Noix Vomique

Mais dites-moi, ils ne seraient pas un peu réactionnaires, les syndicats?

Depuis quelques jours, la question de l’ouverture des magasins le dimanche ou la nuit est revenue sur le tapis. La semaine dernière, le magasin Sephora des Champs-Élysées était condamné à fermer le soir à 21 heures. Au même moment, le tribunal de commerce de Bobigny ordonnait aux enseignes de bricolage Castorama et Leroy Merlin de cesser d’ouvrir leurs magasins le dimanche. Les syndicats, qui ont mulitiplié ces dernières années les actions judiciaires, crient victoire alors que les salariés, qui précisent qu’ils sont volontaires pour travailler le dimanche ou le soir, craignent désormais pour leurs emplois. Le débat est lancé et chaque camp nous ressert ses arguments. Il ne faut pas attendre une solution du gouvernement: l’exécutif, incapable de trancher, devenu complètement inaudible à force de cacophonie, n’a rien trouvé de mieux que confier à l’ancien président de La Poste, le controversé Jean-Paul Bailly, une mission consistant à « éclairer les enjeux de l’ouverture de certains commerces le dimanche » et « faire des propositions au gouvernement ». Autant dire qu’on tourne en rond: Jean-Paul Bailly a déjà rédigé un rapport sur le même sujet, en décembre 2007, alors que Nicolas Sarkozy proposait « que les salariés qui veulent travailler le dimanche puissent le faire sur la base de l’accord, du volontariat, qu’ils soient payés le double et que l’on puisse élargir les possibilités de travailler pour créer la croissance« . À l’époque Jean-Paul Bailly avait conclu non sans une certaine ambiguïté que l’attente des consommateurs avait « changé en profondeur » mais que  « le dimanche [devait] rester un jour différent des autres« . Il ajoutait notamment que le dimanche était un  « marqueur historique, culturel et identitaire« .

Séphora, les enseignes de bricolages: les Champs-Élysées ne sont certes pas comparables avec ces immondes verrues commerciales qui poussent à la périphérie des villes. Pourtant, à chaque fois, les syndicats semblent motivés par leur combat contre le libéralisme. Mais au nom de quoi livrent-ils ce combat? Au nom du progrès? De la morale? Ou de la tradition?  Car, dans ce procès du singe à la française, on ne sait pas très bien qui sont les évolutionnistes et les créationnistes. Quand les syndicats, sans se soucier de ce que veulent réellement les salariés, défendent le repos du seul dimanche, et oublient un peu rapidement les gens qui travaillent le samedi, on se demande s’ils ne puisent pas leur inspiration directement dans la Bible, dans la Genèse et, surtout, dans cette source morale fondamentale que sont les Dix commandements (Exode 20:8-11):

Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.

Les syndicats nous répondront qu’ils luttent contre l’esclavagisme, blablabla. Ils expliqueront que le repos dominical est un droit et, d’ailleurs, qu’il correspond à une tradition culturelle. Or justement, ce n’est pas la première fois qu’ils défendent une certaine idée de la France, de ses traditions mais aussi de sa moralité. Le travail du soir ou du dimanche ne se fait-il pas au détriment du temps familial? Franchement, quel genre de femme a besoin d’acheter du parfum à onze heures du soir? Quant au mécréant qui a besoin d’acheter une perceuse électrique un dimanche matin: il ne pourrait pas s’occuper plutôt de l’éducation de ses mouflets? Ces considérations nous renvoient au dix-neuvième siècle, lorsque les syndicats combattaient le travail nocturne des femmes.

Au XIXème siècle, en effet, les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler dans l’industrie et on se demande alors s’il faut leur accorder l’égalité avec les hommes ou bien davantage de protection. Finalement, les femmes sont considérées comme des victimes et on se fera protecteur. Lors de son premier congrès en 1866, la 1ère Internationale pose la question du travail des femmes. Le délégué allemand de la section de Magdebourg soutient que la femme honnête doit trouver un mari qui travaille et qui lui permet ainsi de rester à la maison: selon lui, c’est l’unique remède contre la prostitution. Les proudhoniens Félix-Eugène Chemalé et Henri Tolain, de la section française, proposent quant à eux que « le travail des femmes doit être énergiquement condamné comme principe de dégénérescence pour la race et un des agents de démoralisation de la classe capitaliste ». La femme, disent-ils, a reçu de la nature des fonctions déterminées; sa place est dans la famille! Ils considèrent que seule une mère peut élever son enfant pendant son premier âge et ils citent des statistiques qui mettent en avant la mortalité des enfants abandonnés aux nourrices ou aux crèches. Leur arguments sont également d’ordre moral: «À elle seule, la mère est capable de donner à l’enfant une éducation morale, de former un honnête homme. D’autre part, la femme est le lien, l’attrait qui retient l’homme à la maison, lui donne l’habitude de l’ordre et de la moralité, adoucit ses moeurs. Telles sont les fonctions, tel est le travail qui incombre à la femme: lui en imposer un autre est une chose mauvaise » [1]. La proposition de Chemalé et Tolain contre le travail des femmes est adoptée à la majorité. Quant à Henri Tolain, il est connu pour avoir été, à partir de 1876, le rapporteur de la loi sur les syndicats professionnels.

