Noix Vomique

La Syrie aux Syriens?

Une manifestation contre le mandat français en Syrie (Alep, 1936).

Une manifestation contre le mandat français en Syrie (Alep, 1936).

J’aime ces vieilles photos en noir et blanc qui renvoient à des époques révolues. Ce cliché d’une manifestation à Alep, en 1936, évoque les origines du nationalisme syrien: le démembrement de l’Empire ottoman; la création d’un éphémère royaume arabe syrien en 1918, alors que les accords Sykes-Picot, signés en secret à Downing Street en 1916, prévoyaient que la France et le Royaume-Uni se partageraient le Proche-Orient; la bataille de Maysaloun et l’entrée du général Goybet à Damas en 1920… Les Syriens n’ont jamais accepté le mandat français et l’Université de Damas fut le point de départ, en janvier 1936, de manifestations hostiles à la France. Le mouvement s’étendit aux autres grandes villes et une grève générale paralysa la Syrie pendant deux mois. Cette première démonstration du nationalisme syrien aboutit la même année à des négociations dans le but de rédiger un traité d’indépendance. Une indépendance qui n’interviendra finalement qu’après la Seconde guerre mondiale, après le ralliement de la Syrie à la France Libre. Toutes ces histoires de nationalisme au Proche et au Moyen-Orient, et le rôle parfois trouble de la perfide Albion, m’ont toujours captivé: pas seulement parce que Lawrence d’Arabie est un excellent film; également parce que j’eus un temps un directeur de thèse anglais, qui avait été le précepteur du jeune Fayçal II et qui avait toujours de bonnes anecdotes à raconter. Aujourd’hui, dans la guerre civile qui ensanglante la Syrie, on peut se demander qui sont les héritiers de ces nationalistes syriens de l’entre-deux-guerres: le régime de Bachar al-Assad ou les rebelles?

Le Conseil de sécurité de l’ONU vient d’inscrire les rebelles syriens du front djihadiste Al-Nosrasur sur la liste des organisations terroristes et la vidéo d’un rebelle découpant le cadavre d’un soldat au couteau fait oublier les atrocités commises par le régime de Bachar Al-Assad: l’image des rebelles est ternie et la communauté internationale a du mal trouver un point d’accord sur les modalités d’une solution diplomatique. L’Union européenne, à la demande de la Grande-Bretagne et de la France, a voté la levée de l’embargo européen sur les armes vers la Syrie. La Russie reste un allié indéfectible de Bachar Al-Assad et elle espérait, avec les États-Unis, organiser au mois de juin une conférence internationale, dite « Genève-2« . L’opposition, par la voix du président par intérim de la Coalition nationale syrienne (CNS), a déjà annoncé qu’elle boycotterait la conférence qui sera donc reportée. Bref, il est difficile de voir clair dans un conflit qui se caractérise par son extrême brutalité, d’autant plus que les enjeux ont évolué avec le temps. Alors qu’au départ, il semblait qu’il s’agissait d’une révolution pour davantage de libertés, dans la continuité du Printemps arabe, on se retrouve aujourd’hui avec une guerre confessionnelle, notamment entre chiites et sunnites. Un rapport de l’OTAN, révélé la semaine dernière par le World Tribune, souligne cette évolution mais montre également que la majorité des Syriens vivent mal la récupération de l’insurrection par des combattants qui viennent du Qatar et d’Arabie Saoudite. Est-ce un sursaut du vieux nationalisme syrien, par delà les différences confessionnelles? Une enquête a été menée auprès de la population et, même s’il faut prendre les résultats avec précaution, le rapport conclut que « les Syriens sont fatigués de la guerre et ont encore plus d’aversion pour les djihadistes que pour Bachar Al-Assad. » Et l’on nous livre ce chiffre étonnant: 70% des Syriens soutiendraient Bachar Al-Assad! De quoi se demander, comme en rêve Daoud Boughezala, s’il n’est pas temps, pour Assad, d’organiser un référendum…

Written by Noix Vomique

4 juin 2013 à 9 h 14 min

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5 Réponses

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  1. Je suis en pleine lecture sur la guerre qui opposa les Français libres aux forces de Vichy en Syrie en 1940,livre très intéressant.

    grandpas

    4 juin 2013 at 9 h 27 min

  2. Le nationalisme syrien (et arabe) est d’essence laïque dans le droit fil de la sécularisation forcée de Kemal Atatürk qui montra la voie à toute la région.
    La Syrie est encore aujourd’hui réputée laïque, sans doute le seul Etat arabe dans son cas. La guerre civile syrienne n’est pas totalement confessionnelle du moment que les communautés sont fracturées entre les trois ou quatre camps qui se disputent le pays. Mais certains acteurs extérieurs y poussent comme les Emirats et l’Arabie saoudite pour clarifier les canaux de financement. Une vraie guerre de religion est tellement plus simple.
    Plus par ici :
    http://royalartillerie.blogspot.fr/2013/02/syrie-une-la-sans-avenir.html

    • Catoneo, merci pour ces précisions (et pour le lien). On n’insistera jamais assez sur le fait que le nationalisme syrien -et plus généralement arabe- est d’essence laïque.

      Noix Vomique

      8 juin 2013 at 8 h 01 min

  3. […] J'aime ces vieilles photos en noir et blanc qui renvoient à des époques révolues. Ce cliché d'une manifestation à Alep, en 1936, évoque les origines du nationalisme syrien: le démembrement de l'Emp…  […]

  4. Assad c’est un peu leur assurance contre la charia, sans parler du massacre des Druses, des Chrétiens et des Alaouites. Alors, il préfèrent encore ce mec, même si c’est politiquement incorrect…faut comprendre.
    Amitiés.

    NOURATIN

    4 juin 2013 at 16 h 23 min


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