Noix Vomique

Populisme

with 25 comments

Le référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Européenne marque sans doute, vingt sept ans après la chute du mur de Berlin, un retour en force de l’histoire sur le continent européen. Je n’ai aucune certitude, mais j’aurais certainement choisi, comme les Britanniques, de quitter l’Union européenne -la primauté de l’économie sur la civilisation ne m’a jamais fait rêver. Certes, il est pour l’instant difficile d’identifier les enjeux et les conséquences d’une telle rupture. Mais le Brexit est d’ores et déjà un véritable camouflet pour tous ceux qui croyaient que l’histoire n’allait que dans un seul et même sens. Ceux-là l’ont d’ailleurs mauvaise: sans se remettre une seconde en question, ils perdent leur sang-froid, comme s’ils avaient fini par craindre les calamités qu’ils avaient eux-mêmes prophétisées durant la campagne; ils fulminent depuis trois jours contre ce peuple, forcément ignorant et xénophobe, qui a choisi de larguer les amarres; ils vilipendent le «populisme» et laissent même entendre que les classes populaires n’auraient jamais dû être consultées -elles auraient dû rester à leur place, c’est-à-dire dans les films de Ken Loach. Salauds de pauvres; putain de démocratie.

Written by Noix Vomique

27 juin 2016 at 14 h 44 min

Publié dans Uncategorized

Les leçons de Verdun

with 11 comments

Douaumont-deGaulle-mai1966

Le 29 mai 1966, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la bataille de Verdun, le général de Gaulle prononça un discours devant l’ossuaire de Douaumont.

« Un demi-siècle a passé depuis que se déroula la grande bataille de Verdun. Combien, pourtant, demeure profond le mouvement des âmes que soulève son souvenir ! Cela est vrai des anciens combattants et, d’abord, de ceux d’entre eux qui sont venus attester aujourd’hui leur fierté et leur fidélité. Cela est vrai, aussi, d’innombrables Français et Françaises qui savent que, pour notre pays, tout dépendit de ce qui fut alors joué et gagné ici. Cela est vrai, enfin, de tant et tant d’hommes et de femmes qui, partout dans le monde, s’émeuvent encore à la pensée du drame dont l’Histoire a été marquée sur le terrain que voilà. De part et d’autre de la Meuse, dans un secteur étroit de 24 kilomètres, entre le 21 février 1916 et le 7 septembre 1917, les armées de deux grands peuples guerriers tentèrent de se broyer mutuellement sur place. Lutte si dure, qu’au total, plus de deux millions d’hommes y prirent part, plus de 700000 y tombèrent, plus de 200000 y moururent, plus de 50 millions d’obus y furent tirés. Lutte si sombre que, pour prendre ou perdre tour à tour quelques lambeaux d’un terrain pulvérisé, des dépenses inouïes de valeur et de sacrifice furent prodiguées de part et d’autre, sans que la lumière du triomphe ait lui sur aucun des deux camps.

Les Allemands avaient pris l’offensive. Pour Falkenhayn, qui les commandait au nom de l’empereur Guillaume II, il s’agissait en effet de régler son compte à notre armée. A l’Est, les Russes venaient d’être refoulés par les forces germaniques et austro-hongroises. A l’Ouest, les Britanniques n’étaient pas encore en mesure de déployer toutes leurs possibilités et celles des Belges, malgré leur valeur, ne pouvaient être que limitées, tandis que les Français se trouvaient fort éprouvés par leurs assauts coûteux de l’année 1915, sérieusement engagés en Orient contre les Turcs et les Bulgares et, au surplus, dépourvus d’une artillerie lourde moderne. Par contre, on pouvait prévoir, qu’avant longtemps, les troupes du tsar repartiraient en avant, que celles de Haig auraient reçu des renforts importants, que celles de Joffre commenceraient à utiliser la masse des gros canons que fabriquaient maintenant nos usines, que l’entrée en ligne de l’Italie, celle d’une partie de la Grèce, la constance de la Serbie, l’intervention attendue de la Roumanie, poseraient aux Empires de nouveaux et difficiles problèmes. L’état-major allemand jugeait donc bon de prendre les devants en enfonçant l’adversaire principal. Comme objectif, il se donnait la charnière de Verdun. Car, stratégiquement, il pourrait y briser l’articulation des deux branches Nord et Est de notre front et exploiter ensuite cette rupture ; tactiquement, la forme enveloppante des lignes de l’assaillant favoriserait à l’extrême l’action concentrique de sa formidable artillerie ; symboliquement, l’enlèvement d’une place, connue depuis toujours comme le boulevard de la France, serait la revanche de la Marne.