Plus tard, une loi est votée le 2 novembre 1892: elle interdit aux femmes, ainsi qu’aux enfants, de travailler entre 21 heures et 5 heures du matin. Conservateurs et révolutionnaires se sont parfaitement entendus pour reprendre les arguments de la 1ère internationale: pour eux, la femme ne peut être séparée de l’enfant qu’elle a porté et qu’elle doit élever. Une femme qui travaille la nuit n’a pas de moralité. De plus, dans une France préoccupée par le déclin de la natalité, le travail des femmes en usine est accusé de les détourner de la maternité. Enfin, la Grande Dépression a entraîné du chômage et le travail des femmes semble alors faire concurrence à celui des hommes. Autant de raisons pour renvoyer les femmes dans leurs foyers. Aux yeux de nos contemporains, la loi de 1892 est évidemment sexiste: en 2000, pour appliquer les directives de Bruxelles qui exigeait « l’égalité homme-femme« , Martine Aubry, alors ministre du Travail, proposa d’autoriser le travail de nuit des femmes dans l’industrie et une loi fut votée en ce sens en 2001. Mais, un peu comme les partisans de la loi de 1892, qui avaient fait appel à des médecins pour expliquer que  “la privation de sommeil est une des plus pénibles que l’on puisse endurer”, les syndicats n’ont pas renoncé et soulignent, étude de l’INSERM à l’appui, que le risque de cancer du sein augmente significativement de 30% chez les femmes travaillant la nuit.

Les débats parlementaires lors du vote de la loi de 1892 sont révélateurs des enjeux qui se cachent aujourd’hui derrière ces histoires de travail noctune ou dominical. François Deloncle, député républicain opportuniste, s’était alors opposé à l’ajout de quelques articles sur les femmes en couches: “Je ne veux pas que l’on protège la femme après ses couches parce que je suis partisan de la liberté” [2]. C’est en effet au nom de la liberté que l’on s’oppose à la loi de 1892! Or l’enjeu est là, et l’on comprend soudain que notre gouvernement, tant épris de modernité, soit embarrassé par la question: la modernité est aujourd’hui incarnée par ces libéraux qui réclament l’ouverture des magasins le soir et le dimanche au nom justement de la liberté! Peu importe la tradition. À l’inverse, les syndicats, résolument antilibéraux, se retrouvent obligés de défendre des valeurs… hum… réactionnaires.

Pour le gouvernement, il est difficile de trancher sans être pris dans une contradiction. Certes, ce libéralisme qui réclame l’ouverture des magasins le soir et le dimanche est un libéralisme dogmatique qui croit que la liberté permet de faire n’importe quoi. Il est prêt à tout transformer en marchandise. C’est un libéralisme déraciné, qui proclame avec Adam Smith qu’un « marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier« . En Europe, il a remplacé les nations par un marché unique. C’est un libéralisme qui n’a aucune culture ni, donc, aucune morale. Il a d’ailleurs dépassé le champ de l’économie pour investir celui du sociétal: n’a-t-on pas vu comment les libéraux soutenaient le mariage pour tous, au risque de saper les fondements de notre civilisation? C’est justement là que la gauche est coincée: elle a trouvé plus moderne qu’elle! Il ne reste donc aux syndicats, et à une certaine gauche, que la seule solution de défendre contre le libéralisme le modèle du dimanche traditionnel, qui est à la fois religieux et familial. Cela les rapproche à la fois des démocrate-chrétiens et des réactionnaires. Aussi, ami syndicaliste, écoute-moi. Abandonne ton marxisme putréfié. Au fond de toi, tu sais bien que ça ne mène nulle part. Tu défends une certaine idée du travail. Une certaine idée de la famille. Tu veux protéger ton pays du libéralisme mondialisé. Rejoins la réaction. Assume enfin le fait d’être réactionnaire. Tu te sentiras mieux. Au fond de toi, ne sais-tu pas que les seules valeurs qui comptent sont le travail, la famille et la patrie?

[1] Jacques Freymond (dir.), La Première Internationale. Recueil de documents, Librairie Droz, Genève, 1962. 2 volumes, 454 et 499 p.

[2] Jacqueline Laufer et al.  « Le travail de nuit des femmes », Travail, genre et sociétés 1/2001 (N° 5), p. 135-160.
URL : www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2001-1-page-135.htm.

Written by Noix Vomique

6 octobre 2013 à 18 h 06 min

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15 Réponses

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  1. […] Depuis quelques jours, la question de l'ouverture des magasins le dimanche ou la nuit est revenue sur le tapis. La semaine dernière, le magasin Sephora des Champs-Élysées était condamné à fermer le…  […]

  2. Allons bon ! Me voilà réac !

    Nicolas

    6 octobre 2013 at 22 h 07 min

    • Mais oui, voyons, admettez-le une bonne fois pour toutes! Rejoignez la réacosphère, vous en mourez d’envie!

