoriales: pas moins de 249 traités furent signés entre la Grande-Bretagne et la France entre 1885 et 1907. Mais ces frontières n’ont pas été découpées à Berlin, contrairement à ce que certains répètent, sans doute influencés par leur connaissance de ce qui s’est passé ensuite, ainsi que par la caricature de Draner, parue dans L’Illustration du 3 janvier 1885, et que l’on retrouve dans les manuels scolaires. Cette caricature dénonçait en fait l’arrogance de l’Allemagne qui prétendait dominer les puissances européennes; en outre, elle était un clin d’œil à un autre dessin fameux, paru en 1815 après le Congrès de Vienne, qui avait montré une France humiliée.

Il n’est pas étonnant que les gens du Monde diplomatique dénoncent la Conférence de Berlin: quand il s’agit d’instruire le procès du camp du mal, ils sont capables de déceler des intentions coupables, même lorsqu’il n’y en a pas. Et s’ils peuvent innocenter Staline, les mêmes nous expliqueront (page 62 du Manuel d’histoire critique) qu’il n’avait pas l’intention de liquider la classe paysanne -leur usage de l’histoire est avant tout idéologique, j’y reviendrai. Pourtant, il faut faire gaffe à ce que l’on raconte aux élèves. Si on leur explique, sans nuancer ni contextualiser, que ces salopards d’Occidentaux se sont partagés l’Afrique à Berlin -et si jamais on ajoute que ces salopards de sionistes ont colonisé la Palestine avec la bénédiction des mêmes Occidentaux, imaginez le bordel dans la tête des futurs Kouachi qui croient aux théories du complot et qui s’identifient aux victimes.

Je me souviens d’un rapport, sur «les défis de l’intégration à l’école», que le Haut Conseil à l’intégration avait remis au Premier ministre en 2010, et qui évoquait «l’embarras de certains enseignants d’histoire pour aborder la période coloniale face à un public d’élèves d’origine subsaharienne ou nord africaine». Je n’ose imaginer qu’un collègue, pour avoir la paix, puisse raconter aux élèves ce qu’ils ont envie d’entendre: les méchants colons français, les pauvres indigènes victimes de la cupidité et des discriminations, blablabla. La repentance n’est pas une démarche historique. Et un cours d’histoire n’est pas une séance de mortification. Ce n’est pas, non plus, un réquisitoire. Lorsque l’historien Gilles Manceron écrit, dans Marianne et les colonies (La découverte, 2005), qu’il faut condamner la colonisation «comme un crime, un crime contre l’humanité, la civilisation et les droits de l’homme», il se transforme en procureur et outrepasse son rôle. Et, au bout du compte, c’est la République que l’on affaiblit en matraquant ad nauseam son passé colonial. Bien sûr, on ne va pas suivre l’exemple inverse et se palucher frénétiquement sur les bienfaits de la colonisation: la loi du 23 février 2005, qui disposait que «les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du nord» était tout aussi lourdingue -comme toutes les lois mémorielles, d’ailleurs. Cela rappelle l’époque où la gauche se félicitait d’apporter la civilisation dans les colonies, parce que la France y construisait des écoles et des hôpitaux. En fait, l’historien doit être capable de voir que la colonisation a produit des effets à la fois négatifs et positifs: n’est-ce pas cette ambivalence qu’il faut mettre en lumière, sans tomber dans la caricature?

Written by Noix Vomique

7 mars 2015 at 23 h 11 min

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Quelque chose de pourri au royaume de Danemark

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Au moins 500 personnes ont participé à l’enterrement du terroriste de Copenhague (Photo: Jens Alstrup)

Au moins 500 personnes ont participé à l’enterrement du terroriste de Copenhague. (Photo: Jens Alstrup)

Foreign Policy, prestigieuse revue américaine créée en 1970 par Samuel Huntington, a publié le 21 janvier dernier un article intitulé The French Colonialist’s Comeuppance, ce que l’on pourrait traduire par La punition méritée des colonisateurs français. On peut y lire que les attentats islamistes qui ont ensanglanté Paris en janvier sont la conséquence directe de l’histoire coloniale de la France. En effet, les Français, incapables de s’adapter aux flux migratoires venant de leurs anciennes colonies, auraient continué à se comporter en colonisateurs: du coup, les enfants d’immigrés, humiliés d’être discriminés, toujours ramenés au rang de colonisés, trouveraient dans le djihad une façon d’exprimer leur rage. L’auteur de cette tartine n’est pas un obscur scribouillard de Mediapart: il est professeur d’université -avec de tels experts en relations internationales, on comprend maintenant que les États-Unis n’aient pas vu venir les attentats du World Trade Center puis qu’ils aient attaqué l’Irak de Saddam Hussein sans en mesurer les conséquences.

