Noix Vomique

Archive for septembre 2012

Le fascisme, vieille obsession du Nouvel Obs

Le Nouvel Obs vient de publier, avec la participation de France Culture, un dossier intitulé « Les nouveaux fachos et leurs amis« . Rien de très original: visiblement, pour le Nouvel Obs, qui est en fait un vieil obsédé, la peste brune est en train de devenir un marronnier. D’un côté, on se fait peur avec toujours les mêmes vieux concepts et, de l’autre, on joue au valeureux justicier qui débusque les méchants nazis.

Au Nouvel Obs, mais plus généralement à gauche, les pourfendeurs du fascisme semblent vivre dans le passé, pour ne pas dire dans leur bulle, et s’accrochent à des expériences historiques datées, sans peur de l’anachronisme, incapables de voir que le monde a changé, comme si l’histoire ne demandait qu’à bégayer. Comme s’il existait une menace fasciste, comme si on allait rejouer la tragédie des années trente et quarante.

Car, ça veut dire quoi, aujourd’hui, facho?

Les journalistes et les intellectuels que le Nouvel Obs montre du doigt ont-ils une quelconque nostalgie du fascisme? Sont-ils bellicistes? Négationnistes?

Conseillons aux résistants d’opérette du Nouvel Obs la lecture de l’excellent bouquin de Pascal Ory, Du fascisme. Qu’on le veuille ou non, le fascisme, rejeton de la première guerre mondiale, est mort avec la défaite militaire de 1945. Certes, cette aventure, qui a modelé l’histoire de son temps, avec ces deux paroxysmes de violence que sont la seconde guerre mondiale et la Shoah, a laissé des nostalgies, qui ont pu se manifester après un certain temps de latence. Mais ces résurgences, souvent confidentielles, n’offrent que des figures incomplètes par rapport au modèle initial. De plus, elles n’ont pas d’avenir car elles sont indissociables de l’échec historique de 1945. Le fascisme est en effet une impasse: comme la République cromwellienne ou la Commune de Paris, qui ont également échoué, son héritage politique est modeste. Il ne lui reste plus finalement qu’à être un symbole. Un symbole souvent utilisé comme un épouvantail.

Pour dénoncer ces représentants du néo-fascisme, le Nouvel Obs a reproduit l’esthétique de l’Affiche rouge. Étrangement, il assimile ainsi les néo-fachos aux membres du groupe Manouchian, condamnés à mort et fusillés le 21 février 1944. Quand on examine cette affiche rouge, il apparaît que la propagande nazie qui l’a produite insistait sur l’origine des résistants du réseau Manouchian, présentés comme des criminels: ils étaient en effet juifs polonais ou hongrois, espagnols, italiens ou encore arméniens. L’affiche rouge suscite la sympathie pour les victimes de la barbarie nazie: en s’en inspirant aujourd’hui, le Nouvel obs ne se met-il pas dans le rôle de celui qui stigmatise?

Par ailleurs, dans le dossier du Nouvel Obs, l’impayable sociologue Gisèle Sapiro n’hésite pas, du haut de son statut d’universitaire, à comparer les intellectuels réactionnaires d’aujourd’hui aux fascistes et aux nazis des années trente. Sous-entendu: l’islamophobie d’aujourd’hui correspond à l’antisémitisme d’hier. On nage en plein anachronisme: la comparaison avec les années trente est en effet une imposture. De la même façon, comme l’a très bien souligné Woland, les musulmans d’aujourd’hui ne sont pas dans la situation des juifs d’hier. Enfin, il conviendrait de préciser que le fascisme n’est pas une réaction. Bien au contraire: tout comme les bien-pensants du Nouvel Obs, il prend la modernité à bras le corps dans l’espoir de construire un homme nouveau. En revanche, en Espagne, Franco, attaché aux traditions, n’était pas fasciste mais réactionnaire. Ça change tout.

