Noix Vomique

ChEvÈnEmEnT Not DeAd !

J’ai toujours bien aimé Jean-Pierre Chevènement, notamment pour son indépendance d’esprit et sa droiture intellectuelle. C’est à lui que je dois de m’être fait traité une première fois de réac; c’était un peu comme si des bobos m’avaient décerné la légion d’honneur. C’était en 1992, à la veille du référendum sur le traité de Maastricht: lors d’un dîner, alors que j’exprimais mon scepticisme, des amis avaient essayé de me convaincre que la monnaie unique, c’était le progrès, c’était cool et moderne. Curieusement, aujourd’hui, ce sont les mêmes personnes, qui votèrent bien entendu en faveur du traité, qui tirent à boulet rouge sur cet euro qui aggraverait le chômage et la précarité. Mais passons. Mercredi dernier, une fois de plus, Jean-Pierre Chevènement a su trouver les mots justes, lors d’un discours qu’il a prononcé au Sénat, dans le cadre du débat sur la situation en Syrie. Alors que la France se retrouve bien isolée sur la question syrienne, lâchée par ses alliés européens, et que François Hollande s’est couvert de ridicule en manifestant trop vite et trop imprudemment sa volonté de « punir » le régime syrien, Jean-Pierre Chevènement a su mesurer les enjeux et exprimer les doutes que l’on peut légitimement avoir avant d’intervenir. Tout en égratignant au passage le droit-de-lhommisme de ceux qui semblent s’indigner des seules victimes d’une attaque chimique. Extraits.

[…] En réalité, c’est la nature même de la guerre engagée en Syrie qui faisait et fait encore problème aujourd’hui. C’est une guerre civile et plus que cela une féroce guerre interconfessionnelle. Assad, dictateur brutal, défend les prérogatives d’une minorité, celle des Alaouites qu’il sait soutenus par d’autres minorités, chrétiennes par exemple mais aussi par une fraction de la majorité sunnite qui a longtemps bénéficié de la stabilité des courants d’affaires. L’expression « Assad doit partir ! » sous-estimait à l’évidence les appuis dont il disposait. La seule issue de cette guerre civile barbare est une issue négociée entre les deux camps.

Les Sunnites ou du moins une majorité d’entre eux veulent l’effacement des Alaouites. Ils doutent d’y réussir par la force. Ils comptent sur l’intervention extérieure, à l’exemple de ce qui s’est passé en Libye. Mais comparaison n’est pas raison. […]

La France doit d’autant plus se placer sur le terrain du droit international qu’elle est elle-même l’un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU. C’est son intérêt. Pour être une puissance repère, comme l’ont souhaité le Président de la République et vous-même, dans votre brillante intervention en conclusion de la Conférence des Ambassadeurs, la France ne doit pas s’affranchir du Droit. Or, le droit d’ingérence n’existe pas au regard de la Charte des Nations Unies. La mise en œuvre de la responsabilité de protéger, énoncée par l’Assemblée Générale des Nations Unies dans son document final de 2005, souligne que cette responsabilité incombe d’abord à chaque Etat et à défaut à la communauté internationale, je cite : « par une action collective résolue, par l’entremise du Conseil de Sécurité, conformément à la Charte, notamment son chapitre VII. Voilà ce que dit le droit.

Des frappes aériennes sur la Syrie ne pourraient ainsi s’effectuer qu’en dehors du cadre de la légalité internationale. Vous invoquez la légitimité et même vous essayez d’invoquer une autre source de droit en vous référant à la convention ancienne et aujourd’hui dépassée de 1925 interdisant l’utilisation, en temps de guerre, des armes chimiques dont la Syrie et pour cause – elle était alors sous mandat français – n’était pas partie prenante. Quant à la Convention plus récente sur l’interdiction des armes chimiques signée à Paris le 13 janvier 1993, vous savez pertinemment que ni la Syrie ni l’Egypte ne l’ont signée, le négociateur égyptien de l’époque, M. Amr Moussa, ayant alors expliqué que son pays y adhérerait quand les armes de destruction massive, nucléaires, bactériologiques et chimiques auraient été éliminées du Proche-Orient, la détention d’une telle arme contribuant, selon lui, à un équilibre de dissuasion régional. La Conférence d’examen du Traité de Non Prolifération (TNP) de mai 2010 vise la création d’un Moyen-Orient dénucléarisé. C’est dans ce cadre général qu’il faut agir pour préserver dans cette région les équilibres de sécurité. A l’heure actuelle, deux Etats ont signé mais n’ont pas ratifié la Convention d’interdiction des armes chimiques : la Birmanie et Israël, et six autres demeurent en dehors : Angola – Corée du Nord – Egypte – Somalie – Soudan du Sud – Syrie.

