Noix Vomique

Les origines protestantes de la morale laïque

Le ministre de l’éducation Vincent Peillon a décidé de mettre en  place un enseignement de la «morale laïque». Alors qu’ils sont parfois chatouilleux sur ce sujet, les enseignants, qui dissimulent mal l’admiration sans borne qu’ils ont pour leur nouveau ministre, se montrent confiants. Car, voyez-vous, Vincent Peillon, ce n’est pas Luc Châtel, c’est au contraire une pointure: il connaît bien l’histoire de la laïcité et des idées républicaines et il a même écrit des bouquins là-dessus! Certes, il semblerait que le ministre connaisse moins certains épisodes, pourtant marquants, de notre histoire: quand il évoque dans le JDD un nécessaire « redressement intellectuel et moral« , comment ne pas penser en effet aux mots utilisés par Pétain au moment de l’armistice, le 22 juin 1940? On n’ose imaginer le tollé si Sarkozy ou l’un de ses ministres avaient prononcé cette phrase. Mais bon, on ne va quand même pas accuser Peillon d’être pétainiste. En fait, les groupies du ministre nous assènent qu’il a une conception de la morale proche de celle de Ferdinand Buisson. Soit.

Ferdinand Buisson, cofondateur de la Ligue des droits de l’homme, est une figure historique du protestantisme libéral. Professeur, exilé en Suisse sous le Second Empire, il est appelé par Jules Ferry à la direction de l’enseignement primaire et rédige un formidable Dictionnaire de pédagogie (1887). Une nouvelle version laïcisée de ce dictionnaire est publiée en 1911. Dans la version originale, l’article « Protestantisme« , rédigé par le pasteur Gérold, nous explique que les Lumières, et la modernité qui en découle, viennent directement du protestantisme. À l’époque, alors que la Troisième République est en train de s’enraciner, le protestantisme rencontre un certain succès et accroît son influence. Jules Ferry est marié avec une protestante. Avant lui, déjà, François Guizot, l’auteur de la loi sur l’instruction primaire de 1833, était huguenot. Les positions religieuses et philosophiques des protestants semblent en effet les prédisposer à agir dans le domaine scolaire. Aussi, et c’est un paradoxe que souligne Philippe Nemo dans Les deux Républiques françaises [1], l’école républicaine et laïque de Jules Ferry est due à des protestants et non à des libres penseurs ou à des athées:

Quand Gambetta disparaît en décembre 1882, le parti [républicain] n’est plus dirigé que par les modérés. Voulant instaurer un régime durable, ils entendent donner un tour constructif et libéral à leur oeuvre scolaire. Cette situation durera pendant quelque deux décennies. C’est dans cette période que naît « l’école de la République« , la fameuse école des « hussards noirs », celle qui a acquis, à juste titre, une bonne réputation auprès de nos compatriotes, étant donné le rôle qu’elle a joué dans le développement de la France, étant donné aussi qu’on lui accorde d’avoir été véritablement laïque. […]

Le protestantisme, à cette époque, a le vent en poupe. Les protestants sont très présents dans les sphères intellectuelles, politiques et économiques du pays. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, il y a beaucoup de conversions au protestantisme, tant depuis le catholicisme que depuis le judaïsme ou l’agnosticisme. La raison de cette vogue est sans doute que la spiritualité protestante attire les libéraux, ceux qui sont sensibles au message chrétien tout en étant réservés sur les abus possibles du cléricalisme catholique. D’autre part, le protestantisme a la réputation d’être spécialement compatible avec la démocratie libérale qu’on veut instaurer. […]

Aussi, les protestants sont-ils à l’aise dans la République modérée qui s’instaure en 1879, et celle-ci, à l’inverse, est tout naturellement disposée à leur faire une part importante. Il y a cinq protestants sur dix ministres dans le premier gouvernement de la Républqiue des républicains, le cabinet Waddington: Waddington lui-même, Élie Le Royer, Freycinet, l’amiral Jauréguiberry, Léon Say. Le lien entre protestantisme et République est publiquement avéré. Patrick Cabanel narre la « scène primitive » de Ferry inaugurant la Faculté de théologie protestante de Paris le 7 novembre 1879 et se levant respectueusement pour la prière. […]

[Les protestants] ont à la fois, en effet, une puissante inspiration morale et un goût marqué pour la science. Proches en cela de Pascal, de Port-Royal et du catholicisme libéral, ils sont persuadés qu’il n’y a pas de contradiction entre foi et raison, qui ne sont pas du même ordre, et qu’il y a au contraire entre elles une convenance intime, puisque la charité sans la science est vide et que l’impératif moral même nous commande de développer la science et de travailler ainsi au progrès de l’humanité. […]

Il était donc naturel que Ferry se tournât vers les protestants pour mettre en oeuvre sa politique scolaire. Il eut, en outre, la bonne fortune de trouver, en 1879, une équipe toute prête de protestants acquis aux grandes orientations de l’opportunisme et férus des problèmes d’éducation. Elle avait son origine dans « l’Union pour un christianisme libéral » créée par un protestant français, Ferdinand Buisson, lorsqu’il séjournait à Neuchâtel avant la chute de l’Empire. Autour de ce jeune philosophe s’était soudée toute une équipe, où figuraient notamment Jules Steeg et Félix Pécaut. Jules Ferry n’eut qu’à puiser dans ce groupe spirituellement uni, habitué à travailler ensemble.