Confusions, clichés, anachronisme: le dossier du Nouvel Obs est aussi pontifiant que pitoyable. Nos épurateurs de supermarché n’ont pas compris que le fascisme qu’ils dénoncent appartient au passé. S’il renaît, ce sera sous d’autres noms, avec d’autres visages. Comme le souligne Pascal Ory, il est déjà réapparu ailleurs: ce sont l’Iran khomeinyste ou l’Afghanistan des Talibans, où la religion a pris la place de la nation comme critère d’identification communautaire. Les totalitarismes du vingt-et-unième siècle seront forcément différents, déjà parce que le devoir de mémoire existe mais surtout parce que le monde a changé. Il prendra donc des visages que ceux qui voient aujourd’hui le fascisme partout ne soupçonnent même pas.

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Les origines protestantes de la morale laïque

Le ministre de l’éducation Vincent Peillon a décidé de mettre en  place un enseignement de la «morale laïque». Alors qu’ils sont parfois chatouilleux sur ce sujet, les enseignants, qui dissimulent mal l’admiration sans borne qu’ils ont pour leur nouveau ministre, se montrent confiants. Car, voyez-vous, Vincent Peillon, ce n’est pas Luc Châtel, c’est au contraire une pointure: il connaît bien l’histoire de la laïcité et des idées républicaines et il a même écrit des bouquins là-dessus! Certes, il semblerait que le ministre connaisse moins certains épisodes, pourtant marquants, de notre histoire: quand il évoque dans le JDD un nécessaire « redressement intellectuel et moral« , comment ne pas penser en effet aux mots utilisés par Pétain au moment de l’armistice, le 22 juin 1940? On n’ose imaginer le tollé si Sarkozy ou l’un de ses ministres avaient prononcé cette phrase. Mais bon, on ne va quand même pas accuser Peillon d’être pétainiste. En fait, les groupies du ministre nous assènent qu’il a une conception de la morale proche de celle de Ferdinand Buisson. Soit.

Ferdinand Buisson, cofondateur de la Ligue des droits de l’homme, est une figure historique du protestantisme libéral. Professeur, exilé en Suisse sous le Second Empire, il est appelé par Jules Ferry à la direction de l’enseignement primaire et rédige un formidable Dictionnaire de pédagogie (1887). Une nouvelle version laïcisée de ce dictionnaire est publiée en 1911. Dans la version originale, l’article « Protestantisme« , rédigé par le pasteur Gérold, nous explique que les Lumières, et la modernité qui en découle, viennent directement du protestantisme. À l’époque, alors que la Troisième République est en train de s’enraciner, le protestantisme rencontre un certain succès et accroît son influence. Jules Ferry est marié avec une protestante. Avant lui, déjà, François Guizot, l’auteur de la loi sur l’instruction primaire de 1833, était huguenot. Les positions religieuses et philosophiques des protestants semblent en effet les prédisposer à agir dans le domaine scolaire. Aussi, et c’est un paradoxe que souligne Philippe Nemo dans Les deux Républiques françaises [1], l’école républicaine et laïque de Jules Ferry est due à des protestants et non à des libres penseurs ou à des athées:

Quand Gambetta disparaît en décembre 1882, le parti [républicain] n’est plus dirigé que par les modérés. Voulant instaurer un régime durable, ils entendent donner un tour constructif et libéral à leur oeuvre scolaire. Cette situation durera pendant quelque deux décennies. C’est dans cette période que naît « l’école de la République« , la fameuse école des « hussards noirs », celle qui a acquis, à juste titre, une bonne réputation auprès de nos compatriotes, étant donné le rôle qu’elle a joué dans le développement de la France, étant donné aussi qu’on lui accorde d’avoir été véritablement laïque. […]

Le protestantisme, à cette époque, a le vent en poupe. Les protestants sont très présents dans les sphères intellectuelles, politiques et économiques du pays. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, il y a beaucoup de conversions au protestantisme, tant depuis le catholicisme que depuis le judaïsme ou l’agnosticisme. La raison de cette vogue est sans doute que la spiritualité protestante attire les libéraux, ceux qui sont sensibles au message chrétien tout en étant réservés sur les abus possibles du cléricalisme catholique. D’autre part, le protestantisme a la réputation d’être spécialement compatible avec la démocratie libérale qu’on veut instaurer. […]