Vous évoquez la notion de crime contre l’humanité mais j’observe que le statut de Rome, portant création de la Cour Pénale Internationale (CPI), définit celui-ci très largement dans son article 7, mais ne mentionne pas spécifiquement l’utilisation d’armes chimiques. Dans la logique morale où vous vous placez, qui ne faut-il pas punir ? Les utilisateurs de bombes à fragmentation, de bombes au napalm, les pays qui refusent de signer les conventions d’interdiction des armes chimiques, bactériologiques, nucléaires, ceux qui n’ont pas ratifié le traité d’interdiction des essais nucléaires, ceux qui répriment par balles leur opposition ? La liste serait longue des Etats qu’il faudrait punir.

Aussi bien est-on sûr à 100 % de l’origine des frappes ? Or, n’ont été produits jusqu’à présent, au dire même de nos autorités, que des « faisceaux d’indices ». Exerçons le doute méthodique cher à Descartes. L’hypothèse qu’un groupe extrémiste comme le Front Al Nosra alimenté par des fournitures d’armes extérieures ou par des stocks qu’il aurait pu détourner, ait pu perpétrer ce crime abject pour entraîner une intervention occidentale n’a pas été sérieusement examinée. Or, chacun sait que les déclarations du Président Obama d’août 2012 faisant de l’utilisation d’armes chimiques la ligne rouge légitimant une intervention militaire, ont provoqué depuis lors une surenchère d’accusations parmi les groupes d’opposition et leurs relais. Nous savons depuis les guerres yougoslaves que des populations d’un des belligérants peuvent être choisies comme cibles pour justifier une intervention extérieure. Dans une guerre intercommunautaire féroce comme celle-là, nous ne pouvons pas avoir un degré absolu de certitude. Aussi bien on ne discerne pas clairement quel eût été l’intérêt du régime syrien qui avait pris le dessus par des moyens conventionnels, d’ailleurs tout aussi barbares.Ainsi la morale remplace le droit. Ce n’est pas un progrès car seul le droit protège tandis que la morale d’où procède la sanction est à l’appréciation des plus forts. La France doit être le soldat du Droit. L’esprit de défense n’a rien à gagner à ce que la France confectionne un droit à sa mesure, en marge du droit international reconnu par l’ONU.

J’en viens maintenant au fond politique de cette affaire. Quels sont nos objectifs politiques ?

L’opposition syrienne démocratique est divisée. La guerre l’a marginalisée au profit de groupes extrémistes. Le cours des révolutions arabes en Tunisie et plus encore en Egypte doit nous rendre prudents. Le premier acte ne pouvait que recueillir notre sympathie. Le second acte a vu l’islamisme politique prendre le pas sur les revendications démocratiques initiales et tendre à la confiscation du pouvoir. Des minorités de plus en plus importantes se sont senties menacées. En Egypte, l’armée a interrompu le processus, avec d’ailleurs – je le note – le soutien de l’Arabie Saoudite. Est-ce là notre référence ? Quelle cohérence y a-t-il entre notre combat justifié au Mali contre les groupes djihadistes armés et la complaisance dont nous ferions preuve à l’égard de ces mêmes groupes dans la guerre civile qui déchire la Syrie ? La France doit soutenir partout non pas l’islamisme politique mais la démocratie, au Mali, au Niger, en Libye, en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Arabie Saoudite, au Qatar, à Bahreïn, dans le respect du principe de non ingérence, bien sûr, et sous le contrôle du Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU).

Quel effet des frappes américaines et françaises, même brèves et limitées, auront-elles ? D’ores et déjà la menace des frappes a fait se gonfler le flot des réfugiés aux frontières du Liban et de la Jordanie. On ne pourra pas éviter les dommages collatéraux, surtout si les stocks d’armes chimiques sont visés. Que se passera-t-il le jour d’après ?