Le 21 février, la Ve armée allemande, sous les ordres du Kronprinz, entame l’action. Pendant six mois, sans relâche, ses attaques vont se succéder. Tout d’abord, elle essaie de percer nos positions d’un seul coup sur la rive droite de la Meuse, depuis Ornes jusqu’à Brabant. Mais, bien que son avance atteigne le fort de Douaumont, elle ne peut rompre la défense qui, malgré de lourdes pertes, se retrouve, dès le 26, cohérente et continue. C’est alors, à la rive gauche, qu’au début du mois de mars s’étend l’effort de l’ennemi, arrêté bientôt sur les pentes du Mort-Homme et de la Côte de l’Oie. Peu après, en lisière de la Woëvre, il aborde le fort de Vaux, sans pouvoir encore l’enlever. Le 9 avril, sur tout le front entre Avaucourt et Damloup, il passe à l’attaque générale. Mais, en dépit de quelques progrès, celle-ci se heurte à une résistance dans l’ensemble irréductible.

Cependant, l’assaillant s’acharne. Jusqu’au mois d’août, il entreprend de s’emparer successivement de chacun des points d’appui français. Actions brutales à l’extrême, qui consistent à concentrer sur un objectif limité le feu intense des batteries, puis à donner l’assaut aux défenseurs décimés et atterrés par l’infernal bombardement. Parfois, peuvent être conquises de cette façon quelques parcelles ravagées, à moins que l’attaque ne soit bloquée par le tir des fantassins français restés vivants et résolus et par nos barrages d’artillerie. Ainsi, sont mis tour à tour au terrible ordre du jour : Douaumont, Thiaumont, Fleury, le fort et le village de Vaux, les Côtes du Poivre, de Talou, de l’Oie, le Mort-Homme, la cote 304, etc., où les unes après les autres, 70 de nos divisions occupent les positions bouleversées, les réparent et les défendent ; chacune n’étant relevée, suivant la règle, qu’après avoir perdu le tiers de son effectif.

Pourtant, tout en déployant dans cette zone des efforts massifs, les deux adversaires se gardent d’y engager tous leurs moyens. Joffre, qui prépare pour l’été une grande offensive sur la Somme, cherche à limiter sur la Meuse les dépenses d’hommes et de munitions. Falkenhayn, qui a vu sa tentative initiale de rupture tourner en vains combats d’usure, s’attend à subir bientôt de puissantes attaques à l’Ouest et à l’Est et se ménage des réserves. D’ailleurs, dans cette phase de la guerre, la fortification continue du front et le fait que l’armement, s’il est puissant, ne peut être mobile excluent la surprise, la manœuvre et le mouvement. Aussi la bataille, enfermée dans un étroit champ clos, n’est-elle que la mise en œuvre d’une énorme et écrasante machinerie de la destruction.

Dans ces conditions, qu’il s’agisse de mettre en ligne, sur des positions continuellement détruites, des troupes sans cesse renouvelées, combattant ou veillant le jour, cheminant ou travaillant la nuit, au milieu des débris, des entonnoirs et des cadavres ; ou d’installer des batteries en perpétuelle mutation ; ou de rétablir indéfiniment les réseaux interrompus de communications, de transmissions, d’observation ; ou de remanier sans relâche et déclencher à tout instant les plans de feux, de renseignements, de liaisons, établis à chaque échelon ; ou de porter vers l’avant la masse incroyable de matériel, de munitions, d’approvisionnements, que consomme le front de combat et qui, pour les Français, vient de l’arrière par la seule route Bar-le-Duc – Verdun ; ou de faire en sorte que, du haut en bas, responsables et exécutants soient entraînés dans l‘engrenage irrésistible des missions claires, des ordres précis et des contraintes calculées, l’art militaire a pour traits essentiels : la prévoyance, la méthode, l’organisation, puis, quand l’action est déclenchée avec son flot habituels d’alarmes et de faux semblants, une sérénité silencieuse que ne doivent ébranler ni les secousses, ni les mirages, et à laquelle, du fond de leur angoisse, les surbordonnés répondent par leur propre abnégation.