Aussi, les protestants sont-ils à l’aise dans la République modérée qui s’instaure en 1879, et celle-ci, à l’inverse, est tout naturellement disposée à leur faire une part importante. Il y a cinq protestants sur dix ministres dans le premier gouvernement de la Républqiue des républicains, le cabinet Waddington: Waddington lui-même, Élie Le Royer, Freycinet, l’amiral Jauréguiberry, Léon Say. Le lien entre protestantisme et République est publiquement avéré. Patrick Cabanel narre la « scène primitive » de Ferry inaugurant la Faculté de théologie protestante de Paris le 7 novembre 1879 et se levant respectueusement pour la prière. […]

[Les protestants] ont à la fois, en effet, une puissante inspiration morale et un goût marqué pour la science. Proches en cela de Pascal, de Port-Royal et du catholicisme libéral, ils sont persuadés qu’il n’y a pas de contradiction entre foi et raison, qui ne sont pas du même ordre, et qu’il y a au contraire entre elles une convenance intime, puisque la charité sans la science est vide et que l’impératif moral même nous commande de développer la science et de travailler ainsi au progrès de l’humanité. […]

Il était donc naturel que Ferry se tournât vers les protestants pour mettre en oeuvre sa politique scolaire. Il eut, en outre, la bonne fortune de trouver, en 1879, une équipe toute prête de protestants acquis aux grandes orientations de l’opportunisme et férus des problèmes d’éducation. Elle avait son origine dans « l’Union pour un christianisme libéral » créée par un protestant français, Ferdinand Buisson, lorsqu’il séjournait à Neuchâtel avant la chute de l’Empire. Autour de ce jeune philosophe s’était soudée toute une équipe, où figuraient notamment Jules Steeg et Félix Pécaut. Jules Ferry n’eut qu’à puiser dans ce groupe spirituellement uni, habitué à travailler ensemble.

Buisson, déjà inspecteur primaire depuis le ministère Jules Simon, est nommé par Ferry, dès 1879, directeur de l’enseignement primaire. Il occupera ce poste jusqu’en 1900, date à laquelle il succèdera à Durkheim à la chaire de pédagogie à la Sorbonne. Il décide la création de ces noviciats de l’enseignement primaire que sont les écoles normales supérieures de Saint-Cloud (1882) et de Fontenay-aux-Roses (1880), cette dernière école étant dirigée, pendant dix-huit ans, par Félix Pécaud. Jules Steeg, Inspecteur général, lui-même futur ministre de l’Instruction publique, prend en charge l’enseignement secondaire. […]

Un des principaux problèmes de la nouvelle école laïque est d’enseigner une morale qui puisse être acceptée par toutes les familles spirituelles de la France, mais ne choque pas la majorité catholique au point de provoquer un nouveau casus belli. Seuls des protestants ont des chances de résoudre cette quadrature du cercle, en jouant notamment l’atout du kantisme. […] La morale kantienne est mise à la portée des enfants des écoles par les manuels de morale laïque de Renouvier, de Pécaut, de Clarisse Coignet ou de Louis Liard lui-même. L’instituteur laïc qui ira concurrencer le prêtre dans chaque commune de France sera, dans l’esprit des fondateurs, un véritable pasteur.

Tout ça pour glisser, au passage, que l’arrière-grand-père de ma grand-mère, à la fois pasteur et instituteur, a participé à la mise en place de cette morale laïque. Mais les protestants vont ensuite être dépossédés de leur oeuvre, lorsque les radicaux arrivent au pouvoir, d’abord dans le ministère Waldeck-Rousseau (1899-1902) qui fut constitué « pour défendre les institutions républicaines » contre ceux qui étaient accusés de les avoir mises en péril lors de l’affaire Dreyfus. Dès lors, et jusqu’en 1940, les radicaux se maintiendront au pouvoir, directement ou par alliance avec d’autres groupes. C’est sous leur influence qu’est menée la lutte contre les congrégations religieuses accusées d’éduquer la jeunesse dans l’hostilité aux principes républicains. La loi du 1er juillet 1901 introduit la liberté de fondation pour les associations, sauf pour les congrégations religieuses, qui doivent solliciter une autorisation. C’est l’occasion de constituer les premiers partis politiques et, d’abord, le parti radical et radical-socialiste, fondé en 1901 avec la participation de 155 loges maçonniques. Le radicalisme est ainsi le premier courant politique à se transformer en véritable parti politique.

