Noix Vomique

Archive for novembre 2013

Un centenaire à la commémore-moi le noeud

Je n’aime pas les commémorations. Le 7 novembre, dans le discours qu’il a prononcé pour lancer les cérémonies du centenaire de la Grande guerre, le Président de la République a conforté mon scepticisme lorsqu’il déclara que « Commémorer, c’est porter un message de confiance dans notre pays« : ça ne veut rien dire. Je n’aime pas cette façon qu’ont les politiques de s’approprier le passé en fonction de leurs besoins immédiats. Je n’aime pas la précipitation des médias et des politiques pour commémorer, avec un an d’avance, le début de la Première guerre mondiale. Car on va en bouffer, du Poilu, et on peut craindre que cette commémoration ne finisse par ressembler à un cunnilingus aussi baveux qu’interminable. Je n’aime pas cette dérive commémorative que l’on observe en France depuis quelques années et qui entretient une confusion entre l’histoire et la mémoire.

En fait, les Anciens combattants ont eux-mêmes contribué à cette confusion lorsqu’ils essayaient d’entretenir le souvenir de leurs camarades tombés pour la France. Mais aujourd’hui, avec le centenaire de la guerre, alors que ces anciens combattants sont tous morts, la mémoire évolue selon l’air du temps. L’historien Pierre Nora le soulignait récemment, lors d’un entretien croisé avec Jean-Noël Jeannerey paru dans Le Monde: « la Grande Guerre concorde avec quelque chose du victimisme contemporain qui fait apparaître les combattants de la guerre de 1914, traditionnellement tenus pour des héros, comme des victimes« . Il n’est donc pas étonnant que François Hollande insiste pour que les fusillés et les mutins, qui pourtant n’avaient jamais été oubliés par les historiens, soient réintégrés dans notre « mémoire collective » et trouvent leur place au musée de la guerre des Invalides. De la même façon, le président de la République ne pouvait pas manquer l’occasion d’évoquer les 430 000 soldats venus des colonies, allant même jusqu’à parler d’une « dette d’honneur » que la France aurait souscrit à l’égard de leurs descendants: « cette dette d’honneur, nous l’honorons, en ce moment-même au Mali, pour lutter contre le terrorisme et préserver, à notre tour, l’intégrité d’un pays démocratique« . Dès lors, on ne peut empêcher l’obsession antiraciste de la gauche d’affleurer dans le discours présidentiel: selon François Hollande, la Grande Guerre apprendrait en effet à la France d’aujourd’hui « l’intransigeance face aux haines, face au racisme« . Et on frémit à l’idée que le centenaire de la Grande guerre pourrait se transformer en célébration du vivre-ensemble.

Mais finalement, pourquoi pas? Que s’agit-il de transmettre à travers la commémoration de la Grande guerre? En fait, ce genre de commémoration est souvent un prétexte pour parler du temps présent. Sans doute parce que le passé est en train de nous échapper. Dans Après l’Histoire [1], Phillipe Muray écrivait « Les célébrations et commémorations ne sont proliférantes que parce qu’elles servent d’abord à masquer la dangereuse réalité de la fin de l’Histoire. […] Elles ont aussi pour but d’assurer les transitions les plus douces possibles entre ce qu’on peut encore savoir du monde d’hier et les désastres actuels« . Dans un article paru le 11 novembre dans Le Figaro, Pierre Nora expliquait combien il était difficile de nos jours de comprendre la guerre de 14-18. Lorsque j’en parle en classe à mes élèves, leur première réaction est l’incrédulité: incapables de comprendre ce qu’est l’amour de la patrie, ils me demandent invariablement si on ne pouvait pas refuser d’aller au combat, si on ne pouvait pas s’échapper. Au mieux, ils perçoivent les Poilus comme des victimes. Au pire, comme des imbéciles incapables de déserter. Mais jamais comme des héros. Comment, dans ce cas, restituer le patriotisme de l’époque, alors qu’on vit aujourd’hui dans un temps immédiat, coupé du passé, et faire comprendre que nous avons, aussi, une dette envers nos ancêtres? Cela rejoint cette interrogation d’Alain Finkielkraut dans L’identité malheureuse [2]: « Y a-t-il encore une place pour les oeuvres et les actions des morts dans le monde fluide, volatil et volubile des vivants?« 