Ces dons de chef, Pétain les possède par excellence. Mis, le 26 février, à la tête de la IIe armée par Joffre, qui décide en même temps de tenir ferme à Verdun, il installe son poste à Souilly. C’est là que, jusqu’au 1er mai, il va commander la défense, de telle sorte que notre dispositif, articulé en quatre groupements : Guillaumat, Balfourier et Duchêne sur la rive droite, Bazelaire sur la rive gauche, ne cessera jamais, dans son ensemble, d’être bien agencé, bien pourvu et bien résolu, et que l’offensive de l’ennemi échouera décidément malgré la supériorité de feu que lui assurent 1 000 pièces d’artillerie lourde. Si, par malheur, en d’autres temps, dans l’extrême hiver de sa vie et au milieu d’événements excessifs, l’usure de l’âge mena le Maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que, vingt-cinq ans plus tôt, il avait acquise à Verdun, puis gardée en conduisant ensuite l’armée française à la victoire, ne saurait être contestée, ni méconnue, par la patrie.

A partir du mois d’août 1916, une fois brisés les derniers assauts des Allemands, Falkenhayn étant remplacé à leur tête par Hindenburg, il nous fallait reprendre à l’ennemi le terrain, qu’au prix de tant d’efforts, il nous avait arraché pas à pas. C’est ce qui fut fait, grâce à la concentration et à l’appui d’une puissante artillerie, en trois brèves et brillantes attaques. La première, déclenchée le 24 octobre, sur l’ordre de Nivelle qui a succédé à Pétain au commandement de la IIe armée, nous remet en possession de Fleury, de Thiaumont, de Vaux, de Douaumont. C’est Mangin qui a préparé et conduit cette éclatante opération. Le 15 décembre, Guillaumat, qui à son tour commande l’armée de Verdun, lance de nouveau Mangin en avant. Du coup, retombent entre nos mains la Côte du Poivre, Louvemont, Bezonvaux, Hardaumont. Enfin, le 20 août 1917, une avance générale, exécutée sur les deux rives de la Meuse, nous rend Beaumont, Samognieux, la Côte de Talou, Champneuville, Regnéville, la Côte de l’Oie, Cumières et tout l’ensemble des massifs du Mort-Homme et de la cote 304. Le gigantesque affrontement, qui pendant dix-huit mois a mis aux prises à Verdun les deux armées les plus fortes du monde, se termine donc par un succès français. Hindenburg peut écrire : « Pour nous, c’est une blessure qui ne se refermera plus ».

Dans cette zone du front, de toutes la plus bouleversée et la plus creusée de tombeaux, la bataille s’assoupit alors. Cependant, un an après, quelques semaines avant la fin de la guerre et tandis que Foch mène l’offensive générale des Alliés, la jeune armée américaine de Pershing, aidée par le corps français de Claudel, attaquera vaillamment au nord de Verdun. Le 26 septembre 1918, sur la rive gauche de la Meuse, elle s’emparera des positions allemandes entre Forges et Avaucourt et parviendra jusqu’à Monfaucon. Puis, en octobre, elle progressera sur la rive droite au-delà de la ligne Ornes-Brabant d’où était naguère parti le grand assaut de l’ennemi. Bientôt, là comme ailleurs, l’armistice victorieux du 11 novembre fera taire la voix des canons.

Celle de l’Histoire lui succède. Sans doute, depuis cinquante ans, d’autres graves événements ont-ils bouleversé les nations. Sans doute, le destin de la France, qui avait pu paraître assuré à l’issue de la première Guerre mondiale, ne fut-il sauvé dans la Deuxième, après un effondrement sans mesure, qu’en vertu d’une sorte de prodige et non sans de cruels ravages matériels et moraux. Pourtant, rien de tout cela n’infirme, bien au contraire ! les leçons que nous tirons de la grande épreuve de Verdun.