Victorieux aux élections de 1902, le bloc des Gauches est dirigé par Émile Combes, un radical farouchement anticlérical. Après la loi du 7 juillet 1904 qui interdit l’enseignement aux congégrations religieuses, il rompt ses relations avec le Vatican en 1904 puis fait voter la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905. La République radicale n’est pas seulement anticléricale: elle est antichrétienne. En réalité, nombre des acteurs principaux du Bloc des gauches, radicaux et socialistes, appartiennent, comme Edgar Quinet, à la franc-maçonnerie. Comme l’explique Philippe Nemo, à partir de 1901, il y a pénétration réciproque de la franc-maçonnerie et du parti: « La plupart des francs-maçons sont membres du Parti radical, la plupart des membres de l’appareil du parti sont francs-maçons et les hauts dirigeants des deux institutions sont souvent les mêmes hommes« . Les protestants sont alors écartés des postes qu’ils occupaient à la tête de l’enseignement public et les francs-maçons les remplacent, qui vont transformer la laïcité en laïcisme. La morale laïque originelle, d’inspiration kantienne, est ainsi dénaturée et devient une simple propagande jacobine.

Vincent Peillon n’ignore pas cette histoire. Comme nombre de ministres du gouvernement Ayrault, il est lui-même franc-maçon, au Grand Orient de France. On comprend pourquoi il ne cesse de se gargariser avec les valeurs de la république. À l’écouter, on pourrait penser que les seuls vrais républicains sont ceux qui partagent le credo des francs-maçons. Et, lorsqu’on connaît le discours de ses petits camarades de la loge, souvent lourdingue, laïcard et anticlérical, n’est-il pas savoureux d’entendre Vincent Peillon expliquer que la franc-maçonnerie est la religion de la République?

[1] Philippe NEMO. Les deux Républiques françaises, Paris, PUF, 2008, 334 pages.

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24 septembre 2012 at 12 12 54 09549

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Benghazi mon amour

Christopher Stevens (à gauche) et Bernard-Henri Lévy en Libye ©Marc Roussel

Mardi, l’ambassadeur des États-Unis en Libye et trois autres membres du personnel diplomatique ont été tués dans l’attaque du consulat américain à Benghazi. Depuis, le monde musulman semble s’être embrasé et de nombreuses ambassades, américaines mais également britanniques ou allemandes, ont été prises pour cibles après la grande prière hebdomadaire du vendredi. À l’origine de ces manifestations anti-américaines, un film que personne n’avait vu auparavant et qui, selon les barbus, serait insultant pour le prophète Mahomet. Un seul extrait de ce film est visible sur internet: la réalisation est pitoyable; les propos blasphématoires ont été grossièrement superposés aux dialogues initiaux. Mais cela suffit, du Sahel à l’Indonésie, à enflammer des populations musulmanes, pauvres, incultes et consanguines abruties par la propagande salafiste. Les pays du printemps arabes, que l’on croyait pourtant épris de liberté et de démocratie, ont notamment été le théâtre de débordements violents. Benghazi n’était-elle pas le symbole de la révolte libyenne de 2011?

Dès le début de l’insurrection, Benghazi fut le siège du Conseil national de transition. En mars, l’aviation et les chars de Kadhafi se lancent à l’attaque de la ville. La répression risque d’être terrible. Aussitôt, Bernard-Henri Lévy s’adresse à la communauté internationale: la démocratie naissante est en passe d’être écrasée! Il faut intervenir! Très vite, la France rompt ses relations diplomatiques avec le gouvernement de Kadhafi et reconnaît le Conseil national de transition comme gouvernement libyen légitime. L’annonce est faite à Paris après que Nicolas Sarkozy a rencontré trois émissaires du Conseil. Bernard-Henri Lévy, présent lors de l’entretien, annonce alors que “l’ambassade de France en Libye sera transférée de Tripoli à Benghazi”. On connaît la suite: l’intervention de l’OTAN, la chute de Kadhafi et la confiscation -prévisible- de la révolution par les islamistes.

