Noix Vomique

Les valeurs de la République sont-elles solubles dans la victoire électorale?

Après le second tour des législatives, sitôt les bureaux de vote fermés, la rengaine du front républicain s’est brusquement tue. À partir du moment où ils étaient assurés d’avoir, avec leurs alliés, la majorité absolue à l’Assemblée nationale, les socialistes n’avaient en effet plus besoin de se gargariser avec les valeurs de la République. Pourtant, durant cette semaine d’entre-deux-tours, que n’a-t-on entendu! Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, répétait à l’envi que la droite avait « perdu ses valeurs« , voire que « la droite républicaine n’existe plus en France« . Le 14 juin, il convoque même l’histoire: « J’observe que maintenant l’UMP s’abrite derrière une sorte de ni-ni, comme s’il y avait une équivalence entre l’extrême droite et l’extrême gauche. Le Parti communiste a ses qualités, il a ses défauts, c’est aussi le parti des fusillés, c’est le parti qui était là pendant la Résistance. Le Front national n’est pas toujours complètement clair sur certains épisodes de notre Histoire, et d’ailleurs sur certaines valeurs« . Dans une  tribune d’une rare indigence parue le 15 juin dans Le Monde, Olivier Ferrand, président de Terra Nova, qui se présentait dans la 8ème circonscription des Bouches-du-Rhône, dénonce « la constitution d’une alliance populiste entre le FN et l’UMP » sur la base de « l’altérophobie » et conclut sans rire que « le clivage politique n’est plus gauche contre droite mais arc progressiste contre bloc populiste UMPFN« .

Ce discours, que la gauche a pris l’habitude de tenir entre les deux tours d’une élection, sert d’abord à intimider la droite, en brandissant l’épouvantail du fascisme, pour qu’aucune alliance ne soit passée avec le Front National. À chaque fois, comme si la République était menacée, les socialistes prennent l’initiative d’un « front républicain » qui leur permet de jouer les vertueux. Cette stratégie est payante, comme on avait pu le vérifier avec la victoire de la gauche plurielle en 1997: les triangulaires permettent aux socialistes de faire prospérer leur petit commerce.

Pierre Moscovici, en faisant allusion au rôle des communistes dans la résistance, cherchait également à flatter l’électorat de Jean-Luc Mélenchon. Il appelle l’histoire en renfort pour signifier que l’extrême-gauche n’a rien à voir avec l’extrême-droite. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon est-il vraiment plus républicain que Marine Le Pen? On sait que le leader du Front de Gauche, qui veut liquider la Vème République pour la remplacer par une nouvelle République «parlementaire, sociale et participative», se réfère volontiers à la Première République et n’hésite pas à citer l’article 35 de la constitution du 24 juin 1793: «Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs». Dans le cadre d’une démocratie libérale, l’apologie de l’insurrection, contre la légitimité du gouvernement, est-elle acceptable? La Première République, qui a pour origine l’émeute du 10 août 1792 et les Massacres de septembre, fut d’ailleurs loin d’être démocratique: le Comité de Salut Public instaura une dictature, qui était à l’opposé des idéaux de 1789 et qui aboutit à la Terreur. N’est-il pas logique, finalement, que cette remise en question des valeurs de la démocratie libérale séduise aujourd’hui les communistes français, qui furent en leur temps d’authentiques staliniens?

Pierre Moscovici préfère taire les penchants totalitaires du Front de gauche: au contraire, il rappelle que les communistes ont participé à la résistance. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, François Hollande avait tenu à Limoges un discours similaire: il avait appelé à “un front républicain face à la tentation de l’extrême droite“ et avait vanté le rôle des communistes dans la Résistance: “Il y a une culture communiste et je voudrais lui rendre hommage“. Symétrie des arguments: au même moment, comme par hasard, la gauche se déchainait contre Nicolas Sarkozy et le comparait à Pétain.

