Noix Vomique

Larmes à gauche: empaillage et culte de la personnalité

Le Grand Chavez est mort

Alors que la gauche française enterrait deux de ses idoles et que les pleureuses se bousculaient pour inonder les médias de leurs larmes de crocodile, je me suis souvenu d’une fois, il y a au moins dix ans, où j’essayais désespérément, l’esprit vrillé par une méchante gueule de bois, de faire cours sur le culte stalinien de la personnalité. C’était laborieux: j’avais la bouche sèche et un mal de tête terrible; je cherchais mes mots avec difficulté. Maudissant cette manie de faire cours sans notes, incapable de trouver le mot pour dire que le corps de Staline avait été embaumé, j’avais finalement lâché qu’il avait été empaillé, provoquant alors une certaine stupeur chez les élèves qui se souvenaient soudain de la fouine ou du cormoran qu’ils avaient aperçu dans un quelconque museum d’histoire naturelle poussiéreux.

Réflexion faite, dans le museum d’histoire naturelle de la gauche française, l’empaillage irait très bien à Stéphane Hessel, que certains rêvent de panthéoniser, et il ira très bien à Hugo Chavez. De leur vivant, ces pantins n’étaient-ils pas déjà des hommes de paille? N’avaient-ils pas été mis en avant par des maquereaux -journalistes, universitaires et politiques- qui tentent de nous refourguer une idéologie qui commence à sentir fortement la radasse?

Tout d’abord, de façon à éviter les ballonnements, évacuons l’Hessel. Ce vieil homme indigne n’a jamais rétabli la vérité quand les médias, qui lui attribuaient un rôle dans la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme, le confondaient plus ou moins volontairement avec René Cassin. On peut mettre ce silence complice sur le compte, au mieux, de la sénilité, ou, au pire, de la malhonnêteté. Mais quand Stéphane Hessel, déporté à Buchenwald, déclare en janvier 2011 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung  que “L’occupation  allemande était, si on la compare par exemple avec l’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une occupation relativement  inoffensive, abstraction faite d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’oeuvres d’art”, on s’interroge. Apparemment, à gauche, la défense des Palestiniens, et la haine d’Israël que cela semble autoriser en parallèle, justifie tous les révisionnismes: la terreur nazie, c’était finalement le bon temps! D’ailleurs, à voir les gauchistes français traquer encore aujourd’hui le nazi, alors que la guerre est quand même terminée depuis près de soixante-dix ans, on sent bien chez eux une certaine nostalgie. Bon, voilà, l’Hessel, c’est torché.

Passons maintenant à Hugo Chavez. Ça, c’est un gros morceau, qui sent la cortisone idéologique à plein nez. Depuis l’annonce de sa mort, la gauche n’en finit pas de chougner, ce qui n’est pas sans rappeler l’émotion des communistes français lorsque Staline meurt, le 5 mars 1953. Ah, «Staline, notre maître en socialisme!». Chavez est-il l’héritier de ce bon vieux Staline? Les deux hommes ont en commun d’avoir encouragé un véritable culte autour de leur personnalité. Un culte de la personnalité qui est relayé sans complexe en France, comme on peut le vérifier à la lecture de quelques hommages.

En bonne voisine américaine, Christiane Taubira, Garde des Sceaux, fut la première à manifester son émotion sur Twitter:

Au Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon essaie de contenir son émotion et livre une épitaphe:

Le conseiller spécial de Mélenchon, le secrétaire national du Parti de Gauche Eric Coquerel, ne semble pas craindre de tomber quant à lui dans la grandiloquence, puisqu’il lance un « Vive Chavez » vibrant d’amour:

La palme de l’hommage le plus délirant revient cependant au ministre des Outre-Mer, Victorin Lurel, qui a comparé le Comandante au général De Gaulle et à Léon Blum. Il a expliqué: « Le monde gagnerait à avoir beaucoup de dictateurs comme Hugo Chavez, puisqu’on prétend que c’était un dictateur, il a jusqu’ici et pendant ces 14 ans respecté les droits de l’homme ».

Ainsi, Chavez aurait «respecté les droits de l’homme»! Il aurait «réconcilié le socialisme, la révolution et le suffrage universel»! Rien que cela! L’ONG Human Rights Watch est loin de partager cet avis: elle considère au contraire que « la présidence Chavez a été caractérisée par un mépris flagrant pour les garanties fondamentales en matière de droits humains »:

Après avoir promulgué en 1999 une nouvelle constitution […] Chávez et ses partisans ont entrepris de cumuler les pouvoirs. Ils ont pris le contrôle de la Cour suprême et ont limité les possibilités pour les journalistes, les militants des droits humains et les citoyens vénézuéliens en général d’exercer leurs droits fondamentaux.

