Noix Vomique

L’étrange défaite

La soirée de dimanche soir a laissé une drôle d’impression, un peu comme si l’élection d’un président de la république, moment que le Général de Gaulle avait voulu crucial dans l’histoire de la Vème République, était une formalité somme toute assommante. Car, en cette soirée électorale, on s’ennuyait ferme. État-ce un avant-goût de cette « présidence normale » que François Hollande appelle de ses voeux? Comment ne pas être envahi par un sentiment d’étrangeté devant les images et les discours qui se sont succédés à la télévision?

Depuis des mois, le résultat de l’élection avait tellement été annoncé, et anticipé, qu’il n’a finalement suscité aucune surprise. À tel point que l’on pouvait croire que l’on regardait la énième rediffusion d’un film archi-connu. Cette vague sensation de déjà-vu était renforcée par les journalistes en direct de la Bastille: en interviewant Pierre Bergé, ils nous renvoyaient à la soirée du 10 mai 1981. Ce que l’on pouvait voir de la fête à la Bastille n’avait cependant rien d’excitant: des drapeaux algériens ou maliens, des jeunes braillards alcoolisés. Tout ce beau monde aurait pu fêter la victoire d’une équipe de football à la Coupe d’Afrique des Nations.

Ce que les instituts de sondages avaient prédit s’était donc réalisé. À un détail près: on comprenait soudain que les sondages n’avaient jamais annoncé la victoire de François Hollande. Peu importe, après tout, que le vainqueur soit Dominique Strauss-Kahn ou François Hollande. C’était la défaite de Nicolas Sarkozy que leur petite ritournelle, depuis des mois, nous avait logée dans le crâne. Cette défaite était donc sans surprise: les médias nous y avaient longuement préparés. Or la défaite n’était pas aussi nette qu’on avait voulu le dire: François Hollande a obtenu 51,6% des voix, contre 48,4% pour Nicolas Sarkozy. Jamais aucun institut de sondage n’avait annoncé un écart aussi faible. En nous répétant que tout était joué, les médias avaient réussi à installer un climat de fatalisme qui a finalement contaminé une partie de la droite. Puisque la défaite semblait inéluctable, les ministres n’ont-ils pas mollement défendu le bilan de 5 ans de sarkozysme, alors que ce bilan, loin d’être mauvais, méritait d’être défendu?

La victoire de François Hollande n’était donc pas aussi large que prévue. Parce que le nombre des bulletins blancs et nuls est élevé (2,1 millions, soit 7% des électeurs), le candidat socialiste a en fait réuni sur son nom moins de 50% des votants (47,52% exactement). Les médias pourront toujours nous répéter que François Hollande est un étonnant stratège: on sent bien qu’il n’a pas suscité d’adhésion populaire et, au fond, on sait bien qu’il est devenu président par hasard (il peut remercier Nafissatou Diallo). Avant François Hollande, en 1995, Jacques Chirac avait également été élu avec moins de 50% des votants (49,5% en raison de près de 6% de bulletins blancs ou nuls): sa légitimité fut tout de suite contestée par la gauche, les syndicats bloquèrent toute vélléité de réforme et Chirac, après une dissolution calamiteuse, se retrouva en cohabitation avec Jospin.

Au vu des résultats, on peut se dire que la victoire de Nicolas Sarkzoy était possible. Elle n’est pas passée loin. Avec le temps, François Hollande, qui se contentait de se cacher derrière son statut de favori, faisait de moins en moins illusion. Son image s’effritait. Le second tour aurait eu lieu une semaine plus tard: le résultat de l’élection aurait sans doute été bien différent. Toujours est-il que l’élection est passée et qu’il n’est pas difficile de prévoir que l’image de François Hollande, confrontée à la réalité du pouvoir, va continuer à s’effriter.

Ainsi, dans cette campagne, le temps jouait en faveur de Nicolas Sarkozy. Une drôle de campagne qui, après le 1er tour, s’était transformée en lynchage en règle de Nicolas Sarkozy: la charge des médias de gauche fut en effet d’une rare violence. En fait, la gauche a montré combien elle pouvait être brutale et clivante: justement tout ce qu’elle reprochait à Nicolas Sarkozy! En parlant de pétainisme et des rassemblements nazis de Nuremberg, on insultait le président sortant et ses électeurs. François Hollande, qui se pose maintenant en réconciliateur, laissa dire sans jamais condamner l’outrance de ces propos. Réconciliation: c’était dimanche soir le mot d’ordre de tous les socialistes. Qu’il est facile de parler de réconciliation quand on a cautionné toutes les insultes, décrété que les Français étaient racistes, refusé l’ouverture, opposé les riches aux pauvres…

Ce dimanche soir, le discours de Nicolas Sarkozy, à la mutualité, fut brillant et d’une rare élégance. Le président semblait libéré d’on ne sait quel poids. L’émotion était palpable. Les drapeaux français s’agitaient avec fougue et fierté. Comme s’ils saluaient la victoire de Nicolas Sarkozy. À l’inverse, le discours de François Hollande, à Tulle, fut long et soporifique. Un discours d’énarque sans souffle ni charisme. Plus tard, à la Bastille, les drapeaux français étaient rares: on voyait surtout les drapeaux de pays étrangers. En les voyant, comment ne pas être envahi par un sentiment d’étrangeté? Manuel Valls peut prétendre qu’il est « convaincu que tous ces jeunes, de toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les appartenances se sentaient français« : les images de la place de la Bastille étaient étranges. Et de mauvais augure. D’ailleurs, la dernière fois qu’un nouveau chef de l’État était salué à Paris par des drapeaux étrangers, n’était-ce pas le 10 juillet 1940? Le Maréchal Pétain venait de recevoir les pleins de pouvoirs et les drapeaux nazis flottaient dans les rues de Paris.

Au final, cette fête à la Bastille était d’une tristesse crasse comme un soir de défaite. Sans doute parce que la victoire de François Hollande, malgré le soutien des médias, est loin d’être un triomphe. À l’inverse, la défaite de Nicolas Sarkozy, qui s’est battu seul contre tous, est loin d’être déshonorante. Et, quand on voit le climat médiatique nauséabond et la mine soulagée de Nicolas Sarkozy, on peut se dire qu’il valait peut-être mieux que François Hollande gagne: dans le cas contraire, on ne sait pas en effet à quelles extrémités l’anti-sarkozysme aurait pu conduire.

Written by Noix Vomique

11 mai 2012 à 22 h 24 min

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