Noix Vomique

Lazard fait bien les choses

À peine avais-je terminé puis envoyé mon billet précédent, sur le caractère anthropologiquement élémentaire des relations entre journalistes et politiques, que je découvrais chez Corto puis chez Authueil que la banque Lazard, dirigée en France par Matthieu Pigasse, avait été choisie pour conseiller le Ministère de l’Economie et des Finances sur la mise en place de la nouvelle banque publique d’investissement. Au delà du fait que cela semble confirmer la théorie du prix de la fiancée, cela pose une véritable problème déontologique.

Il n’est pas difficile, en effet, de voir ici la possibilité d’un conflit d’intérêt. Matthieu Pigasse, directeur général délégué de la banque Lazard en France et vice-président de Lazard en Europe, a publiquement soutenu la candidature de François Hollande à la présidence de la République. Il est co-propriétaire du Monde et possède également le magazine Les Inrockuptibles.  En juillet dernier, il nommait ainsi Audrey Pulvar, la compagne du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, à la direction des Inrocks. Or, Arnaud Montebourg exerce justement une co-tutelle, avec le Ministère de l’Economie et des Finances, sur l’Agence qui a choisi la banque Lazard. D’où des soupçons de conflits d’intérêts, bien légitimes.

Finalement, il a suffi que Montebourg démente et qu’Audrey Pulvar déclare que « tout est faux« , alors que les faits sont là, pour que la presse se couche et que les soupçons, comme par enchantement, se dissipent. En son temps, c’était le quinquennat précédent, Éric Woerth n’avait pas eu cette chance: il avait beau protester et démentir, la presse ne le croyait pas et ne l’avait pas lâché. Mais c’est vrai qu’à gauche, on est des parangons de vertu: on ne ment jamais.

L’histoire est donc enterrée. Et une fois de plus, la banque Lazard s’en sort brillamment. Lazard est une banque d’affaires franco-américaine dont les trois principaux bureaux se situent à New York, Paris et Londres: elle est surtout connue pour son activité de conseil en fusions-acquisitions. En France, ses liens avec la gauche sont anciens et elle a toujours su en tirer profit.

En 1924, elle soutient le Cartel des gauches et obtient le monopole sur le change officiel de la France. Cela lui permit de réaliser des opérations particulièrement fructueuses qui furent dénoncées à l’époque par Jean Galtier-Boissière. Le chairman de la banque Lazard Brothers and Co Ltd de Londres, sir Robert Kindersley, était également administrateur de la banque d’Angleterre, et il était prévenu par la maison Lazard, de Paris, des mesures que le gouvernement français avait l’intention de prendre en matière monétaire. N’est-ce pas ce que l’on appelle un délit d’initié?

En 1981, la banque Lazard soutient la candidature de François Mitterrand. Aussi quand le gouvernement Mauroy décide de nationaliser trente-cinq établissements financiers, la Maison Lazard échappe à la nationalisation. C’est Jacques Attali, au nom de l’amitié qui le lie avec Michel-David Weill, qui est intervenu, comme l’a raconté Daniel Lebègue, qui était alors conseiller à Matignon: « Jacques Attali savait qu’il était inutile de se battre pour Rothschild. C’était un nom trop symbolique. Politiquement indéfendable. Jamais le parti communiste n’aurait accepté de le laisser hors du champ des nationalisations. Lazard, en revanche, personne ne connaissait en dehors des milieux d’affaires. Il s’est fixé comme objectif d’éviter la nationalisation. C’était un de ses buts. Il l’a atteint ». Le coup de génie, c’est que la banque va piloter les dossiers de nationalisations. Plus tard, ce sont les dossiers de privatisation qu’elle pilotera. En 1995, alors que s’achève son second septennat, François Mitterrand s’arrange pour que sa secrétaire à l’Élysée, Anne Lauvergeon, soit nommée associée-gérante de la Maison Lazard Frères et elle y reste jusqu’à la cohabitation de 1997.

Enfin, cette année, la banque Lazard et son directeur Matthieu Pigasse ont misé sur la victoire de François Hollande. Cela permet d’expliquer le retrait de la candidature de Jean-Pierre Chevènement: le Che n’est-il pas le beau-frère d’Hermann Grunberg, directeur du crédit chez Lazard? Rien ne devait faire d’ombre à la candidature de François Hollande, il y a trop en jeu. Car le soutien de la banque au candidat socialiste n’est évidemment pas gratuit ni désintéressé. La première des contreparties a été offerte fin août par Pierre Moscovici quand la banque Lazard a été choisie pour conseiller le gouvernement sur la future Banque publique d’investissement. Des conseils qui, comme d’habitude, devraient rapporter gros.

Written by Noix Vomique

8 septembre 2012 à 15 h 02 min

Publié dans Uncategorized

Une Réponse

Subscribe to comments with RSS.

  1. Montebourg, Moscovici, Pigasse sont membres de la French American Foundation, fondation dont le but est de promouvoir l’atlantisme et qui est sponsorisée, entre autres, par… la banque Lazard. Étrange non ?

    koltchak91120

    8 septembre 2012 at 22 h 55 min


Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :