Noix Vomique

Un appartement à Tchernobyl

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Ils l’avaient attendu longtemps, cet appartement. Ils étaient arrivés en 1979, quand la centrale avait embauché pour renforcer la sécurité -depuis cette date, aucun autre accident du travail ne s’était produit. Après des années d’attente, un ami du KGB avait apporté son appui et ils avaient enfin reçu ce bel appartement, beaucoup plus vaste et plus lumineux qu’ils ne l’avaient jamais espéré. C’était sûr, ils allaient être heureux, à Tchernobyl.

The Chernobyl Gallery.

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26 avril 2016 at 15 h 48 min

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Fête foraine

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Comme des migrants dans un camion-caisson ©Sandrine Etoa-Andègue

Au Musée national de l’histoire de l’immigration, qui n’est rien d’autre qu’une excroissance pernicieuse de l’exposition coloniale de 1931, un spectacle-performance intitulé Ticket propose aux spectateurs de devenir momentanément des migrants clandestins -ou des comédiens, on ne sait plus, car les frontières sont faites pour être abolies et tout le monde est finalement tout le monde; et cachés dans un camion, dans l’obscurité, les spectateurs s’apprêtent donc à passer en Angleterre, ils tremblent à l’idée d’être découverts, ils écoutent le bruit du moteur, ils sursautent aux moindres éclats de voix, et pour un peu, ils se pisseraient dessus: c’est la version avant-gardiste et compassionnelle de ce bon vieux train fantôme que l’on trouve dans n’importe quelle fête foraine, un tour de manège citoyen et participatif qui permet de s’émouvoir et de se sentir concerné, parce qu’on ne peut pas se contenter d’être progressiste dans le vide et qu’il est important de partager les conditions de voyage des migrants, pour comprendre mais surtout pour ne pas oublier, car tout va si vite qu’on ne se souvient même plus, six mois après, du nom de ce môme, là, mort sur une plage de Turquie, avec son putain de tee-shirt rouge, et c’est justement pour lutter contre l’indifférence qu’il faut des spectacles interactifs comme Ticket, pour soulever le coeur comme si l’on dévalait des montagnes russes mais aussi pour émettre un acte de contrition, car les Européens ont forcément leur part de culpabilité -d’ailleurs, puisqu’ils semblent avoir quelque disposition, ils mériteraient bien d’être exhibés, lorsque le grand remplacement sera achevé, dans des sortes de zoos humains festifs.

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19 avril 2016 at 22 h 23 min

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Révolutionnaires

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Au nombre des singeries de la «Nuit Debout», il est cocasse de voir des historiens, spécialistes de la Révolution, se démener sur une place de la République subitement transformée en bidonville. Ils sont convaincus qu’ils vont enfin pouvoir la faire, leur révolution. Ils jouent donc à la Commune -il ne manque que l’armée prussienne pour mettre le siège devant Paris et les troupes versaillaises pour abréger l’expérience. Comme en 1871, des commissions sont créées et, l’Éducation nationale étant ce qu’elle est, une commission Éducation populaire propose à des professeurs, chose absolument inouïe, de «partager leurs savoirs». Le programme, digne d’une Fête de l’Huma, prévoit des interventions sans surprise, sur les concepts de Karl Marx, sur l’État d’urgence depuis la guerre d’Algérie, les réfugiés, le travail des femmes ou encore la révolution de 1848. L’historien Guillaume Mazeau est venu parler de la Terreur. Je me souviens d’une interview parue en 2013 dans L’Humanité, à propos de la demande de reconnaissance du génocide vendéen, où il dénonçait une instrumentalisation de la mémoire par la droite et reprenait à son compte la vieille idée de Clemenceau, pour qui «la révolution française est un bloc dont on ne peut rien distraire» :

« Discréditer l’héritage de la Révolution française peut servir à écarter des politiques égalitaires pour aujourd’hui. Dire que la Terreur n’a été que mort, violence et déclin, en oubliant toute la pensée sociale de la Terreur, même si elle est restée largement en chantier et qu’elle s’est accompagnée de politiques répressives, c’est tout jeter avec l’eau du bain ».