L’une se rapporte à nous-mêmes. Sur ce champ de bataille, il fut démontré, qu’en dépit de l’inconstance et de la dispersion qui nous sont trop souvent naturelles, le fait est, qu’en nous soumettant aux lois de la cohésion, nous sommes capables d’une ténacité et d’une solidarité magnifiques et exemplaires. En demeurent les symboles, comme ils en furent les artisans au milieu du plus grand drame possible, tous nos soldats « couchés dessus le sol à la face de Dieu » et dont les restes sont enterrés sur cette pente en rangs de tombes pareilles ou confondues dans cet ossuaire fraternel. C’est pourquoi leur sépulture est, pour jamais, un monument d’union nationale que ne doit troubler rien de ce qui, par la suite, divisa les survivants. Telle est, au demeurant, la règle posée par notre sage et séculaire tradition qui consacre nos cimetières militaires aux seuls combattants tués sur le terrain.

Une autre leçon qu’enseigne Verdun s’adresse aux deux peuples dont les armées y furent si chèrement et si courageusement aux prises. Sans oublier que leurs vertus militaires atteignirent ici les sommets, Français et Allemands peuvent conclure des événements de la bataille, comme de ceux qui l’avaient précédée et de ceux qui l’ont suivie, qu’en fin de compte les fruits de leurs combats ne sont rien que des douleurs. Dans une Europe qui doit se réunir tout entière après d’affreux déchirements, se réorganiser en foyer capital de la civilisation, redevenir le guide principal d’un monde tourné vers le progrès, ces deux grands pays voisins, faits pour se compléter l’un l’autre, voient maintenant s’ouvrir devant eux la carrière de l’action commune, fermée depuis qu’à Verdun même, il y a 1 123 ans, se divisa l’Empire de Charlemagne. Cette coopération directe et privilégiée, la France l’a voulue, non sans mérite mais délibérément, quand, en 1963, elle concluait avec l’Allemagne un traité plein de promesses. Elle y est prête encore aujourd’hui.

La troisième leçon concerne nos rapports avec tous les peuples de la terre. Notre pays ayant fait ce qu’il a fait, souffert ce qu’il a souffert, sacrifié ce qu’il a sacrifié, ici comme partout et comme toujours, pour la liberté du monde, a droit à la confiance des autres. S’il l’a montré hier en combattant, il le prouve aujourd’hui en agissant au milieu de l’univers, non point pour prendre ou dominer, mais au contraire pour aider, où que ce soit, à l’équilibre, au progrès et à la paix. C’est ainsi que le souvenir de Verdun est lié directement à nos efforts d’à présent. Puissent en être affermies la foi de tous les Français et l’espérance de tous les hommes en la vocation éternelle de la France !

Vive la France ! »

De Gaulle savait ce qu’était l’histoire. Et les commémorations, alors, ne s’apparentaient pas à des farces grotesques. C’est sans doute l’ultime leçon que Verdun nous livre avec ce centenaire: nous sommes aujourd’hui dirigés par des débiles et nous courons, nous courons entre les tombes de nos Poilus, nous courons à notre perte.

Written by Noix Vomique

29 mai 2016 at 17 h 20 min

Publié dans Uncategorized

À l’ombre du Temple

with 3 comments

Le mur des lamentations Alexandre Bida

Le Mur des Lamentations, dessin d’Alexandre Bida (1857).