      Noix Vomique

      6 octobre 2013 at 23 h 30 min

      • Bof.

        jegoun

        6 octobre 2013 at 23 h 35 min

        • Bof? Vous ne voulez pas vous battre contre ce libéralisme qui s’attaque à notre identité et nos traditions? M’enfin?

          Noix Vomique

          6 octobre 2013 at 23 h 38 min

          • Si bien sur. Mais la, je rentre du bistro. Hips.

            jegoun

            6 octobre 2013 at 23 h 50 min

          • Quoi? Vous rentrez du bistro? Mais je rêve! Vous faites travailler les gens le dimanche, vous?

            Noix Vomique

            7 octobre 2013 at 0 h 48 min

          • Les patrons seulement.

            jegoun

            7 octobre 2013 at 7 h 21 min

  3. Si je peux me permettre de faire mon cuistre :
    Lorsque vous écrivez : « C’est un libéralisme déraciné, qui proclame avec Adam Smith qu’un « marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier » cela laisse entendre qu’Adam Smith écrivait cela en manière de compliment.
    Ce qui n’est pas le cas.
    Smith était, en règle générale, favorable au libre-échange, c’est entendu, mais il se méfiait de l’influence politique des marchands.
    Smith comprenait encore la nécessité du cadre politique national, et la tension qui peut exister entre ce cadre politique indispensable et les tendances internationalistes du commerce.
    Ce qui n’est pas forcément le cas de certains de ses successeurs.
    Voilà, c’était la minute pinaillage érudit.
    Ne m’en veuillez pas, on fait dire à Smith beaucoup de bêtises qu’il n’a pas dites et, bien que ce ne soit pas mon auteur préféré, je ne peux m’empêcher de rectifier à l’occasion.

    Aristide

    7 octobre 2013 at 20 h 58 min

    • Mais non, vous ne faites pas votre cuistre, Aristide. J’ai utilisé une citation tronquée. Si Adam Smith comprenait encore la nécessité du cadre politique national, les libéraux actuels feraient bien de s’en inspirer! Merci pour cette mise au point!.

      Noix Vomique

      7 octobre 2013 at 23 h 52 min

  4. Génial, bravo! « Travail, Famille, Patrie »…pour les descendants abatardis de Thorez et de Léon Jouhaud c’est un coup de pied au derrière de grand style…et inattaquable, qui plus est!
    Amitiés.

    NOURATIN

    8 octobre 2013 at 15 h 11 min

    • En son temps, « Travail Famille Patrie » a séduit de nombreux syndicalistes, tels René Belin, qui était un cadre de la CGT et qui dirigea après 1936 l’hebdomadaire Syndicats. Il dénonça le racisme au grand meeting de la LICA, au Cirque d’Hiver, en juin 1939. Dix-huit mois plus tard, il est cosignataire du Statut des Juifs d’octobre 1940. Et il est ensuite nommé ministre de la Production industrielle et du Travail au gouvernement de Vichy!

      Noix Vomique

      12 octobre 2013 at 16 h 02 min

  5. Cette époque est salvatrice. Les braves bourgeois de droite (dont je suis) se sont rendus compte au cours de récentes manifestations que la violence policière, les gardes à vue arbitraires, et le mépris de la classe dirigeante pouvaient être « liberticides ». Autant de pas vers la CGT, les luttes sociales, etc.
    Et votre billet met brillamment en scène les pas que font la CGT dans l’autre direction.
    Il y a une révolte à droite et à gauche contre le libéralisme (compris dans le sens « il est interdit d’interdire » à la fois dans la sphère morale et économique, et non sur des questions de poids de l’État ou de niveau de déficits budgétaires).
    Le dessin de Plantu (avec le barbu et le cégétiste, croqués comme outils de la nouvelle domination) est révélateur. Le succès de Lasch/Michéa chez les lecteurs de droite en est un autre.

    droitedavant

    9 octobre 2013 at 13 h 12 min

  6. [Note de service] Par ailleurs, il faudrait que vous revoyiez le paramétrage de votre compte twitter sur wordpress. L’adresse utilisée est @NuxVomica1, qui n’a rien à voir avec vous. Il me semble que vous êtes @NoixVomique. Les tweets ne rendent ainsi pas grâce à vos mérites!

    droitedavant

    9 octobre 2013 at 13 h 16 min

    • Oui, j’ai vu et j’essaie en vain de régler ce problème depuis 2 jours.

      En fait, @NuxVomica1 est le nom d’utilisateur que j’avais d’abord utilisé, début 2012, avant d’opter pour mon pseudonyme actuel qui est @NoixVomique. Quand j’ai changé le nom de mon compte, quelqu’un, sans doute mal intentionné, a aussitôt créé un nouveau compte twitter en reprenant le nom NuxVomica1. J’ai bien essayé d’actualiser mon nom d’utilisateur dans les réglages que propose WordPress, sous Réglages > Partager, en entrant notamment mon nouveau nom dans la case prévue à cet effet. Mais c’est toujours mon ancien nom qui s’affiche lorsque qu’on partage un billet. Quelqu’un a-t-il une solution?

      Noix Vomique

      12 octobre 2013 at 16 h 13 min


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