Quel raisonnement extraordinaire: les bonnes intentions de la Terreur, notamment en matière sociale, suffiraient donc à excuser tous les massacres commis entre 1793 et 1794. Imaginez la tête de nos bobos si un historien utilisait les mêmes ficelles et venait leur raconter qu’on ne peut pas réduire le régime de Vichy à la collaboration avec l’Allemagne nazie? S’il leur expliquait que les déportations de Juifs ne doivent pas faire oublier l’oeuvre sociale de Vichy: la Charte du travail, promulguée le 4 octobre 1941, qui posait pour la première fois le principe d’un salaire minimum vital; l’instauration en 1941 du système de retraite par répartition et la création de l’Allocation des vieux travailleurs salariés, conservée à la Libération puis transformée en minimum vieillesse en 1956; la loi du 21 décembre 1941, qui fonde l’hôpital moderne, «toutes-classes», avec la création des services hospitaliers par type de maladie; la création des comités sociaux d’entreprise, par la loi du 16 août 1940, qui favorisèrent la mise en place de crèches, de cantines, de jardins ouvriers, de coopératives de ravitaillement ou encore de colonies de vacances? Les bobos ne manqueraient pas de s’indigner, car ils ont été dressés pour cela: il est impossible que le régime de Vichy ait eu de bonnes intentions. Un certain William encouragerait alors l’assistance à rejeter tout usage de l’histoire par l’extrême-droite. Sans doute est-ce le péché mignon des historiens engagés à gauche: ils sont persuadés que l’histoire a un sens -et un seul, c’est-à-dire celui qu’ils ont choisi.

Dimanche, sur la place de la République, parce que la «Nuit Debout» a accompli le miracle de transformer l’Homo festivus en Homo erectus, certains voulaient croire que l’histoire se remettait en marche. Des universitaires, persuadés qu’ils représentaient le peuple, ont donc saisi l’occasion de jouer au Communard, oubliant au passage que la Commune fut un échec retentissant -l’histoire est pleine de culs-de-sac comme la Commune, et le régime de Vichy en est un. Mais les Communards de 2016 ne termineront pas leur aventure dans le cimetière du Père Lachaise, acculés contre le mur des fédérés; après quelques selfies, ils reprendront leur confortable petit boulot à l’université. L’avaient-ils laissé, d’ailleurs?

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12 avril 2016 at 15 h 59 min

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Les rats quittent le navire

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En février 2015, dans une sorte de publi-reportage, l’Obs nous présentait les nouveaux conseillers du président de la République pour que nous nous extasiions sur leur extraordinaire jeunesse, mais la photo publiée suscitait davantage le malaise, comme si ces jeunes énarques, raides et blafards sous les lambris de l’Élysée, étaient réunis pour une veillée mortuaire: nous aurions dû pourtant nous convaincre qu’ils allaient sauver le quinquennat de François Hollande. Un an plus tard, le naufrage de la présidence Hollande est indéniable et les rats s’apprêtent à quitter le navire: La Lettre A nous apprend que Jean-Jacques Barbéris, conseiller aux affaires économiques et financières auprès du président, allait abandonner l’Élysée pour rejoindre Amundi, qui est la société de gestion d’actifs du Crédit agricole. Jean-Jacques Barbéris serait même une recrue de taille –nous ne nous attarderons donc pas sur son charisme de crevette, car la seule vision de ce vieillard dans un corps de môme pourrait s’apparenter à du recel d’image pédophile, et nous conviendrons juste que tout cela sent la fin de race: à force de se reproduire en vase clos, nos élites engendrent ce genre de gommeux, des carriéristes sûrs d’eux et de leurs privilèges, avec leurs allures méprisantes de petits marquis de la manchette -si j’étais sociologue, je dirais que ce n’est donc pas étonnant que la jeunesse, celle qui est chérie par la gauche, s’engage dans le djihad et que les autres votent pour le Front national. La France crève d’être administrée par cette engeance. Quant aux gens du Crédit agricole, ils se moquent bien que le bilan de Jean-Jacques Barbéris à l’Élysée soit médiocre: c’est juste un carnet d’adresses qu’ils achètent.