Bernard-Henri Lévy peut se vanter d’être le gazier qui a sauvé Benghazi. Mais aujourd’hui, il ne peut pas abandonner le peuple libyen au triste sort de celui qui n’a rien de mieux qu’incendier des ambassades et des drapeaux. Il est donc temps que François Hollande le nomme ambassadeur de France à Benghazi. Le Président de la République pourrait profiter de l’un de ces déjeuners chez Laurent pour lui proposer le job, entre une salade de mâche à 140 euros et un tronçon de turbot nacré à l’huile d’olive à 95 euros. Ambassadeur à Benghazi, voilà qui a de la gueule! Certes, et on l’a vu mardi quand l’ambassadeur des États-Unis s’est fait zigouiller à Benghazi, la mission est difficile: les musulmans ont beau prôner l’amour et la tolérance, ils sont parfois ingrats. Et puis, s’il arrive quelque chose, si d’emblée des barbus exhumaient cette vieille interview de Michel Houellebecq, celle où il dit que “la religion la plus con, c’est quand même l’islam“, et qu’une horde de musulmans furibards et blessés dans leur orgueil attaquaient brusquement la représentation française, Bernard-Henri Lévy pourra toujours se consoler en pensant que son sacrifice n’est pas vain et qu’il va mourir pour la fécondation du désert.

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15 septembre 2012 at 17 05 29 09299

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Comparons la « une » de deux quotidiens de gauche en Europe

Dimanche soir, François Hollande présentait sur TF1 son «agenda du redressement». En réalité, tout en expliquant qu’il faudrait sans doute revoir à la baisse les prévisions de croissance, et qu’il faudrait peut-être légiférer sur la flexibilité du travail, il annonçait une véritable politique d’austérité, qui se traduira à la fois par des économies budgétaires (10 milliards, qui vont principalement affecter les fonctionnaires) et des hausses d’impôts (10 milliards de prélèvements supplémentaires sur les entreprises et 10 milliards sur les ménages).

Au lendemain de cette intervention, il n’est pas inintéressant de comparer la une de deux quotidiens européens, Libération et El País, tous les deux situés à gauche. Alors que le quotidien espagnol titre « Hollande annonce plus d’impôts pour trouver 33 milliards« , en France, Libération fait l’impasse sur l’intervention présidentielle! Et préfère nous divertir avec les pitreries de Bernard Arnault. La une du quotidien parisien n’est pas seulement outrancière: en maniant l’insulte, mais aussi en feignant de croire qu’il s’agit d’une affaire d’exil fiscal, alors que la piste du montage successoral est plus que probable, Libé ressemble de plus en plus à un blog édité sur papier, avec ses parti-pris et sa mauvaise foi, et de moins en moins à un journal d’information. On peut espérer que Matthieu Pigasse rachète bientôt le titre et remplace Nicolas Demorand par la compagne d’un ministre: cela ne pourra pas être pire. En attendant, pour savoir ce qui se passe en France, on lira El País.

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10 septembre 2012 at 14 02 29 09299

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Lazard fait bien les choses

À peine avais-je terminé puis envoyé mon billet précédent, sur le caractère anthropologiquement élémentaire des relations entre journalistes et politiques, que je découvrais chez Corto puis chez Authueil que la banque Lazard, dirigée en France par Matthieu Pigasse, avait été choisie pour conseiller le Ministère de l’Economie et des Finances sur la mise en place de la nouvelle banque publique d’investissement. Au delà du fait que cela semble confirmer la théorie du prix de la fiancée, cela pose une véritable problème déontologique.