Lorsque j’étais gamin, il était clair que le petit temple en préfabriqué où nous nous rendions chaque dimanche matin n’était qu’une pâle réplique du Temple de Jérusalem. Une petite brochure que nous utilisions à l’École du dimanche nous racontait, entre autres histoires édifiantes, comment Salomon avait fait construire le Temple et, pendant que les adultes écoutaient la prédication du pasteur et chantaient des cantiques, dans la salle attenante, nous dessinions cette maison telle que nous l’imaginions, avec ses murs en pierre de taille, son plancher en cèdre du Liban et le lieu très saint entièrement recouvert d’or. C’était la maison de l’Éternel, le sanctuaire où l’arche de l’alliance était conservée. Mais l’histoire du Temple de Jérusalem nous semblait bien compliquée: au sixième siècle avant notre ère, les Babyloniens l’avaient détruit; les Juifs, à leur retour d’exil, quelques années plus tard, l’avaient reconstruit sous la direction de Josué; il fut entièrement rénové au premier siècle par Hérode le Grand et la colline où il se dressait fut muraillée et nivelée pour favoriser l’aménagement d’un immense parvis à la mode romaine. Au catéchisme, au fur et à mesure des études bibliques, Jean Calvin nous ayant transmis l’amour des textes, le temple d’Hérode finissait par nous apparaître comme un endroit quelque peu inquiétant. Luc nous rapporte cette anecdote où Joseph et Marie, venus à Jérusalem pour fêter la Pâque, craignaient d’avoir perdu Jésus, alors âgé de douze ans: ils le retrouvèrent finalement dans le Temple, en grande conversation avec les docteurs; Jean raconte que Jésus chassa violemment les marchands du Temple, qu’il renversa les tables et dispersa l’argent; Matthieu précise que Jésus, devant le sanhédrin, fut accusé de blasphème parce qu’il avait déclaré qu’il pouvait détruire le Temple de Dieu et le rebâtir en trois jours; toujours selon Matthieu, au moment où Jésus mourut sur la croix, le voile du Temple, qui séparait le lieu saint du lieu très saint, se déchira de haut en bas. Enfin, dans les Actes des Apôtres, c’est l’accusation d’avoir introduit un païen dans le Temple qui valut à Paul d’être arrêté puis déporté à Rome. L’image heureuse du sanctuaire voulu par Salomon, dix siècles plus tôt, semblait lointaine, et c’était comme si les événements terribles du Nouveau Testament nous préparaient à la tragédie: l’armée de Titus détruisit complètement le Temple en l’an 70 -le seul vestige qui subsiste aujourd’hui est le Mur des Lamentations, c’est-à-dire le mur de soutènement qui borde le flanc ouest du Mont du Temple. Pour tout le monde, cette destruction était effroyable; pour les Juifs, mettons-nous à leur place, une véritable catastrophe. Je me souviens que mon Grand-père, bonapartiste convaincu, me racontait que la reconstruction du Temple fut un moment envisagée par Napoléon -je n’ai jamais su d’où il tirait cette information; et toute cette histoire, avec son dénouement tragique, suscita en moi une brève vocation d’archéologue: je me serais bien vu, tel Indiana Jones, à la recherche de l’arche de l’alliance.

Aujourd’hui, le drame du Temple n’est toujours pas terminé; l’UNESCO vient d’en écrire un nouveau chapitre. À la mi-avril, à la demande de plusieurs pays arabes, le conseil exécutif de la commission des relations extérieures de l’UNESCO a en effet adopté une résolution sur la «Palestine occupée». Le texte, qui répète comme une litanie qu’Israël est une «puissance occupante», instille l’idée que les Juifs n’ont aucun droit sur Jérusalem. Le Mur des Lamentations est donc nommé par son nom arabe, Al-Buraq, et le Mont du Temple s’efface au profit de l’appellation al-Haram al-Sharif, comme si le Temple n’avait jamais existé. Devant les protestations d’Israël, la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, a balbutié les salades habituelles, en appelant au «respect et au dialogue» et en déclarant que «Jérusalem est une Terre Sainte des trois religions monothéistes, un endroit de dialogue pour tous les peuples – juif, chrétien et musulman.» Or, ce sont toujours les Israéliens que l’on somme d’être ouverts au dialogue. Les Arabes de Palestine, eux, sont dispensés de tout effort: ils peuvent donc répéter que Jérusalem leur appartient et dire, comme Mahmoud Abbas, que «les juifs n’ont pas le droit de souiller les lieux saints de leurs pieds sales», ou que «chaque goutte de sang versée pour Jérusalem est propre et pure».

Lorsqu’ils nient l’existence du Temple, les Arabes de Palestine cherchent évidemment à nier le lien historique qui unit Jérusalem et le peuple juif. Avec le temps, le Mont du Temple, qu’ils préfèrent appeler l’esplanade des Mosquées, est devenu l’enjeu essentiel d’un conflit israélo-palestinien qui a glissé sur le terrain religieux: bien que Jérusalem ne soit jamais mentionnée dans le Coran, le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa sont aujourd’hui considérés comme des lieux saints de l’islam -ils furent construits là où Mahomet aurait miraculeusement atterri après avoir parcouru en un instant la distance de La Mecque à Jérusalem. Le Temple s’élevait précisément à cet endroit: en contrebas de l’esplanade, il n’en reste que le Mur des Lamentations, vénéré par les Juifs, puisque c’est le vestige le plus proche du Saint des Saints. Or, la résolution de l’UNESCO laisse entendre que le Mur des Lamentations fait partie de l’esplanade des mosquées -et qu’il est donc un monument islamique. Ce n’est pas la première fois que l’UNESCO permet aux Palestiniens à s’approprier des lieux de culte juifs: en octobre 2015, elle a déclaré que le caveau des Patriarches, à Hébron, et le tombeau de Rachel, à Bethléem, faisaient partie du patrimoine de la Palestine -la tombe de la femme de Jacob se confond désormais avec la mosquée Bilal bin Rabah.