Human Rights Watch a observé des atteintes à l’indépendance de la justice:

En 2004, Chávez et ses sympathisants à l’Assemblée nationale se sont assurés du contrôle politique de la Cour suprême du Venezuela, en ajoutant 12 sièges aux 20 sièges déjà existants et en les attribuant à des alliés politiques. Cette nouvelle Cour Suprême a alors cessé de fonctionner comme un organe de contrôle du pouvoir présidentiel. Ses juges ont rejeté ouvertement le principe de séparation des pouvoirs et ont promis publiquement de promouvoir le programme de Chávez. […] En 2009, Chávez a demandé publiquement qu’une peine de 30 ans d’emprisonnement soit infligée à une juge qui avait accordé la liberté conditionnelle à un détracteur bien connu du gouvernement resté près de trois ans en prison dans l’attente de son procès. La juge, María Lourdes Afiuni, a été arrêtée et a passé plus d’un an en prison en détention préventive, dans des conditions déplorables. Elle est actuellement assignée à résidence.

Enfin, personne n’ignore que la liberté de la presse a été restreinte:

Sous le régime Chávez, le gouvernement a étendu de manière spectaculaire  ses moyens de contrôle des informations diffusées par les médias audiovisuels et la presse écrite du pays. Il a adopté des lois élargissant et durcissant les sanctions pour la diffusion de propos « offensants » à l’égard des responsables du gouvernement, interdisant de diffuser des messages susceptibles de « susciter l’anxiété au sein de la population »et permettant la suspension arbitraire de chaînes de télévision, de stations de radio et de sites internet. […] Sous le régime Chávez, le gouvernement a étendu de manière spectaculaire ses moyens de contrôle des informations diffusées par les médias audiovisuels et la presse écrite du pays. Il a adopté des lois élargissant et durcissant les sanctions pour la diffusion de propos « offensants » à l’égard des responsables du gouvernement, interdisant de diffuser des messages susceptibles de « susciter l’anxiété au sein de la population »et permettant la suspension arbitraire de chaînes de télévision, de stations de radio et de sites internet.

Ceci dit, précisons que le régime de Chavez n’a jamais complètement basculé dans la dictature: les partis d’opposition étaient tolérés, même s’il était difficile pour eux d’avoir accès aux médias, et les élections se déroulaient plutôt normalement, un peu comme dans les Bouches-du-Rhône.

En politique extérieure, le Venezuela de Chavez brillait par son anti-américanisme. Il s’était opposé aux États-Unis en 2005, lors du Sommet des Amériques à Mar del Plata, en Argen­tine, en refusant leur proposition de constituer une vaste zone de libre-échange sur l’ensemble du continent. Au lieu de cela, il avait créé l’Alba (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique) avec Cuba, l’Équateur, la Bolivie et le Nicaragua. Pour Chavez, l’anti-américanisme était un discours fort commode, qui lui a valu bien sûr l’admiration de tous les staliniens frustrés que compte la gauche française. Les ennemis des États-Unis étaient les amis de Chavez. Le Venezuela a ainsi voté systématiquement  contre les résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies condamnant les pratiques abusives en Corée du Nord, en Birmanie, en Iran et en Syrie. Et Chavez, ce grand démocrate, n’a jamais caché sa fascination pour les dictateurs: n’a-t-il pas décerné à Bachar al-Assad, à Kadhafi et à Mahmoud Ahmadinejad « l’Ordre du Libérateur», qui est la plus haute distinction officielle du Venezuela?

Évidemment, les gauchistes vont nous rétorquer, avec une mauvaise foi toute sartrienne, que c’est la seule intention qui compte: Chavez voulait réduire l’injustice et les inégalités, blablabla. Cela suffit à faire de lui une icône. Or, quel est le bilan économique et social de ses quatorze années à la tête du Venezuela?

À l’instar des régimes totalitaires du vingtième siècle, que ce soit le communisme ou le nazisme, Chavez était un anti-libéral: il a donc opté pour un certain dirigisme. Des entreprises furent parfois expropriées ou nationalisées, de façon arbitraire, et notammment dans le secteur du pétrole. Logiquement, les entreprises étrangères ont cessé d’investir au Venezuela. Pour lutter contre le chômage, par pur clientélisme, Chavez a multiplié le nombre de fonctionnaires: il n’y a rien de mal, direz-vous, puisqu’en France on en est là aussi. Ça a creusé le déficit budgétaire (20% du PIB). Conséquence: malgré le pétrole, le Venezuela est à cours de devises et subit une forte inflation.