Il n’est pas difficile, en effet, de voir ici la possibilité d’un conflit d’intérêt. Matthieu Pigasse, directeur général délégué de la banque Lazard en France et vice-président de Lazard en Europe, a publiquement soutenu la candidature de François Hollande à la présidence de la République. Il est co-propriétaire du Monde et possède également le magazine Les Inrockuptibles.  En juillet dernier, il nommait ainsi Audrey Pulvar, la compagne du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, à la direction des Inrocks. Or, Arnaud Montebourg exerce justement une co-tutelle, avec le Ministère de l’Economie et des Finances, sur l’Agence qui a choisi la banque Lazard. D’où des soupçons de conflits d’intérêts, bien légitimes.

Finalement, il a suffi que Montebourg démente et qu’Audrey Pulvar déclare que « tout est faux« , alors que les faits sont là, pour que la presse se couche et que les soupçons, comme par enchantement, se dissipent. En son temps, c’était le quinquennat précédent, Éric Woerth n’avait pas eu cette chance: il avait beau protester et démentir, la presse ne le croyait pas et ne l’avait pas lâché. Mais c’est vrai qu’à gauche, on est des parangons de vertu: on ne ment jamais.

L’histoire est donc enterrée. Et une fois de plus, la banque Lazard s’en sort brillamment. Lazard est une banque d’affaires franco-américaine dont les trois principaux bureaux se situent à New York, Paris et Londres: elle est surtout connue pour son activité de conseil en fusions-acquisitions. En France, ses liens avec la gauche sont anciens et elle a toujours su en tirer profit.

En 1924, elle soutient le Cartel des gauches et obtient le monopole sur le change officiel de la France. Cela lui permit de réaliser des opérations particulièrement fructueuses qui furent dénoncées à l’époque par Jean Galtier-Boissière. Le chairman de la banque Lazard Brothers and Co Ltd de Londres, sir Robert Kindersley, était également administrateur de la banque d’Angleterre, et il était prévenu par la maison Lazard, de Paris, des mesures que le gouvernement français avait l’intention de prendre en matière monétaire. N’est-ce pas ce que l’on appelle un délit d’initié?

En 1981, la banque Lazard soutient la candidature de François Mitterrand. Aussi quand le gouvernement Mauroy décide de nationaliser trente-cinq établissements financiers, la Maison Lazard échappe à la nationalisation. C’est Jacques Attali, au nom de l’amitié qui le lie avec Michel-David Weill, qui est intervenu, comme l’a raconté Daniel Lebègue, qui était alors conseiller à Matignon: « Jacques Attali savait qu’il était inutile de se battre pour Rothschild. C’était un nom trop symbolique. Politiquement indéfendable. Jamais le parti communiste n’aurait accepté de le laisser hors du champ des nationalisations. Lazard, en revanche, personne ne connaissait en dehors des milieux d’affaires. Il s’est fixé comme objectif d’éviter la nationalisation. C’était un de ses buts. Il l’a atteint ». Le coup de génie, c’est que la banque va piloter les dossiers de nationalisations. Plus tard, ce sont les dossiers de privatisation qu’elle pilotera. En 1995, alors que s’achève son second septennat, François Mitterrand s’arrange pour que sa secrétaire à l’Élysée, Anne Lauvergeon, soit nommée associée-gérante de la Maison Lazard Frères et elle y reste jusqu’à la cohabitation de 1997.

Enfin, cette année, la banque Lazard et son directeur Matthieu Pigasse ont misé sur la victoire de François Hollande. Cela permet d’expliquer le retrait de la candidature de Jean-Pierre Chevènement: le Che n’est-il pas le beau-frère d’Hermann Grunberg, directeur du crédit chez Lazard? Rien ne devait faire d’ombre à la candidature de François Hollande, il y a trop en jeu. Car le soutien de la banque au candidat socialiste n’est évidemment pas gratuit ni désintéressé. La première des contreparties a été offerte fin août par Pierre Moscovici quand la banque Lazard a été choisie pour conseiller le gouvernement sur la future Banque publique d’investissement. Des conseils qui, comme d’habitude, devraient rapporter gros.

