Noix Vomique

Quand les résistants commençaient à avoir le coup de tondeuse un peu facile

Femmes tondues, Paris, août 1944. Photo © Serge de Sazo

Dans le texte qui suit, publié une première fois dans le Figaro Magazine en 1984, alors qu’on venait de commémorer en grande pompe le débarquement en Normandie, Michel Audiard raconte la libération de Paris telle qu’il l’a vécue, le 25 août 1944.

Vivement qu’on ne se souvienne plus de rien. J’ai la mémoire en horreur. On va quand même faire un petit effort, à cause de l’anniversaire, des présidents sur les plages, de la vente des objets souvenirs qui a si bien marché, de tout ça.

Nous autres, enfants du quatorzième arrondissement, on peut dire qu’on a été libéré avant tous les autres de la capitale, cela en raison d’une position géographique privilégiée. On n’a même pas de mérite. Les Ricains sont arrivés par la porte d’Orléans, on est allé au-devant d’eux sur la route de la Croix-de-Berny, à côté de chez nous. On était bien content qu’ils arrivent, oui, oui, mais pas tant, remarquez bien, pour que décanillent les ultimes fridolins, que pour mettre fin à l’enthousiasme des « résistants » qui commençaient à avoir le coup de tondeuse un peu facile, lequel pouvait – à mon avis – préfigurer le coup de flingue. Cette équipe de coiffeurs exaltés me faisait, en vérité, assez peur.

La mode avait démarré d’un coup. Plusieurs dames du quartier avaient été tondues le matin même, des personnes plutôt gentilles qu’on connaissait bien, avec qui on bavardait souvent sur le pas de la porte les soirs d’été, et voilà qu’on apprenait – dites-donc – qu’elles avaient couché avec des soldats allemands ! Rien que ça ! On a peine à croire des choses pareilles ! Des mères de famille, des épouses de prisonnier, qui forniquaient avec des boches pour une tablette de chocolat ou un litre de lait. En somme pour de la nourriture, même pas pour le plaisir. Faut vraiment être salopes !

Alors comme ça, pour rire, les patriotes leur peinturlurait des croix gammées sur les seins et leurs rasaient les tifs. Si vous n’étiez pas de leur avis vous aviez intérêt à ne pas trop le faire savoir, sous peine de vous retrouver devant un tribunal populaire comme il en siégeait sous les préaux d’école, qui vous envoyait devant un peloton également populaire. C’est alors qu’il présidait un tribunal de ce genre que l’on a arrêté l’illustre docteur Petiot – en uniforme de capitaine – qui avait, comme l’on sait, passé une soixantaine de personnes à la casserole.

Entre parenthèses, puisqu’on parle toubib, je ne connais que deux médecins ayant à proprement parler du génie, mais ni l’un ni l’autre dans la pratique de la médecine : Petiot et Céline. Le premier appartient au panthéon de la criminologie, le second trône sur la plus haute marche de la littérature.

Mais revenons z’au jour de gloire ! Je conserve un souvenir assez particulier de la libération de mon quartier, souvenir lié à une image enténébrante : celle d’une fillette martyrisée le jour même de l’entrée de l’armée Patton dans Paris.

Depuis l’aube les blindés s’engouffraient dans la ville. Terrorisé par ce serpent d’acier lui passant au ras des pattes, le lion de Denfert-Rochereau tremblait sur son socle.

Édentée, disloquée, le corps bleu, éclaté par endroits, le regard vitrifié dans une expression de cheval fou, la fillette avait été abandonnée en travers d’un tas de cailloux au carrefour du boulevard Edgard-Quinet et de la rue de la Gaïté, tout près d’où j’habitais alors.

Il n’y avait déjà plus personne autour d’elle, comme sur les places de village quand le cirque est parti.

Ce n’est qu’un peu plus tard que nous avons appris, par les commerçants du coin, comment s’était passée la fiesta : un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – naturlicht ! – flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu’à la petite place où ils l’avaient attachée au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils l’avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt voyez-vous à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés.

Quand ils l’ont détachée, elle était morte depuis longtemps déjà aux dires des gens. Après l’avoir balancée sur le tas de cailloux, ils avaient pissé dessus puis s’en étaient allés par les rues pavoisées, sous les ampoules multicolores festonnant les terrasses où s’agitaient des petits drapeaux et où les accordéons apprivoisaient les airs nouveaux de Glen Miller. C’était le début de la fête. Je l’avais imaginée un peu autrement. Après ça je suis rentré chez moi, pour suivre à la T.S.F la suite du feuilleton. Ainsi, devais-je apprendre, entre autres choses gaies, que les forces françaises de l’intérieur avaient à elles seules mis l’armée allemande en déroute.

Le Général De Gaulle devait, par la suite, accréditer ce fait d’armes. On ne l’en remerciera jamais assez. La France venait de passer de la défaite à la victoire, sans passer par la guerre. C’était génial.

Michel AUDIARD, in Le Figaro-Magazine, 21 Juillet 1984, reproduit en 2009 dans le numéro nº13 du Petit Célinien,

Written by Noix Vomique

25 août 2012 à 13 h 00 min

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5 Réponses

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  1. Une lapidation avec 70 ans d’avance : c’est que qu’on appelle des innovateurs. Ils venaient de Barbès, en plus.

    Robert Marchenoir

    25 août 2012 at 13 h 41 min

  2. Vous me faites me souvenir des récits de ma mère concernant la libération de son village breton… Le héros y pullulait littéralement. Et il entendait bien tondre, lui aussi. De préférence de pauvres filles innocentes et sans défense. C’est à ça qu’on les reconnaît. Heureusement que certains ont su s’interposer ! Les périodes de trouble civil donnent aux pires abrutis l’occasion de donner leur pleine mesure. C’est pourquoi je ne souhaite pas en vivre et considère comme extrêmement dangereuses des personnes qu’on serait tenté de ne prendre que pour des imbéciles heureux…

    jacquesetienne

    25 août 2012 at 14 h 24 min

  3. Ah, ces soldats de l’ombre rentraient en résistance dès 1946, un courage sans mesure.

    grandpas

    30 août 2012 at 8 h 35 min

  4. « La France venait de passer de la défaite à la victoire, sans passer par la guerre. C’était génial« .

    Raccourci saisissant de vérité. Le plus beau dans cette histoire, c’est que si elle a gagné la guerre, grâce il est vrai à quelques poignées de soldats de la France Libre, je ne compte pas les résistants là-dedans, elle a surtout perdu la paix. Et sur ce point, il y a matière à reprocher au général de Gaulle qui préféra, par patriotisme mais surtout par anti-américanisme, s’entendre avec les communistes plutôt que de voir le pays placé durant deux ou trois ans sous mandat SHAEF. Cela nous aurait évité les 9.000 exécutions sommaires de l’épuration et la plateforme sociale du CNR qui continue de plomber notre économie. Sans parler de l’esprit qui va avec et qui est certainement le pire des venins.

    koltchak91120

    31 août 2012 at 23 h 13 min

  5. @ koltchak

    critiquer la plateforme du céénère?
    vous n’y pensez pas !
    c’est là dessus que s’articule notre légende dorée républiconne, celle des célébrissimes services publics

    que le monde entier nous envie, comme on dit
    un peu comme on dit « parole du seigneur » chez les cathos ou « amhidulla » chez les sémites

    kobus van cleef

    3 septembre 2012 at 16 h 46 min


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