Barberis

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23 mars 2016 at 23 h 35 min

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Les larmes de Federica Mogherini

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Après les attentats islamistes qui ont frappé Bruxelles, dans l’aéroport de Zaventem et dans le métro, la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, n’a pu retenir ses larmes alors qu’elle donnait une conférence de presse à Amman, en Jordanie. Certes, on déplore au moins trente tués et deux cents blessés. Mais attendons-nous de nos dirigeants qu’ils pleurent? Combien de morts faudra-t-il encore pour comprendre que les pleurnicheries et les hommages imbéciles ne servent à rien?

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22 mars 2016 at 21 h 55 min

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Mille fois à Compostelle

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Il fut une époque où je rêvais d’être historien: y ai-je seulement cru? Je m’intéressais à ces flagellants qui marchaient en procession dans la Séville du Siècle d’Or et la thèse que je préparais, si je m’étais résolu à suivre un chemin tracé d’avance, aurait raconté des histoires de dévotion et de rédemption. Mais j’étais un rêveur éveillé et ma thèse est restée inachevée. Bien qu’elle ne m’encombre plus l’esprit, son souvenir vient d’être ranimé par la lecture, dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue d’Histoire, d’un entretien avec l’historienne Adeline Rucquoi, spécialiste du Moyen-Âge ibérique. En découvrant, au détour d’une phrase, le nom de celui qui fut mon directeur de thèse, un homme éminent et sympathique aujourd’hui à la retraite, le rouge de la honte m’est monté au visage: comment ai-je pu disparaître ainsi, du jour au lendemain, sans lui donner de nouvelles? Je n’étais pas seulement un velléitaire; j’étais aussi un sauvage.

Les livres d’histoire me procurent toujours le même plaisir, qui me renvoie d’une certaine manière à l’enfance, lorsque je parcourais mes Tout l’Univers ou que je me plongeais dans ces numéros d’Historia que mon père ne manquait jamais d’acheter -mon goût pour l’Histoire vient de là. Dernièrement, j’ai lu avec délectation l’ouvrage admirable qu’Adeline Rucquoi a consacré au chemin de Compostelle [1]. C’est un magnifique travail d’historien, à la fois érudit et joliment écrit, qui nous montre l’importance du pèlerinage sur la tombe de saint Jacques à partir du Xème siècle: comment les innombrables pèlerins, hommes, femmes et enfants, de toutes origines et conditions sociales, vivaient-ils ce «saint voiage»? Qu’est-ce que cela représentait pour eux?

Outre le Codex Calixtinus, Adeline Rucquoi a consulté de nombreuses sources; elle a pu nous restituer ainsi, avec beaucoup de talent, les sentiments qui animaient les pèlerins du Moyen-Âge. À pied, à cheval, sur une mule ou en bateau, le voyage jusqu’à Compostelle était long et dangereux et ceux qui partaient devaient braver l’angoisse de l’inconnu. La dévotion envers l’apôtre Jacques était bien sûr la première des motivations mais il existait d’autres raisons de prendre le chemin: un voeu à accomplir ou des fautes à expier -sans oublier, peut-être, la curiosité. D’une certaine manière, le pèlerin qui avait pris la décision d’aller à Compostelle faisait le deuil de sa famille et de son environnement, car il n’était jamais sûr de rentrer -ni même d’arriver au terme de son voyage. Aussi, avant de partir, il se libérait de ses dettes, faisait son testament et prenait des dispositions pour que sa famille ne manquât de rien. Il partait avec suffisamment d’argent pour payer les auberges, les péages ou les redevances, et, lorsqu’il pouvait, il se munissait de lettres de recommandation et de sauf-conduits. Enfin, il adoptait le costume du pèlerin -une large cape avec une capuche, des bottes, et il emportait également une besace, un bourdon, parfois une gourde, ou encore un livre ou un instrument de musique pour passer le temps.