Le Venezuela est le 12ème producteur de pétrole brut, avec un peu plus de 2 millions de barils produits par jour. Il vend la moitié de sa production aux États-Unis, ce qui montre d’ailleurs à quel point le discours anti-américain de Chavez était une pantalonnade. Le pétrole constitue donc une rente considérable. Pourtant, le Venezuela est resté un pays moyennement développé: selon l’indice de développement humain (IDH) défini par le Programme des Nations unies pour le développement, il occupe le 75ème rang mondial, avec un IDH de 0,695 qui ne progresse plus depuis quelques années. À titre de comparaison, le Pérou, qui est le 48ème producteur mondial de pétrole avec 100000 barils produits par jour, a un IDH de 0,723 (63ème rang mondial) et la Libye, 18ème producteur de brut, occupe pour l’IDH le 53ème rang mondial (0,755). Malgré la rente du pétrole, dont le pays est devenu complètement dépendant, les revenus moyens par habitants ont baissé au cours des dernières années.

Certes, on nous opposera que l’éducation et la santé sont gratuites. Mais avec quels résultats? L’espérance de vie à la naissance est aujourd’hui de 74 ans, ce qui est médiocre. On remarque que Chavez lui-même était condamné à aller se faire soigner à Cuba et est mort à 58 ans. Quant à la durée moyenne de scolarisation, elle est particulièrement basse: 6 ans, un résultat par exemple inférieur à celui de la Zambie, qui est pourtant le 150ème pays mondial pour l’IDH (et je précise que je n’ai rien de spécial contre les Zambiens, c’est juste un exemple). Bref, l’analphabétisme est loin d’avoir été endigué.

On le voit, le bilan de ces quatorze années de présidence Chavez n’est pas fameux. On remarquera juste, en passant et non sans rire, qu’on retrouve chez Chavez ces mêmes travers –contrôle de la justice et des médias, populisme, dérive égocentrique, amitié avec Kadhafi– que les gauchistes avaient fantasmés chez Nicolas Sarkozy. Mais voilà: Hugo Chavez est une icône de gauche. Alors, on l’aime aveuglément et on l’encense. Peu importe que l’on soit dans le mensonge. Finalement, la gauche française montre ici à quel point elle n’a pas évolué depuis la mort de Staline: elle a gardé le réflexe inconditionnel du culte de la personnalité.

Written by Noix Vomique

12 mars 2013 à 10 h 35 min

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5 Réponses

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  1. Ces braves Gendegôche se foutent le doigt dans l’oeil depuis au moins soixante-dix ans mais ils continuent, imperturbables, à secouer leur encensoir devant tout ce qui pue fortement la dictature collectiviste.
    Il n’y a rien à faire, ça ne changera jamais…c’est ce qui fait leur charme, semble-t-il.
    Amitiés.

    NOURATIN

    12 mars 2013 at 11 h 50 min

  2. Ah ! Vous aussi… Je vous préviens que la Une de l’Huma pour la mort de Staline, pensant alors la chose imminente, je l’ai préparée et en réserve dans mes fontes depuis près de deux ans en version mort de Castro et j’attends, j’attends… Je compte sur vous pour ne pas me brûler la politesse lorsque le jour viendra^^…

    leplouc

    12 mars 2013 at 15 h 16 min

  3. Très bon article.
    Juste une remarque, à propos de l’espérance de vie comme indicateur de l’état du système de santé. N’oublions pas que l’espérance de vie est liée à bien d’autres choses qu’à la seule médecine. Si l’on veut vraiment juger l’excellence d’un système de santé, il faut regarder l’efficacité de ce système là où il compte vraiment, incontestablement, c’est-à-dire notamment pour soigner les maladies graves. Et là, comme vous le dites, le fait que Chavez ait été se faire soigner à Cuba n’est pas flatteur pour le Vénézuéla.
    A noter qu’il aurait mieux fait d’aller se faire soigner aux Etats-Unis, parce que c’est là que les indicateurs pour la plupart des cancers sont les meilleurs. C’est sans doute ce qu’on appelle une justice poétique…

    Aristide

    13 mars 2013 at 20 h 31 min

  4. […] son blog, Jean-Luc Mélenchon, qui vient de pleurer la mort d’un type comme Hugo Chavez, nous met en […]


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