Dans son discours, François Hollande a bien essayé de nous suggérer que commémorer, «c’est renouveler le patriotisme, celui qui unit, qui rassemble et n’écarte personne». Mais, dans sa bouche, étrangement, le mot «patriotisme» sonne faux. C’est pourtant là une question que la Grande guerre nous pose aujourd’hui. Que doit-on à la Patrie, et donc à l’État? Doit-on accepter de se sacrifier quand l’État nous le demande? En 1914, le patriotisme obéit à un réflexe défensif que l’on retrouve dans toutes les classes sociales. Lorsque l’État mobilise les Français et les envoie se battre sur le front, sa légitimité n’est pas remise en question. Elle commencera seulement à l’être quelques années plus tard, comme réponse à la brutalité de la guerre. Or, dans un certain nombre de pays, paradoxalement, cela débouchera sur des régimes totalitaires où l’État deviendra tout puissant. Aujourd’hui, alors que la France traverse une crise d’identité et que la classe politique est largement déconsidérée, alors que l’État ne cesse d’alourdir les taxes et les impôts, François Hollande en appelle au patriotisme des Français. Selon lui, ce centenaire nous indiquerait qu’il faut nous mobiliser pour « gagner les batailles économiques« . Confronté à une impopularité extraordinaire, il se prend à rêver d’Union sacrée.

Peu importe, d’ailleurs, ce que l’on commémore: à plusieurs moments, dans son discours à l’Élysée, François Hollande, fidèle à sa réputation d’homme de synthèse, a fusionné les souvenirs de 1914 et 1944. À une époque où l’on se plaint que les élèves n’ont plus aucun sens de la chronologie, ce pack mémoriel n’est pas seulement discutable: il est extrêmement maladroit. Mais le président de la République n’est pas là pour nous donner des leçons d’histoire: « S’il y a un principe que je retiens« , dit-il, « c’est que la mémoire ne divise pas, jamais, elle rassemble« . Or, lors de la cérémonie du 11 novembre, François Hollande était loin de rassembler: il s’est fait siffler et huer. C’est regrettable mais symptomatique. Car le président de la République n’a pas compris que la mémoire, qui rend compte d’un rapport affectif avec le passé, est forcément fragmentaire. Alors que l’histoire est une construction scientifique qui tend à être générale, la mémoire est en effet plurielle: chaque groupe prétend détenir la vérité historique. Les mémoires sont parfois contradictoires: il est donc illusoire de penser qu’elles vont rassembler. Dans ces conditions, les sifflets du 11 novembre ne sont pas surprenants. On aurait aimé une révolte de François Hollande, qu’il se mette en rogne et qu’il affronte les siffleurs. Mais rien. Sans doute sait-il, au fond de lui, alors que la société française est de plus en plus fragmentée, qu’il n’est pas crédible quand il parle de patriotisme. Alors, imperturbable, il va se contenter de poursuivre cette farce des commémorations, quitte à tomber dans ce travers que l’historien Nicolas Offenstadt avait dénoncé à l’époque de Nicolas Sarkozy: Nicolas Offenstadt, qui est aujourd’hui, ô surprise, membre du conseil scientifique de la mission du Centenaire, avait alors reproché à l’ancien président de la République de nous servir une «histoire bling-bling [qui] se marque d’abord par des  mises en scène soigneusement médiatisées, dans des lieux choisis comme symboliques, de combats valorisants, hauts lieux de la mémoire nationale». Sans blague.

[1] Philippe MURAY. Après l’Histoire I, Paris, Les Belles lettres, 2001, 288 pages.

[2] Alain FINKIELKRAUT. L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013, 231 pages.

