Noix Vomique

Rêves d’Afrique (les origines du colonialisme)

Gallieni_1887-88

En cette fin du XIXème siècle, on habitait Paris, dans le dix-huitième arrondissement, dans ces immeubles flambant neufs que l’on devait au Baron Haussmann. Le Second Empire était mort mais les grands travaux n’en finissaient pas, à Paris comme ailleurs. Ainsi, on avait confié une partie de ses économies à la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, pour permettre à Ferdinand de Lesseps de creuser un nouveau canal. Les travaux semblaient prendre du retard mais on restait confiant. On était positiviste. Et de toute façon, on préférait l’Afrique et l’Orient aux Amériques.

On était curieux de tout et on dévorait tous les récits de voyages que l’on pouvait trouver: ceux du début du siècle, Chateaubriand et Lord Byron, mais surtout René Caillé, qui fut le premier européen, au grand dam des Rosbifs, à revenir vivant de Tombouctou. On partageait avec les enfants le même plaisir à la lecture du Tour du Monde en 80 jours, de Jules Verne et on s’abonnait au Bulletin de la Société de géographie pour découvrir de nouvelles contrées, toujours plus extraordinaires, et tellement, tellement riches en bois et métaux précieux. Les officiers de l’armée coloniale, tels Gallieni, Savorgnan de Brazza ou encore Marchand, faisaient le récit de leurs expéditions. Ah, quand Brazza atteint le fleuve Congo et propose au roi des Tékés de mettre son royaume sous la protection de la France! Ah, quand Brazza tombe par hasard sur les sources de l’Ogooué! Ah, l’arrivée triomphale de Galliéni à Bafoulabé, au Mali, quand il va conclure avec les chefs locaux un traité qui établit le protectorat de la France! Et on conservait précieusement les numéros de L’Illustration qui relataient ces exploits.

Et Jules Ferry, ce grand républicain épris de progrès, qui parlait d’apporter la civilisation à tous ces peuples inférieurs! La civilisation, c’est bien, mais on rêvait surtout de l’Afrique et de ses dangers. D’ailleurs, on ne manquait pas de visiter le jardin d’acclimatation du bois de Boulogne où l’on pouvait frémir à la vue de la ménagerie africaine, avec des Noirs extraordinaires, à la chevelure bizarre et au corps de bronze, drapés de blancs.

Ainsi, en cette fin du XIXème siècle, dans le dix-huitième arrondissement de Paris, on rêvait de l’Afrique. Elle était si sauvage. Si lointaine et exotique. Certes, aujourd’hui, cent vingt ans plus tard, il suffit de descendre dans la rue, au pied d’un immeuble haussmannien décrépit, pour être au contact de l’Afrique. Ce n’est plus la peine d’entreprendre de longs voyages. En cherchant bien, au marché Dejean, on peut même trouver de la viande de singe.

Rêver de l’Afrique aujourd’hui, quand on est Français, n’est-ce pas rêver aux mines d’uranium du Niger? N’est-ce pas rêver d’être acclamé comme un empereur romain à Tombouctou? Être acclamé par des Africains, comme au soir d’une élection présidentielle? N’est-ce pas rêver d’être un chef de guerre en plein désert? Rêver de buter une poignée d’islamistes invisibles au fond du Sahara, et ne pas voir que leurs correligionnaires fanatisés sont sans doute plus nombreux en France? On vire la charia, on vous apporte les droits de l’Homme et vous nous laissez l’uranium. Voilà le rêve qu’on réenchante.

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Written by Noix Vomique

15 février 2013 à 9 h 51 min

Publié dans Uncategorized

7 Réponses

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  1. « Rêver de buter une poignée d’islamistes invisibles au fond du Sahara, et ne pas voir que leurs correligionnaires fanatisés sont sans doute plus nombreux en France? »
    Ils n’ont pas la même nuisibilité, tout de même.

    Suzanne

    15 février 2013 at 10 h 00 min

    • Désolé, Suzanne, je viens de découvrir que votre commentaire avait été envoyé dans la corbeille des indésirables… Vous êtes bien sûr la bienvenue ici!

      Oui, si vous voulez… On ne va pas faire d’amalgame: au Mali ou en France, les islamistes ne sont pas nuisibles de la même façon…

      Noix Vomique

      16 février 2013 at 17 h 38 min

      • C’est vrai que sans la police française l’imam de Drancy sécherait très certainement dans une cave d’une des barres de Drancy.

        Si leur pouvoir de nuisance est moindre, c’est parce qu’il y a encore un semblant de police pour faire le boulot. Videz les commissariats de ceux qui ont encore envie de faire leur travail et on en reparlera de leur pouvoir de nuisance.

        koltchak91120

        18 février 2013 at 23 h 00 min

  2. Excellent !

    didiergoux

    15 février 2013 at 10 h 23 min

  3. On aura peut être l’uranium, et encore c’est pas sûr mais on aura beaucoup plus sûrement la charia.
    Et même si les muz fanatiques du Mali sont plus méchants que les nôtres (en vertu de quoi, au fait?)
    ils sont beaucoup plus loin. On a toujours intérêt à balayer d’abord devant sa porte…
    Mais nous autres franchouilles, on balaie pas, on glisse juste sous le paillasson. Bientôt ça ressortira.
    Amitiés.

    NOURATIN

    18 février 2013 at 11 h 48 min

  4. Ah, chère Noix,

    Dans mes bras. En un billet vous m’avez fait revivre mon enfance. Ces heures passées auprès de mes grand-mères qui avaient pieusement gardé d’innombrables et merveilleux exemplaires de L’Illustration. Les récits de leurs visites à l’expo coloniale, leurs souvenirs des régiments coloniaux colorés aux noms qui me faisaient rêver ; spahis, goumiers,…

    koltchak91120

    18 février 2013 at 23 h 04 min


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