Dans cette nouvelle guerre des pierres, l’UNESCO a donc décrété la prévalence d’une religion sur une autre. Elle reproche ainsi à Israël d’encourager des fouilles archéologiques dans Jérusalem-Est. Ces dernières années, les Israéliens ont en effet multiplié les chantiers archéologiques: pour s’opposer à l’islamisation, ils espèrent trouver dans le sous-sol les preuves du passé juif de Jérusalem. Lorsque la résolution dénonce «les agressions israéliennes» sur le «site sacré» de la mosquée Al-Aqsa, l’UNESCO s’appuie lamentablement sur une rumeur qui est propagée par les Palestiniens, et qui prétend que les Israéliens veulent détruire la mosquée. N’est-il pas étrange que l’organisation prête de telles intentions, forcément mauvaises, aux Israéliens? Depuis qu’ils ont annexé la partie orientale de Jérusalem, en 1967, ces derniers n’ont-ils pas préservé les lieux saints musulmans et garanti leur accès? À l’inverse, l’UNESCO n’a jamais protesté, lorsque les Arabes, après l’armistice israélo-jordanien de 1949, saccagèrent l’ancien quartier juif de Jérusalem: des synagogues furent démolies ou employées comme latrines et le cimetière du Mont des Oliviers fut profané. Il suffit pourtant d’ouvrir les yeux: ce ne sont tout-de-même pas les Juifs qui, en Afghanistan, au Kosovo, en Irak ou en Syrie, détruisent tout ce qui n’appartient pas à leur religion -statues de Bouddha, monastères chrétiens ou encore temples antiques.

La résolution de l’UNESCO est bien sûr un scandale, car elle est l’émanation d’une nouvelle forme de négationnisme, qui prétend nier l’identité juive de Jérusalem. Nous savions déjà qu’un machin comme l’UNESCO n’avait pas d’honneur; le vote de la France en faveur de cette résolution est autrement plus révoltant. Les pays qui ont voté contre -Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Estonie ou encore États-Unis, sont principalement de culture protestante et sans doute encore imprégnés de la lecture de la Bible. À l’inverse, la France, fille aînée de l’Église, n’est plus que l’ombre d’elle-même lorsqu’elle se range à l’opinion des révisionnistes de l’UNESCO. Bientôt, Chateaubriand sera accusé d’avoir été un fabulateur, dans son «Itinéraire de Paris à Jérusalem», en 1806, lorsqu’il évoquait le Temple et rappelait que le destin des Juifs est lié à celui de Jérusalem:

Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi du désert, brillante de clarté, jetez les yeux entre la montagne de Sion et le Temple ; voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité. Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre; il souffre toutes les avanies sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer; on lui demande sa tête: il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira, pendant la nuit, l’enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat, à l’ombre du temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager ; rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris sans doute mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem ; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays; il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. Ecrasés par la Croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes, cachés près du Temple dont il ne reste pas pierre sur pierre, ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici.

Les colombins qui nous dirigent n’ont certainement jamais lu Chateaubriand. Ils n’ont jamais entendu parler du Temple: non seulement, ils n’ont jamais ouvert une Bible, mais ils ne connaissent pas, non plus, l’histoire des Pauvres Chevaliers du Christ, que le Roi de Jérusalem, Baudouin II, hébergea dès 1119 dans les écuries de Salomon. Leur ignorance est une véritable aubaine pour l’obscurantisme. De Bernard Cazeneuve, qui tweete que «les musulmans sont partie intégrante de notre roman national» à Pierre Moscovici, qui ne «ne croit pas aux origines chrétiennes de l’Europe», ils n’en finissent pas de mépriser l’histoire -l’INRAP en est même à essayer de convaincre les Français qu’ils ont des ancêtres sarrasins. Dans ces conditions, est-il surprenant que la France ferme les yeux sur une réécriture de l’histoire au profit de l’islam?