C’est donc la faute au général Bugeaud si des attentats meurtriers ont été commis à Paris contre Charlie Hebdo et le supermarché casher de la Porte de Vincennes. En France, ceux que l’historien Daniel Lefeuvre appelait les Repentants rabâchent le même discours: l’islamophobie, qui empêcherait l’islam de s’insérer dans la société française, est un héritage du colonialisme. À les entendre, l’ethnicisation des banlieues, qu’ils comparent à une ghettoïsation, s’inscrirait également dans le prolongement du sectarisme colonial. Ils ont donc bu du petit lait lorsque Manuel Valls a dénoncé, le 20 janvier dernier, l’existence d’un «apartheid territorial, social, ethnique», laissant penser que ces territoires sont délibérément marginalisés par la République -alors qu’ils bénéficient, comme le géographe Christophe Guilluy l’a expliqué, d’une densité d’équipements publics supérieure à la moyenne des zones périurbaines et rurales. Le Premier ministre n’est pas crédible: comment peut-il parler d’apartheid et, ensuite, nous servir l’habituel boniment sur les valeurs républicaines? N’y a-t-il pas une contradiction? De la même façon, l’histoire coloniale est liée à celle de la République: lorsqu’ils accusent le colonialisme de tous les maux, les bobos anticolonialistes du vingt-et-unième siècle remettent finalement en question les fondements d’une République porteuse de Lumières, d’universalisme et d’égalité- et c’est Jules Ferry qui doit se retourner dans sa tombe.

Mais voilà. Le weekend dernier, les attentats de Copenhague, qui ont fait deux morts et cinq blessés, ont apporté un démenti cinglant à l’idéologie gauchiste de la repentance coloniale. Car le Danemark n’a pas de passé colonial. Le seul territoire qu’il n’ait jamais colonisé est le Groënland. Or, ce n’est pas un Inuit qui ouvert le feu, à deux reprises, sur les participants d’un débat consacré à la liberté d’expression puis sur une synagogue. Ce ne sont pas, non plus, des Inuits qui sont venus déposer des fleurs en hommage au terroriste, sur le trottoir où il a été abattu par la police. Enfin, ce ne sont pas 500 Inuits qui ont participé vendredi aux funérailles du tueur. L’explication coloniale ne tient donc pas. Reste à savoir pourquoi le Danemark, pays prospère qu’on nous présentait comme un modèle, à la fois en matière d’intégration et d’État-providence, a échoué. Je me souviens de cette jeune Danoise, rencontrée au début des années quatre-vingt dix lorsque je vivais à Séville. Elle s’appelait Issa, blonde, mignonne comme tout, avec de longues jambes. Le Danemark venait de voter non au traité de Maastricht. Faisant fi du politiquement correct, elle m’avait raconté -déjà- les difficultés liées à l’immigration musulmane. Aujourd’hui, ce qu’elle pressentait se vérifie: la distribution des aides sociales, loin de favoriser l’intégration, a encouragé le parasitisme et le communautarisme. Edwy Plenel aura beau sangloter sur «l’enfance malheureuse des frères Kouachi», force est de constater que les attentats islamistes de Paris et de Copenhague sont moins une conséquence du passé colonial que le résultat de l’immigrationnisme, du laxisme et du padamalgamisme. Les gauchistes nous ont mis en garde pendant des décennies contre les dangers de la xénophobie et du fascisme; nous nous retrouvons aujourd’hui avec une menace djihadiste sur le sol européen. Et, comme par hasard, au moment des attentats de Copenhague, l’État islamique nous envoyait sa nouvelle vidéo: sur une plage libyenne, sous un ciel tempétueux, l’égorgement et la décapitation de vingt-et-un coptes égyptiens. Le chef des djihadistes, qui s’adresse à la caméra, semble défier les «nations chrétiennes», fanfaronnant qu’ils vont «conquérir Rome», là, juste derrière lui, de l’autre côté de la Méditerranée. Nous y sommes. Ça se précise; l’ennemi est . Et le vivre ensemble, ce n’est pas son truc. Si nous ne voulons pas le voir, nous sommes fichus.

Written by Noix Vomique

21 février 2015 at 12 h 07 min

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