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Journalistes et politiques: les structures élémentaires de la parenté

À peine écartée de France Inter et de France 2, au nom de la déontologie parce qu’elle est la compagne d’un ministre, la journaliste Audrey Pulvar a été nommée à la tête des Inrockuptibles. Dans son premier éditorial, qu’elle consacrait aux démantèlements des camps de Roms, elle apostrophait le Président de la République : “Cher François, on n’a pas voté pour ça”. La familiarité avec laquelle la journaliste s’adresse au président est surprenante: outre le fait qu’elle est de mauvais augure, parce qu’elle peut devenir synonyme d’irrespect, elle reflète le lien de connivence qui unit le pouvoir politique et la presse. Audrey Pulvar, qui est la compagne d’Arnaud Montebourg, a en effet été nommée directrice des Inrocks par Matthieu Pigasse, le gérant de la banque Lazard, qui a activement soutenu la candidature de François Hollande à l’élection présidentielle.

Toujours est-il que cette connivence journalistique, dénoncée par Jean Quatremer dans son livre Sexe, mensonges et médias et sur son blog, est trop récurrente pour passer inaperçue. Outre Arnaud Montebourg, deux autres ministres du gouvernement Ayrault sont en couple avec des journalistes : Michel Sapin avec une journaliste aux Échos, et Vincent Peillon avec une journaliste au Nouvel Observateur. Et personne n’ignore, évidemment, que le président de la République partage sa vie avec Valérie Trierweiler, toujours salariée de Paris Match. Le phénomène n’est pas nouveau: on se souvient de François Mitterrand, interviewé  le 14 juillet 1992 par Anne Sinclair, femme du ministre de l’Industrie de l’époque Dominique Strauss-Kahn, et Christine Ockrent, épouse du ministre de la Santé Bernard Kouchner. À droite, la liaison de Jean-Louis Borloo et de Béatrice Schönberg fut en son temps dénoncée par… Arnaud Montebourg ! Alors? Comment expliquer cette attirance des politiques pour les femmes journalistes ?

C’est du côté de l’anthropologie, et des peuples premiers, que l’on peut s’aventurer à trouver une réponse. Alors que les structures de parenté sont complexes dans nos sociétés dites développées, elles sont plutôt élémentaires chez nos politiques. On retrouve chez eux des pratiques que les anthropologues ont observées dans nombre de sociétés traditionnelles. Claude Lévi-Strauss a expliqué que les structures élémentaires de la parenté étaient fondées sur la “circulation des femmes” [1]. En effet, que l’on soit un indien d’Amazonie ou un homme politique français, on n’épouse pas n’importe qui. La prohibition de l’inceste, qui est universelle et qui établit le passage de la nature à la culture, oblige les hommes à chercher des épouses dans d’autres groupes de parenté. La circulation des femmes est à l’origine d’alliances entre différents groupes. Quand nos politiques se lient avec des journalistes, ils reproduisent ce modèle et expriment un déséquilibre : la politique reste dominée par les hommes alors que le journalisme s’est féminisé. On remarquera que les politiques et les journalistes ne sont pas des groupes très éloignés: ils sont tous issus des mêmes écoles, notamment Sciences Po, puis sont amenés à se côtoyer dans le cadre de leur activité professionnelle, si bien que l’on pourrait parler ici, lorsqu’ils se marient entre eux, d’une certaine forme d’endogamie, un peu comme les Wolof ou les Touareg qui privilégient le mariage avec la cousine croisée matrilatérale.