Les chemins qui conduisaient à Compostelle étaient nombreux: certains suivaient la côte, d’autres passaient par l’intérieur; une troisième possibilité était maritime, jusqu’aux ports galiciens. Les régions traversées n’étaient pas toujours sûres: mendiants, voleurs et escrocs abondaient sur le chemin. Les pèlerins ne s’exposaient pas seulement au brigandage: ils pouvaient tomber malades ou se blesser. Aussi partaient-ils en groupe et évitaient de se retrouver seuls; ils étaient rassurés lorsqu’ils trouvaient des auberges tenues par des compatriotes. Après un périple de plusieurs mois, l’arrivée à Compostelle était certainement émouvante. Mais Compostelle n’était qu’un petit village sans charme qui s’était développé autour du sanctuaire: au douzième siècle, on comptait dix églises, trois hôpitaux, deux léproseries, et de très nombreux artisans, aubergistes, vendeurs de coquilles, les concharii, qui vivaient du pèlerinage. Les pèlerins ne s’attardaient pas: ils visitaient la basilique, assistaient à la messe et se confessaient, veillaient parfois toute une nuit, puis, sitôt leur coquille achetée, cherchaient à rentrer chez eux le plus vite possible. Il arrivait même que les pèlerins fussent déçus parce qu’on ne les laissait pas voir ni toucher les reliques de l’apôtre. Certains se plaignaient; d’autres, comme un certain Jehan de Tournai, à la fin du XVème siècle, eurent des doutes -mais, curieusement, Jean Calvin ne cite pas une seule fois Compostelle dans son Traité des reliques, lorsqu’il moque le culte des reliques. Toujours est-il que la coquille, en étain ou en plomb, qu’elle fût authentique ou vendue par des marchands non autorisés, était un souvenir précieux: les pèlerins l’accrochaient à leur chapeau puis la gardaient durant toute leur vie -ils l’arboraient lors des processions de leur confrérie et se faisaient finalement enterrer avec elle.

Aujourd’hui, les chemins de Compostelle sont encore parcourus par des milliers de pèlerins -cet automne, Pharamond avait d’ailleurs transcrit sur son blog le journal qu’il avait tenu sur le chemin. Il semblerait même que le pèlerinage connaisse un renouveau depuis une trentaine d’années, comme déjà aux XIIème et XVème siècles: chaque fois, le regain correspond à des époques de changements culturels et géopolitiques. Les pèlerins n’ont évidemment pas toujours conscience du caractère sacré de ce qu’ils accomplissent. L’anthropologue David Le Breton [2] a cependant expliqué qu’ils cherchent à expérimenter une autre forme de temporalité, plus intime, en rupture avec les rythmes et les techniques du monde contemporains: «Le marcheur est aujourd’hui le pèlerin d’une spiritualité personnelle, son cheminement procure le recueillement, l’humilité, la patience, il est une forme déambulatoire de la prière, offert sans restriction au genius loci, à l’immensité du monde autour de soi». Alors que le pèlerin médiéval pensait suivre les traces de Charlemagne, le pèlerin contemporain inscrit ses pas dans ceux des millions de personnes qui l’ont précédé.

J’habite non loin du Mont Adrien, sur une route aujourd’hui peu fréquentée par les pèlerins, qui va de Bayonne à Vitoria et qu’un certain Robert Langton mentionne en 1522. Un matin que nous étions à Deba, alors que mon père et moi avions laissé les filles sur la plage pour boire un café dans le village, nous croisâmes deux pèlerins, un homme et une femme d’une soixantaine d’années, l’air perdus, qui venaient de Bretagne et suivaient le chemin côtier, et nous engageâmes la conversation: ils avaient dormi à Zumaia, dans une auberge sur la falaise, non loin de la petite église Saint-Martin-de-Tours, au milieu de ces vignes qui donnent le txakoli; et lorsque je leur indiquai le chemin jusqu’à Mutriku, ce fut soudain comme s’ils avaient trouvé un mont-joie, ces petits tas de pierres qui signalent la route à suivre, et l’homme, oubliant sa jambe qui le faisait salement souffrir, se mit à rayonner de bonheur en remerciant saint Jacques qui m’avait mis sur leur chemin. Ce jour-là, je me suis dit qu’il fallait que je fasse, moi aussi, le chemin. Une velléité de plus.

[1] Adeline RUCQUOI. Mille fois à Compostelle. Pèlerins du Moyen-Âge, Les Belles Lettres, 2014, 449 pages.

[2] David LE BRETON. Éloge de la marche, Métailié, 2000, 178 pages.

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14 mars 2016 at 23 h 52 min

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Saint-Lazare

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Paris 1960 - Jean Jéhan

Jean Jehan: Paris, 1960.