L’Occupation est une période de l’histoire que les socialistes ont pris l’habitude d’instrumentaliser. Ils oublient volontiers que les communistes français, qui étaient opposés à la déclaration de guerre à l’Allemagne, ne commencèrent à résister qu’en juin 1941, après l’attaque de l’URSS par les nazis. Plus généralement, les socialistes entretiennent une vision de l’histoire où le rôle de la gauche est constamment magnifié. On se souvient de Lionel Jospin, alors premier ministre, qui expliquait d’un ton péremptoire en pleine séance de l’Assemblée nationale, que la gauche avait toujours été pour l’abolition de l’esclavage et dreyfusarde. Emporté par son élan, il n’avait reculé devant aucun anachronisme et avait ressucité Léon Gambetta pour qu’il puisse prendre la défense du pauvre capitaine Dreyfus. C’est comme ça: les socialistes ont une lecture manichéenne du passé: tels des Jdanov, ils prétendent appartenir au camp du bien, tandis que la droite incarnerait le camp du mal. À les entendre, seule la gauche aurait résisté à l’occupant nazi. Or, comme l’a démontré l’historien Simon Epstein, beaucoup d’hommes de gauche vont s’impliquer dans la collaboration, à l’image d’un Charles Spinasse, député SFIO de la Corrèze, ministre de l’Économie du Front populaire et ami de Léon Blum, qui collabore au nom du pacifisme. À l’inverse, des hommes, tels de La Rocque ou le Colonel Rémy, qui se situaient à l’extrême-droite dans les années trente, rejoignent la résistance parce qu’ils sont patriotes et qu’ils ne peuvent pas se résigner à collaborer avec l’ennemi allemand. La gauche n’a donc pas le monopole de la défense de la République: les leçons d’histoire qu’elle nous sert sont frelatées et, à force, bien indigestes.

Une semaine après le deuxième tour, on n’entend donc plus parler de la République et de ses valeurs. Ceux qui semblaient si préoccupés par la menace fasciste savourent aujourd’hui leur victoire et ont remisé le front républicain au placard. Ils ne dressent aucun bilan et préfèrent oublier que la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, Marion Maréchal-Le Pen, s’est imposée dans la 3e circonscription du Vaucluse grâce à une triangulaire provoquée par le maintien de la candidate socialiste. Ségolène Royal, battue par un candidat socialiste dissident dans la 1ère circonscription de Charente-Maritime, a certes essayé d’invoquer les valeurs républicaines: elle a parlé de « trahison » et a reproché à son adversaire d’avoir été élu avec les voix de l’UMP. Comme si un élu était responsable des idées de ses électeurs. Elle introduit ici l’idée d’une traçabilité des suffrages, qui permettrait d’apprécier la valeur d’une élection en distinguant les bonnes des mauvaises voix, un peu comme on sépare le bon grain de l’ivraie. Une traçabilité, comme il en existe une pour la viande bovine: cela ne nous renvoie-t-il pas, finalement, au Général De Gaulle qui disait que les Français étaient « des veaux« ?

Si l’on y réfléchit un instant, cette traçabilité pourrait d’ailleurs être fort embarrassante pour le Parti socialiste. Le Front national n’a-t-il pas clairement appelé à voter socialiste dans la 4ème circonscription de l’Essonne pour faire battre Nathalie Kosiuscko-Morizet? Enfin, Pierre Moscovici a été élu dans la 4ème circonscription du Doubs grâce à une triangulaire, et donc grâce au maintien du candidat frontiste: il a obtenu 49% des voix. Étrangement, le soir de son élection, sur France 2, il n’avait aucun mot pour les valeurs de la République. Olivier Ferrand, quant à lui, a été élu dimanche avec 40% des voix grâce à une triangulaire. Il devance son adversaire UMP de 318 voix et ne doit son élection qu’au maintien du candidat du FN. Pierre Moscovici et Olivier Ferrand sont deux donneurs de leçon qui ont l’indignation facile: auront-ils la délicatesse morale de renoncer à leur siège, puisqu’ils l’ont obtenu grâce au Front national?

Written by Noix Vomique

25 juin 2012 à 13 h 44 min

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Une Réponse

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  1. Bobillé, A-t-on vu les médias relayer les soutiens que des candidats de gauche ont reçu du Fn de façon directe ou indirecte ? Non. par contre de l’autre côté…
    Quant aux valeurs, c’est amusant car a bien y regarder, tout le monde revendique les mêmes. Seules les définitions changent.


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