Les alliances matrimoniales conditionnent d’autres types de relations, notamment politiques et économiques. Sous l’Ancien régime, les mariages entre princes servaient les intérêts politiques des souverains. Aujourd’hui, les liens de parenté semblent encore jouer un rôle non négligeable dans l’exercice du pouvoir, voire dans le recrutement des gouvernants. Il n’a échappé à personne que, d’une élection présidentielle à l’autre, deux candidats de 2012 avaient un lien de parenté avec deux candidats de 2007: Marine Le Pen est la fille de Jean-Marie Le Pen et François Hollande le père des enfants de Ségolène Royal. Comme si deux lignages étaient ici en compétition pour la conquête du pouvoir ! Enfin, lorsqu’on lit dans Le Canard enchainé que l’époux de Fleur Pellerin vient d’entrer au cabinet de Marylise Lebranchu, que le mari de Najat Vallaud-Belkacem est devenu conseiller d’Arnaud Montebourg et que l’épouse du conseiller de l’Élysée Aquilino Morelle dirige le cabinet d’Aurélie Filippetti, on entrevoit que ceux qui ont dénoncé pendant cinq ans la clique du Fouquet’s forment également un clan. Le clan est un concept anthropologique: les anthropologues parlent en effet de “sociétés claniques” lorsque des individus, qui prétendent descendre d’un même ancêtre, sans que cela soit nécessairement démontré, remplissent des fonctions politiques, voire économiques. Ici, François Mitterrand, que l’on surnommait justement Tonton, c’est-à-dire en utilisant un terme de parenté, incarne l’ancêtre dont les membres du clan se réclament. La rose est le végétal qui, tel un totem, permet d’identifier le clan. Dans ces conditions, le jour de l’investiture de François Hollande, la présence de Mazarine, la fille naturelle de François Mitterrand, avait une fonction hautement symbolique.

Mais revenons à la circulation des femmes. Au sein du clan qui rassemble la gauche, le groupe des politiques choisit, avec une certaine fréquence, son épouse dans le groupe des journalistes. Claude Lévi-Strauss a insisté sur “le fait fondamental que ce sont les hommes qui échangent des femmes, non le contraire” : chez les peuples premiers, les femmes sont un matériel que l’on s’échange. La circulation des femmes est en effet au centre d’un système de prestation et de réciprocité qui pose les fondements de l’organisation sociale : on échange des biens matériels, des fonctions, du prestige ou encore des droits. Les anthropologues ont ainsi mis en avant une pratique qu’ils appellent le prix de la fiancée : il s’agit de prestations que le groupe du mari verse au groupe de l’épouse. Ainsi, un groupe donne ses femmes en échange d’une contrepartie. Si l’on transpose ce concept dans notre société, peut-on dire que les femmes journalistes sont une monnaie d’échange entre le monde de la presse et celui de la politique ? Ce n’est pas improbable : chaque année, les politiques permettent à l’État d’allouer des subventions à la presse : en 2011, leur montant était supérieur à 300 millions d’euros. Le journal Le Monde, qui appartient notamment à Matthieu Pigasse, a par exemple reçu 17 millions d’euros de subventions directes en 2010. Du coup, on peut aussi s’interroger: doit-on voir une forme de compensation lorsque Matthieu Pigasse, qui participe en tant que banquier au pouvoir économique, recase les compagnes journalistes de ses amis politiques ? En l’échange de quoi ? On sait que la banque Lazard, qui est une banque d’affaires franco-américaine dont les trois principaux bureaux se situent à New York, Paris et Londres, a su profiter dans le passé de ses liens avec la gauche. En 1924, elle soutient le Cartel des gauches et le monopole de la banque sur le change officiel de la France lui a permis de réaliser de belles opérations à Londres. Après la victoire de François Mitterrand en 1981, la banque, que l’on surnomme “le ministère bis de l’Industrie”, échappe à la nationalisation grâce à l’intervention de Jacques Attali.

Pour conclure, nos hommes politiques ne sont évidemment pas des Bororo. Mais quand ils choisissent leur compagne parmi les femmes journalistes, ils semblent reproduire des structures élémentaires de parenté, qui sont fort courantes chez les peuples premiers. Dans les sociétés traditionnelles, ce sont le plus souvent les femmes qui s’occupent de la cueillette, de l’agriculture et de la cuisine : elles font bouillir la marmite et assurent la subsistance du groupe. C’est cette logique que l’on retrouve dans notre société quand les journalistes servent la soupe aux politiques.

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[1] Claude Lévi-Strauss. Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton de Gruyter, 2002, 591 pages.

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NB: Ce texte a également été publié chez Causeur.

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2 septembre 2012 at 13 01 43 09439

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