Les vieilles photos mettent la mémoire à l’épreuve. Avec le temps, les lieux comme les personnes deviennent méconnaissables et nous ne sommes jamais sûrs de bien les identifier. Cette photo que j’ai trouvée sur internet fleure bon les Trente glorieuses et la France du Général De Gaulle: j’ignore si l’originale est aussi floue, mais on croirait un tableau, à mi-chemin entre la mélancolie d’un Edward Hopper et l’hyperréalisme d’un Richard Estes. C’est un cliché pris à Paris en 1960 par un certain Jean Jehan. Je n’en sais pas plus.

Au premier coup d’oeil, j’ai le sentiment que c’est la rue Saint-Lazare. Ce n’est qu’une impression: je n’étais pas né en 1960 -je ne suis donc pas en mesure de reconnaître les brasseries, ni les publicités qui illuminent la façade des immeubles, et les carrefours comme celui que l’on aperçoit, à l’arrière-plan, sont nombreux à Paris. Peut-être ai-je simplement envie de reconnaître la rue Saint-Lazare parce que c’est là que nous débarquions de notre banlieue et que j’y situe mes premiers souvenirs parisiens, à la fin des années soixante: mon grand-père et ma mère travaillaient dans une petite société d’import-export, nous empruntions la rue Saint-Lazare dans l’autre direction, en suivant le sens de la circulation automobile vers le square de la Trinité.

Accrochons-nous à l’idée que nous sommes à Saint-Lazare: le photographe se trouve à la hauteur du Grand Hôtel Terminus. Hors-champ, sur le trottoir d’en face, au nº119, il y avait une brasserie prodigieuse construite à la fin du dix-neuvième siècle, Au roi de la Bière, avec sa façade à colombages, son Gambrinus et sa cigogne, et ses salles en enfilade, où il m’arrivait de boire quelques demis à la fin des années quatre-vingts. Au fond, nous entrevoyons le carrefour avec la rue de Rome et la rue Pasquier. À droite, la bâche de la terrasse semble indiquer que le bar s’appelle «Rome», ce qui signifie que nous ne sommes pas trop égarés: sur la droite, nous devinons donc la cour de Rome et, surtout, la présence bouillonnante de la gare Saint-Lazare. La gare, cette poterne fantastique que je franchis quotidiennement de 1983 à 1992, pour aller à la fac ou au boulot, et que je ne reconnais plus depuis qu’elle a été rénovée et que l’ancienne salle des pas perdus a été transformée en centre commercial sur trois niveaux, avec les mêmes magasins franchisés que l’on retrouve partout, alors que nous avions auparavant un hall formidable, vaste désert bourdonnant qui s’étendait de la buvette au monument aux morts et sur lequel régnait, chaque soir après l’heure de pointe, un petit bonhomme bizarre, crâne dégarni et vieil imperméable trop grand, vendeur à la criée qui se contentait de marmonner, à qui j’achetais Le Monde sans jamais avoir pu déterminer s’il était un peu simplet ou juste alcoolo.

Une vingtaine d’années ont passé et ma vie désormais est ailleurs, sur les verts reliefs du Pays basque. La rue Saint-Lazare n’a pas vraiment changé: c’est moi qui lui suis devenu étranger. J’imagine que le changement fut autrement plus terrible au dix-neuvième siècle pour ceux qui avaient connu l’ancienne rue Saint-Lazare avant qu’elle ne fût élargie, en 1867, entre la place du Havre et la rue Pasquier: des années plus tard, s’ils examinaient cette photographie, prise en 1866 par Charles Marville, leurs souvenirs étaient sans doute ravivés par la vue de ces maisons qui avaient été démolies parce qu’elles n’étaient pas dans l’alignement, les réclames qui étaient affichées sur les murs, mais aussi par l’entrée de l’embarcadère des chemins de fer de l’Ouest ou encore le Café Faivre -et peut-être plongeaient-ils alors dans le spleen. Au dix-huitième siècle, avant que la photographie ne fût inventée, quelqu’un avait déjà certainement regretté la vieille rue des Porcherons qui menait jusqu’à la Maison Saint-Lazare, cette sorte de prison située beaucoup plus loin, du côté de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Ce sont les effets du temps, la rue Saint-Lazare connaîtra d’autres transformations; mais tout-de-même: comment le Roi de la Bière a-t-il pu devenir un MacDo?

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Charles Marville: la rue Saint-Lazare (1866)

 

 

Written by Noix Vomique

29 février 2016 at 13 h 47 min

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