Publicités

Written by Noix Vomique

29 novembre 2013 at 16 04 43 114311

Publié dans Uncategorized

Racisme et diversité culturelle: la leçon de Claude Lévi-Strauss

Jeudi dernier, au Musée du Quai Branly, à l’occasion de la remise du prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits, Jacques Chirac n’était pas le seul à avoir l’air de radoter. François Hollande lui a rendu hommage: «Jacques Chirac, vous avez illustré d’abord la diversité culturelle, c’est-à-dire le respect de toutes les civilisations, de tous les continents», a-t-il déclaré, avant de saluer la «détermination» de l’ancien président «dans la lutte contre la xénophobie,  le racisme, l’antisémitisme». Bref, le baratin habituel. Déjà, le 7 novembre dernier, dans le discours qu’il a prononcé pour lancer les cérémonies du centenaire de la Grande guerre, François Hollande avait cru bon, également, de dire que la Première guerre nous rappelait «l’intransigeance que nous devons avoir face aux haines, au racisme». Nos hommes politiques ne se rendent-ils pas compte que les mots «racisme», «xénophobie» ou encore «diversité culturelle», à force d’être répétés, sonnent creux? Cette fois-ci, au Musée du Quai Branly, cette litanie était d’autant plus consternante qu’elle était prononcée dans l’amphithéâtre Claude Lévi-Strauss: or, on sait combien le grand ethnologue était sceptique sur l’utilité de la lutte contre le racisme. Claude Lévi-Strauss est pourtant l’auteur de Race et histoire [1], qui est devenu avec le temps un classique de la littérature antiraciste. Mais, comme Alain Finkielkraut le rappelle dans L’identité malheureuse [2], il avait ensuite poursuivi sa réflexion, prenant le risque de heurter tous les moralistes qui l’avaient jusque-là encensé .

Tout avait commencé au lendemain de la Seconde guerre mondiale, lorsque, sous le coup de l’horreur qu’inspiraient les camps d’extermination nazis, l’UNESCO fut chargée de condamner scientifiquement le racisme. Claude Lévi-Strauss participa à la commission internationale de savants chargés de rédiger la première déclaration de l’UNESCO sur la race, parue en 1950. Dans la foulée, il rédigea en 1952 Race et histoire, où il cherchait, selon ses propres mots, à «réconcilier la notion de progrès et le relativisme culturel».  En 1971, alors que l’UNESCO célébrait l’Année internationale de la lutte contre le racisme, il donna une nouvelle conférence intitulée Race et culture [3] où il concluait que chaque culture avait le droit de rester sourde aux valeurs des autres, de façon à protéger et transmettre sa propre identité:

La fusion progressive de populations jusqu’alors séparées par la distance géographique, ainsi que par des barrières linguistiques et culturelles, marquait la fin d’un monde qui fut celui des hommes pendant des centaines de millénaires, quand ils vivaient en petits groupes durablement séparés les uns des autres et qui évoluaient chacun de façon différente, tant sur le plan biologique que sur le plan culturel. Les bouleversements déclenchés par la civilisation industrielle en expansion, la rapidité accrue des moyens de transport et de communication ont abattu ces barrières. En même temps se sont taries les chances qu’elles offraient pour que s’élaborent et soient mises à l’épreuve de nouvelles combinaisons génétiques et des expériences culturelles. Or, on ne peut se dissimuler qu’en dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu’elle assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce même mouvement qui entraîne l’humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et dans les musées parce que nous nous sentons de moins en moins certains d’être capables d’en produire d’aussi évidentes.

Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.

Cette intervention fit «un assez joli scandale», car elle allait à l’encontre des idées de tolérance et d’ouverture prônées par l’UNESCO. Claude Lévi-Strauss fut accusé de défendre la xénophobie et le racisme si bien qu’il trouva utile, en 1983, de se justifier dans la préface du Regard éloigné [4]:

Je m’insurge contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme et des attitudes normales, légitimes même, en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de la penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement. Si comme je l’ai écrit ailleurs, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi : elles ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports persiste entre elles une certaine imperméabilité.