 

Written by Noix Vomique

12 mai 2016 at 20 h 45 min

Publié dans Uncategorized

Un appartement à Tchernobyl

with 3 comments

Home

Ils l’avaient attendu longtemps, cet appartement. Ils étaient arrivés en 1979, quand la centrale avait embauché pour renforcer la sécurité -depuis cette date, aucun autre accident du travail ne s’était produit. Après des années d’attente, un ami du KGB avait apporté son appui et ils avaient enfin reçu ce bel appartement, beaucoup plus vaste et plus lumineux qu’ils ne l’avaient jamais espéré. C’était sûr, ils allaient être heureux, à Tchernobyl.

The Chernobyl Gallery.

Written by Noix Vomique

26 avril 2016 at 15 h 48 min

Publié dans Uncategorized

Fête foraine

with 43 comments

migrants_0

Comme des migrants dans un camion-caisson ©Sandrine Etoa-Andègue

Au Musée national de l’histoire de l’immigration, qui n’est rien d’autre qu’une excroissance pernicieuse de l’exposition coloniale de 1931, un spectacle-performance intitulé Ticket propose aux spectateurs de devenir momentanément des migrants clandestins -ou des comédiens, on ne sait plus, car les frontières sont faites pour être abolies et tout le monde est finalement tout le monde; et cachés dans un camion, dans l’obscurité, les spectateurs s’apprêtent donc à passer en Angleterre, ils tremblent à l’idée d’être découverts, ils écoutent le bruit du moteur, ils sursautent aux moindres éclats de voix, et pour un peu, ils se pisseraient dessus: c’est la version avant-gardiste et compassionnelle de ce bon vieux train fantôme que l’on trouve dans n’importe quelle fête foraine, un tour de manège citoyen et participatif qui permet de s’émouvoir et de se sentir concerné, parce qu’on ne peut pas se contenter d’être progressiste dans le vide et qu’il est important de partager les conditions de voyage des migrants, pour comprendre mais surtout pour ne pas oublier, car tout va si vite qu’on ne se souvient même plus, six mois après, du nom de ce môme, là, mort sur une plage de Turquie, avec son putain de tee-shirt rouge, et c’est justement pour lutter contre l’indifférence qu’il faut des spectacles interactifs comme Ticket, pour soulever le coeur comme si l’on dévalait des montagnes russes mais aussi pour émettre un acte de contrition, car les Européens ont forcément leur part de culpabilité -d’ailleurs, puisqu’ils semblent avoir quelque disposition, ils mériteraient bien d’être exhibés, lorsque le grand remplacement sera achevé, dans des sortes de zoos humains festifs.

Written by Noix Vomique

19 avril 2016 at 22 h 23 min

Publié dans Uncategorized

Révolutionnaires

with 27 comments

Capture d’écran 2016-04-12 à 17.35.06

Au nombre des singeries de la «Nuit Debout», il est cocasse de voir des historiens, spécialistes de la Révolution, se démener sur une place de la République subitement transformée en bidonville. Ils sont convaincus qu’ils vont enfin pouvoir la faire, leur révolution. Ils jouent donc à la Commune -il ne manque que l’armée prussienne pour mettre le siège devant Paris et les troupes versaillaises pour abréger l’expérience. Comme en 1871, des commissions sont créées et, l’Éducation nationale étant ce qu’elle est, une commission Éducation populaire propose à des professeurs, chose absolument inouïe, de «partager leurs savoirs». Le programme, digne d’une Fête de l’Huma, prévoit des interventions sans surprise, sur les concepts de Karl Marx, sur l’État d’urgence depuis la guerre d’Algérie, les réfugiés, le travail des femmes ou encore la révolution de 1848. L’historien Guillaume Mazeau est venu parler de la Terreur. Je me souviens d’une interview parue en 2013 dans L’Humanité, à propos de la demande de reconnaissance du génocide vendéen, où il dénonçait une instrumentalisation de la mémoire par la droite et reprenait à son compte la vieille idée de Clemenceau, pour qui «la révolution française est un bloc dont on ne peut rien distraire» :

« Discréditer l’héritage de la Révolution française peut servir à écarter des politiques égalitaires pour aujourd’hui. Dire que la Terreur n’a été que mort, violence et déclin, en oubliant toute la pensée sociale de la Terreur, même si elle est restée largement en chantier et qu’elle s’est accompagnée de politiques répressives, c’est tout jeter avec l’eau du bain ».