D’autres frappes ? Sur la Syrie ? Il serait terriblement imprudent de cibler l’arsenal chimique syrien. Ou sur l’Iran ? Un engrenage incontrôlable risque de se mettre en marche. Encore une fois restons fidèles à Descartes et traitons séparément des dossiers dont la solution doit rester distincte : la Syrie, la Palestine, l’Iran. La « fabrication d’un ennemi » est chose facile. Elle sert rarement la cause de la paix.

Le rôle de la France doit être de faire pression pour que l’opposition syrienne désigne ses représentants à la Conférence de Genève II et que celle-ci puisse se réunir dans les prochaines semaines. Cette négociation peut se faire par des rencontres bilatérales dans les couloirs du G20, à Saint-Pétersbourg, mais le G20 n’a pas vocation à remplacer le CSNU. C’est dans le cadre de celui-ci que nous pouvons obtenir une trêve dans la guerre civile et un compromis qui préserve autant que possible l’unité de la Syrie. La balkanisation de la Syrie serait, comme nous le voyons aujourd’hui en Irak, la source de malheurs encore plus grands. Des frappes militaires risquent non de faciliter un compromis mais de reporter aux calendes la négociation nécessaire.

Il faut mettre un peu de cohérence dans notre politique: c ’est une facilité de crier « Munich ». C’est du même niveau que Guy Mollet assimilant Nasser à Hitler. Ce n’est pas digne des républicains que nous devrions être.

Le bilan des ingérences passées – Irak, Kosovo, Libye – n’est pas reluisant. Sachons tirer les leçons de l’expérience. […]

Ce discours, que j’applaudis des deux mains, est à découvrir dans son intégralité ici.

Written by Noix Vomique

6 septembre 2013 à 15 h 19 min

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6 Réponses

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  1. Les leçons de l’expérience? Oui, en effet. Non seulement nous avons affaire à des amateurs mais encore
    les gens qui prétendent nous diriger sont sans mémoire. Les erreurs du passé ils en tirent gloire du moment qu’elles collent bien à leur idéologie.
    « La syrie a ratifié la convention de 1925 », voilà ce qu’on peut lire et entendre sur nos media!
    Merci de signaler que c’était l’époque du protectorat français…si c’est pas de la désinformation ça, entre autres!
    Amitiés.

    NOURATIN

    6 septembre 2013 at 16 h 33 min

    • En effet, Nouratin, sur cette question, Hollande et sa clique donnent l’impression d’être des amateurs, pour ne pas dire des incompétents. C’est inquiétant.

      Noix Vomique

      8 septembre 2013 at 21 h 43 min

  2. Je dois avouer ne pas être fana de JP Chevènement (bien qu’il me soit arrivé une fois de voter pour lui, mais ne l’ébruitez pas, s’il vous plait). En général je le considère plutôt comme une horloge arrêtée, qui donne l’heure exacte deux fois par jour.
    Mais en l’occurence ce qu’il dit est plutôt juste – même si je me serais bien passé du couplet sur « l’occidentalisme », mais je suppose qu’il lui faut montrer qu’il est bien de gauche, tout « réac » qu’il soit.

    Aristide

    8 septembre 2013 at 18 h 12 min

    • Une horloge arrêtée? Oh, comme vous y allez, Aristide!
      Sans doute suis-je pervers mais j’aime également Chevènement pour l’image rance qu’il a auprès des bobos: ça me réjouit à tel point que, moi aussi, il m’est arrivé de voter pour lui… Mais je vous fais confiance, ça, ça reste entre nous, bien évidemment.
      Quant au couplet sur l’occidentalisme, il ne me dérange pas plus que cela. On peut également l’interpréter comme une critique à l’égard de ceux qui pensent que des valeurs occidentales, telles que la liberté, la démocratie et les droits de l’Homme, sont exportables n’importe où dans le monde, alors qu’elles ne sont pas forcément compatibles avec toutes les cultures…

      Noix Vomique

      8 septembre 2013 at 22 h 06 min

      • Hum… et « La Révolution de 1789 [qui] visait à l’universalité », qu’en faites vous?
        Je crains fort que tout ceci ne soit pas d’une extrême cohérence, mais bon, il s’adresse à une assemblée politique, et en ce cas ce qui importe c’est la musique plus que les paroles.

        Aristide

        9 septembre 2013 at 9 h 58 min

  3. je signe aussi!

    droitedavant

    9 septembre 2013 at 1 h 11 min


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