Noix Vomique

Les saucisses du changement

 

Photo: Maciej Eszett / Contrepoints.org

François Brigneau est mort le 8 avril dernier, à l’âge de 92 ans. En 1982, ce hussard avait publié l’excellent Mon village à l’heure socialiste, un journal où il raconte la première année de la France mitterrandienne. C’est un ouvrage savoureux qui, étrangement, parce que François Hollande veut à tout prix ressembler à François Mitterrand, trouve un écho dans la campagne électorale actuelle. Ainsi, quand on voit les images de l’esplanade de Vincennes, dimanche, où 60000 personnes étaient venues, à la fois pour François Hollande et pour le zouk du groupe Kassav’, comment ne pas se remémorer l’ambiance festive de la place de la Bastille, au soir du 10 mai 1981? François Brigneau avait brillamment saisi l’esprit de cette soirée [1]:

Ce même soir du 10 mai, quelques heures plus tard. Un orage de cinéma s’abat sur le populo parigo-maghrébin massé à la Bastille. Les dignitaires de la gauchopouvoir l’y ont appelé, par radio, dès la victoire acquise. Non pour promener la tête de Giscard au bout d’une pique selon la tradition républicaine. C’est encore trop tôt. Il faut préparation à tout. Mais pour écouter Rocard, Juquin, plus quelques autres comiques engagés. Et surtout pour magnifier la Révolution en se marchant sur les pieds au rythme des musiques afro-cubaines qui véhiculent, désormais, le message de l’humanisme occidental.

Le ciel qui s’ouvre sur les têtes douche la fiesta. Il pleut des cordes. Trempé comme des soupes d’autrefois, le chômeur syndiqué s’arrache au calypso du changement et détale vers sa bagnole, symbole de l’exploitation de l’homme par l’homme. Triste spectacle que celui de cette nature hostile aux forces de la biguine et du progrès.

Pourtant, curieusement, M. René Andrieux, l’éditorialiste de L’Humanité, s’en tamponne. C’est qu’il est à l’abri, lui, au chaud, et au sec. Ni Rocard, ni Juquin, ni les autres n’ont rien à lui apprendre. Les raouts en plein vent, à la merci des éléments réactionnaires, il les laisse aux camarades partisans du communisme grégaire et aux militants de la java démocratique. Lui, il a d’autres goûts. C’est chez Castel, haut lieu du noctambulisme décadent, qu’il fête la victoire des travailleurs et des masses laborieuses. Wolinski, le dessinateur de l’organe du parti communiste, l’accompagne ainsi que quelques autres représentants du prolétariat intellectuel et de dames, en grand équipage.

Photo: Maciej Eszett / Contrepoints.org

Dimanche, ce n’était pas un meeting de victoire. Dans son discours, comme s’il vivait dans le passé, un passé où la mondialisation et l’euro n’existent pas, François Hollande a fait, une fois de plus, référence au Mitterrand de 1981. Le problème, c’est que nous ne sommes pas en 1981. Et Sarkozy n’est pas Giscard d’Estaing. D’ailleurs, puisqu’on en parle, le slogan que Giscard avait choisi lors de la campagne de 1974, était le «le changement dans la continuité». Le thème du changement, que François Hollande est en train de recycler: cette année, le candidat socialiste prétend en effet incarner le changement. Or, cela ne signifie pas grand chose, comme le soulignait François Brigneau:

[Giscard] n’a rien donné à la droite mais il a tout offert à la gauche, à commencer par le mot magique, le mot de passe, le mot clé de l’opération: le changement. Vous remarquerez que c’est un mot particulièrement mal choisi. Je ne suis pas ce qu’on appelle un progressiste. Mais dans le « progrès », il y a une notion d’amélioration. Tandis que dans le « changement »! C’est idiot. On peut changer en bien, mais aussi en mal! Il y a des changements catastrophiques.

Et oui, il y a des changements catastrophiques.

[1] François BRIGNEAU, Mon village à l’heure socialiste, Paris, La Table ronde, 1982, 276 pages (Je tiens à remercier Anthony S. d’avoir bien voulu me prêter l’exemplaire qu’il possède).

Written by Noix Vomique

18 avril 2012 à 13 h 58 min

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Une Réponse

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  1. […] donc une erreur: en effet, comme François Brigneau l’écrivait déjà en 1982 dans Mon village à l’heure socialiste, “un président élu à droite aura beau gauchir sa politique, il ne s’attirera jamais […]


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