Ainsi, l’antiracisme entretient une confusion entre le racisme et la volonté légitime de préserver son identité culturelle. Il n’est pourtant pas honteux de vouloir garder son quant-à-soi. Mais l’antiracisme a pris l’habitude de condamner l’attachement identitaire, comme si celui qui revendiquait ses racines était forcément un nazi prêt à installer partout des chambres à gaz. De cette façon, l’antiracisme participe à l’appauvrissement et à l’uniformisation des cultures. D’un autre côté, nos sociétés contemporaines ont oublié qu’une «distance physique suffisante» était nécessaire pour marquer leur différence et vraiment tolérer l’autre. En 1986, alors qu’on assistait à l’émergence de l’extrême-droite en France, dans une interview accordée à L’Express où il se présentait lui-même comme un «anarchiste de droite», Claude Lévi-Strauss revint sur le scandale qu’il avait provoqué à l’UNESCO:

– En 1971, vous avez fait à l’Unesco un scandale dont on se souvient encore. Dans cette conférence («Race et culture»), vous introduisiez une différence entre racisme et xénophobie…

– J’ai réagi contre cette tendance qui consiste à banaliser la notion de racisme, qui désigne une doctrine fausse mais précise à en faire une sorte d’amalgame qui ne veut plus rien dire. Quand on dénonce comme racistes un attachement à certaines valeurs, un manque de goût pour d’autres – attitudes excusables ou blâmables, mais profondément ancrées dans les communautés humaines – on aboutit à ceci : les gens a qui on fait ce reproche se disent « Si c’est ça le racisme, alors, moi, je suis raciste ». Et il me semble qu’on fabrique ainsi des racistes.

– Pour Le Pen, vous tiendrez ce genre de raisonnement ?

– Je ne peux pas dire que j’ai une quelconque sympathie pour un certain nombre de propos que tient M. Le Pen, mais je crois qu’on lui a mâche la besogne en laissant s’instaurer la confusion que j’ai signalée. Racisme anti-jeunes, racisme anti-femmes … On ne sait plus ce que cela veut dire…

– Une obsession que l’on trouve dans beaucoup de vos ouvrages, c’est l’avènement d’une monoculture de masse.

– Nous sommes placés, en effet, devant un pari : l’Histoire nous enseigne que l’humanité n’a jamais trouvé son originalité que dans un certain équilibre entre l’isolement et la communication. II a fallu que les cultures communiquent, sinon elles se seraient sclérosées. Mais il a aussi fallu qu’elles ne communiquent pas trop vite, pour se donner le temps d’assimiler, de faire leur ce qu’elles empruntaient au-dehors. Le pari est que ça continuera.

– Spontanément ?

– À mesure que nous verrons l’humanité s’homogénéiser se créeront, en son sein, d’autres différences. Quelques signes avant-coureurs se manifestent : par exemple, la multiplication des sectes en Californie (j’y ai passé quelques semaines à la fin de 1984) ; ou encore des phénomènes qui nous paraissent pathologiques, comme la difficulté croissante de communication entre les générations, mais qui ont peut-être un côte positif que nous ne soupçonnons pas. Plus l’humanité devient grosse, si je puis dire, moins elle devient transparente à elle-même.

Aujourd’hui, dans le contexte de la mondialisation, le message de Race et culture prend tout son sens. L’antiracisme, qui porte aux nues le métissage, va à l’encontre de la diversité culturelle du monde: celle-ci est donc en train de s’appauvrir. La croissance démographique dans les pays du Sud a accéléré les flux migratoires sans laisser aux pays du Nord le temps de les assimiler; partout, les modes de vie et de pensée s’uniformisent rapidement sous l’effet d’une économie et d’une communication toujours plus globalisées. Claude Lévi-Strauss avait pressenti cette évolution. Pour s’en préserver, il soulignait déjà dans Race et culture que les frontières sont nécessaires:

Une culture consiste en une multiplicité de traits dont certains lui sont communs, d’ailleurs à des degrés divers, avec des cultures voisines ou éloignées, tandis que d’autres les en sépare de manière plus ou moins marquée. Ces traits s’équilibrent au sein d’un système qui, dans l’un et l’autre cas, doit être viable, sous peine de se voir progressivement éliminé par d’autres systèmes plus aptes à se propager ou à se reproduire. Pour développer des différences, pour que les seuils permettent de distinguer une culture des voisines deviennent suffisamment tranchés, les conditions sont grosso modo les mêmes que celles qui favorisent la différenciation biologique entre les populations: isolement relatif pendant un temps prolongé, échanges limités, qu’ils soient d’ordre culturels ou génétiques. Au degré près, les barrières culturelles sont de même nature que les barrières biologiques; elles les préfigurent d’une manière d’autant plus véridique que toues les cultures impriment leur marque au corps: par des styles de costume, de coiffure et de parure, par des mutilations corporelles et par des comportements gestuels, elles miment des différences comparables à celles qui peuvent exister entre les races; en préférant certains types physiques à d’autres, elles les stabilisent et, éventuellement, les répandent.