Buisson, déjà inspecteur primaire depuis le ministère Jules Simon, est nommé par Ferry, dès 1879, directeur de l’enseignement primaire. Il occupera ce poste jusqu’en 1900, date à laquelle il succèdera à Durkheim à la chaire de pédagogie à la Sorbonne. Il décide la création de ces noviciats de l’enseignement primaire que sont les écoles normales supérieures de Saint-Cloud (1882) et de Fontenay-aux-Roses (1880), cette dernière école étant dirigée, pendant dix-huit ans, par Félix Pécaud. Jules Steeg, Inspecteur général, lui-même futur ministre de l’Instruction publique, prend en charge l’enseignement secondaire. […]

Un des principaux problèmes de la nouvelle école laïque est d’enseigner une morale qui puisse être acceptée par toutes les familles spirituelles de la France, mais ne choque pas la majorité catholique au point de provoquer un nouveau casus belli. Seuls des protestants ont des chances de résoudre cette quadrature du cercle, en jouant notamment l’atout du kantisme. […] La morale kantienne est mise à la portée des enfants des écoles par les manuels de morale laïque de Renouvier, de Pécaut, de Clarisse Coignet ou de Louis Liard lui-même. L’instituteur laïc qui ira concurrencer le prêtre dans chaque commune de France sera, dans l’esprit des fondateurs, un véritable pasteur.

Tout ça pour glisser, au passage, que l’arrière-grand-père de ma grand-mère, à la fois pasteur et instituteur, a participé à la mise en place de cette morale laïque. Mais les protestants vont ensuite être dépossédés de leur oeuvre, lorsque les radicaux arrivent au pouvoir, d’abord dans le ministère Waldeck-Rousseau (1899-1902) qui fut constitué « pour défendre les institutions républicaines » contre ceux qui étaient accusés de les avoir mises en péril lors de l’affaire Dreyfus. Dès lors, et jusqu’en 1940, les radicaux se maintiendront au pouvoir, directement ou par alliance avec d’autres groupes. C’est sous leur influence qu’est menée la lutte contre les congrégations religieuses accusées d’éduquer la jeunesse dans l’hostilité aux principes républicains. La loi du 1er juillet 1901 introduit la liberté de fondation pour les associations, sauf pour les congrégations religieuses, qui doivent solliciter une autorisation. C’est l’occasion de constituer les premiers partis politiques et, d’abord, le parti radical et radical-socialiste, fondé en 1901 avec la participation de 155 loges maçonniques. Le radicalisme est ainsi le premier courant politique à se transformer en véritable parti politique.

Victorieux aux élections de 1902, le bloc des Gauches est dirigé par Émile Combes, un radical farouchement anticlérical. Après la loi du 7 juillet 1904 qui interdit l’enseignement aux congégrations religieuses, il rompt ses relations avec le Vatican en 1904 puis fait voter la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905. La République radicale n’est pas seulement anticléricale: elle est antichrétienne. En réalité, nombre des acteurs principaux du Bloc des gauches, radicaux et socialistes, appartiennent, comme Edgar Quinet, à la franc-maçonnerie. Comme l’explique Philippe Nemo, à partir de 1901, il y a pénétration réciproque de la franc-maçonnerie et du parti: « La plupart des francs-maçons sont membres du Parti radical, la plupart des membres de l’appareil du parti sont francs-maçons et les hauts dirigeants des deux institutions sont souvent les mêmes hommes« . Les protestants sont alors écartés des postes qu’ils occupaient à la tête de l’enseignement public et les francs-maçons les remplacent, qui vont transformer la laïcité en laïcisme. La morale laïque originelle, d’inspiration kantienne, est ainsi dénaturée et devient une simple propagande jacobine.

Vincent Peillon n’ignore pas cette histoire. Comme nombre de ministres du gouvernement Ayrault, il est lui-même franc-maçon, au Grand Orient de France. On comprend pourquoi il ne cesse de se gargariser avec les valeurs de la république. À l’écouter, on pourrait penser que les seuls vrais républicains sont ceux qui partagent le credo des francs-maçons. Et, lorsqu’on connaît le discours de ses petits camarades de la loge, souvent lourdingue, laïcard et anticlérical, n’est-il pas savoureux d’entendre Vincent Peillon expliquer que la franc-maçonnerie est la religion de la République?

[1] Philippe NEMO. Les deux Républiques françaises, Paris, PUF, 2008, 334 pages.

Written by Noix Vomique

24 septembre 2012 à 12 h 54 min

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Une Réponse

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  1. J’ai visionné cette vidéo il y a quelques semaines. Avec tout ce petit monde l’affaire des fiches pourrait bien trouver une seconde jeunesse.

    koltchak91120

    24 septembre 2012 at 20 h 09 min


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