Quel raisonnement extraordinaire: les bonnes intentions de la Terreur, notamment en matière sociale, suffiraient donc à excuser tous les massacres commis entre 1793 et 1794. Imaginez la tête de nos bobos si un historien utilisait les mêmes ficelles et venait leur raconter qu’on ne peut pas réduire le régime de Vichy à la collaboration avec l’Allemagne nazie? S’il leur expliquait que les déportations de Juifs ne doivent pas faire oublier l’oeuvre sociale de Vichy: la Charte du travail, promulguée le 4 octobre 1941, qui posait pour la première fois le principe d’un salaire minimum vital; l’instauration en 1941 du système de retraite par répartition et la création de l’Allocation des vieux travailleurs salariés, conservée à la Libération puis transformée en minimum vieillesse en 1956; la loi du 21 décembre 1941, qui fonde l’hôpital moderne, «toutes-classes», avec la création des services hospitaliers par type de maladie; la création des comités sociaux d’entreprise, par la loi du 16 août 1940, qui favorisèrent la mise en place de crèches, de cantines, de jardins ouvriers, de coopératives de ravitaillement ou encore de colonies de vacances? Les bobos ne manqueraient pas de s’indigner, car ils ont été dressés pour cela: il est impossible que le régime de Vichy ait eu de bonnes intentions. Un certain William encouragerait alors l’assistance à rejeter tout usage de l’histoire par l’extrême-droite. Sans doute est-ce le péché mignon des historiens engagés à gauche: ils sont persuadés que l’histoire a un sens -et un seul, c’est-à-dire celui qu’ils ont choisi.

Dimanche, sur la place de la République, parce que la «Nuit Debout» a accompli le miracle de transformer l’Homo festivus en Homo erectus, certains voulaient croire que l’histoire se remettait en marche. Des universitaires, persuadés qu’ils représentaient le peuple, ont donc saisi l’occasion de jouer au Communard, oubliant au passage que la Commune fut un échec retentissant -l’histoire est pleine de culs-de-sac comme la Commune, et le régime de Vichy en est un. Mais les Communards de 2016 ne termineront pas leur aventure dans le cimetière du Père Lachaise, acculés contre le mur des fédérés; après quelques selfies, ils reprendront leur confortable petit boulot à l’université. L’avaient-ils laissé, d’ailleurs?

Written by Noix Vomique

12 avril 2016 at 15 h 59 min

Publié dans Uncategorized

Les rats quittent le navire

with 17 comments

Jean-Jacques_Barbéris_Amundi_CA

En février 2015, dans une sorte de publi-reportage, l’Obs nous présentait les nouveaux conseillers du président de la République pour que nous nous extasiions sur leur extraordinaire jeunesse, mais la photo publiée suscitait davantage le malaise, comme si ces jeunes énarques, raides et blafards sous les lambris de l’Élysée, étaient réunis pour une veillée mortuaire: nous aurions dû pourtant nous convaincre qu’ils allaient sauver le quinquennat de François Hollande. Un an plus tard, le naufrage de la présidence Hollande est indéniable et les rats s’apprêtent à quitter le navire: La Lettre A nous apprend que Jean-Jacques Barbéris, conseiller aux affaires économiques et financières auprès du président, allait abandonner l’Élysée pour rejoindre Amundi, qui est la société de gestion d’actifs du Crédit agricole. Jean-Jacques Barbéris serait même une recrue de taille –nous ne nous attarderons donc pas sur son charisme de crevette, car la seule vision de ce vieillard dans un corps de môme pourrait s’apparenter à du recel d’image pédophile, et nous conviendrons juste que tout cela sent la fin de race: à force de se reproduire en vase clos, nos élites engendrent ce genre de gommeux, des carriéristes sûrs d’eux et de leurs privilèges, avec leurs allures méprisantes de petits marquis de la manchette -si j’étais sociologue, je dirais que ce n’est donc pas étonnant que la jeunesse, celle qui est chérie par la gauche, s’engage dans le djihad et que les autres votent pour le Front national. La France crève d’être administrée par cette engeance. Quant aux gens du Crédit agricole, ils se moquent bien que le bilan de Jean-Jacques Barbéris à l’Élysée soit médiocre: c’est juste un carnet d’adresses qu’ils achètent.

Barberis

Written by Noix Vomique

23 mars 2016 at 23 h 35 min

Publié dans Uncategorized