Il n’est donc pas illégitime de vouloir élever des barrières. Parce qu’il n’est pas illégitime de vouloir protéger sa culture et son identité. Il n’est pas illégitime, non plus, d’être fidèle à certaines valeurs et insensible à d’autres. Cela, nos hommes politiques l’ont oublié. Ils ont oublié, comme le dit Alain Finkielkraut, que nous sommes nous-mêmes «l’autre de l’Autre» et que cet autre a «le droit lui aussi d’être et de persévérer dans son être». Comment ne pas être affligé lorsque la Fondation Chirac défend la diversité linguistique dans le monde: Jacques Chirac, quand il était président, n’avait-il pas refusé de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires? Nos hommes politiques préfèrent nous gaver d’homélies antiracistes: c’est bien la preuve qu’ils sont incultes, eux-mêmes en voie d’acculturation, et qu’ils n’ont jamais essayé de comprendre la réflexion de Claude Lévi-Strauss. Pour tous ces technocrates et carriéristes médiocres, Lévi-Strauss n’évoque sans doute rien d’autre qu’une marque de jean’s.

[1] Claude LÉVI-STRAUSS. Race et histoire, Paris, Folio Gallimard, 1987, 127 pages.

[2] Alain FINKIELKRAUT. L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013, 231 pages.

[3] Claude LÉVI-STRAUSS. Race et histoire, race et culture, Paris, Albin Michel et UNESCO, 2001, 175 pages.

[4] Claude LÉVI-STRAUSS. Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983, 398 pages.

Written by Noix Vomique

27 novembre 2013 at 17 05 51 115111

Publié dans Uncategorized

Le métro, courrier du coeur

Robert Doisneau. Le métro, Paris, 1945.

Robert Doisneau. Le métro, Paris, 1945.

Je ne lis pas Elle. Mais, depuis quelques jours, il est difficile d’ignorer que Nathalie Kosciusko-Morizet a donné au fameux magazine féminin une interview où elle fait l’éloge du métro: «Un lieu de charme à la fois anonyme et familier», dit-elle,  où l’on peut vivre des «moments de grâce». Aussitôt, la gauche, suivie par une certaine droite,  s’est saisie de ces quelques petites phrases anodines pour se moquer de la candidate UMP à la Mairie de Paris; les réseaux sociaux n’ont pas manqué de se livrer à leur sport favori, le bashing. Les moutons de panurge 2.0 ont donc renvoyé NKM à sa condition d’aristocrate et lui ont opposé une description cauchemardesque du métro: le métro, ça pue, c’est bondé, ça fonctionne mal. Or, si la situation est aussi désastreuse qu’ils le disent, ils oublient juste que la responsabilité en incombe d’abord à la région Ile-de-France et à son président socialiste… Mais passons. Il s’agit ici de prendre la défense de Nathalie Kosciusko-Morizet. Parce que je l’aime bien. Certes, elle est parfois agaçante lorsqu’elle se croit obligée de donner des signes de soumission à une certaine bien-pensance de gauche. Mais je la verrais bien maire de Paris: cela aurait autrement plus de gueule que si c’était une apparatchik comme Anne Hidalgo. Bref, quand elle parle du «charme» du métro, je crois comprendre ce qu’elle veut dire. Et cela me ramène à l’époque, il y a un quart de siècle, où j’empruntais le métro parisien tous les jours.

Après tant d’années loin de Paris, le plan du métro est pour moi comme un aide-mémoire: certaines lignes et certaines stations sont incontestablement liées à des périodes de ma vie. Nathalie Kosciusko-Morizet évoque la ligne 13. Cette ligne fut longtemps l’axe central de mes déplacements: je descendais du train à Saint-Lazare, je travaillais au ministère de l’agriculture, à Varenne, j’étais amoureux d’une fille que je retrouvais à Duroc, j’allais boire des bières avec les copains à la Marine, à Montparnasse. Je m’égarais aussi sur d’autres lignes, pour suivre mes cours à l’EHESS, à Sévres-Babylone, ou encore pour acheter mes vinyles chez New Rose, à Odéon. C’est toute une géographie personnelle qui s’est ainsi dessinée à partir des lignes et des stations que je fréquentais. En fait, parler du métro, c’est à la fois cartographier et superposer des histoires: l’histoire que les noms de station commémorent, de façon un peu artificielle, et qui peut s’apparenter à une sorte de culte des ancêtres, et les histoires personnelles des usagers. Et, ce qui est fascinant, c’est que le métro est l’endroit où les histoires personnelles de milliers d’inconnus se croisent. Ainsi, dans un petit livre qui m’avait beaucoup plu à l’époque, Un ethnologue dans le métro [1], Marc Augé expliquait qu’un trajet en métro était une expérience sociale.

Dans le métro, on est en effet confronté aux autres. Durant un bref instant, des milliers de solitudes se côtoient et empruntent les mêmes correspondances. Évidemment, le mode de relation entre tous ces autres est aléatoire et fugitif: il dépend des wagons et des horaires qui déterminent la fréquentation. Ces nombreuses solitudes partagent momentanément le même destin: autant de bonheurs et de malheurs mêlés le temps d’un voyage. Des regards furtifs, des sourires fugaces, des soupirs, des parfums que l’on hume. À l’époque où j’empruntais le métro, face à une inconnue, il m’est arrivé parfois de me laisser gagner par son charme et de me prendre à imaginer que nos destins croisés de façon si éphémère pouvaient s’unir un peu plus longuement: bordel de merde, cette femme assise devant moi était peut-être la femme de ma vie! Nous l’ignorions tous les deux, elle allait descendre à la station suivante et je ne la reverrai jamais. Est-ce là l’un de ces «moments de grâce» dont parle Nathalie Kosciusko-Morizet? Et quand elle nous dit qu’on peut «faire des rencontres incroyables»? Un jour, alors que j’étais encore étudiant en ethnologie, je me suis retrouvé par hasard assis en face de Claude Lévi-Strauss. Je n’en croyais pas mes yeux. Il avait l’air absorbé par ses pensées, un tremblement de la main indiquait qu’il était atteint de la maladie de Parkinson. J’avais envie de lui dire plein de choses, lui dire mon admiration, lui dire, quitte à exagérer, que la lecture de Tristes Tropiques avait changé ma vie… En même temps je n’osais pas le déranger. Ma gorge s’est nouée et je n’ai rien pu lui dire. Je me suis contenté d’un sourire quand il s’est levé pour quitter le wagon. Le métro, c’est aussi ça. Des rencontres manquées. Des rencontres qui restent au stade du frôlement. Des errances. Dans Nadja, André Breton nous raconte sa rencontre, par hasard, avec Nadja, qui se présente comme étant «l’âme errante»: elle erre dans les rues et le métro de Paris, elle regarde les gens. Incarnant l’essence même du surréalisme, elle n’est pas ce «promeneur solitaire» des Romantiques, mais plutôt ce «wanderer» urbain et baudelairien du Spleen de Paris. Finalement, les lignes du métro sont comparables aux lignes de la main que Nadja prétend lire: elles se croisent et on aimerait y entrevoir notre destin, comme pour mettre fin à notre errance.

Aujourd’hui, lorsque je monte à Paris et que je prends le métro, une ou deux fois par an, je pense encore au petit bouquin de Marc Augé. En un quart de siècle, les choses ont beaucoup changé: la mondialisation a fait irruption dans les couloirs et les wagons. Je suis frappé par le fait que les autres y sont de plus en plus autres: Asiatiques, Africains du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne semblent toujours plus nombreux. Et il est de plus en plus difficile de saisir le lien social derrière l’apparente solitude, parfois renfrognée, des voyageurs. Le métro joue sans doute le rôle d’un miroir grossissant; il invite cependant à prendre la mesure de ce grand remplacement que Renaud Camus dénonce inlassablement. Toujours est-il que je me console en songeant que, la prochaine fois que je prendrai le métro, un moment de grâce est toujours possible: au milieu de toute cette diversité, une wanderer venue d’un autre âge, avec sa pâleur gothique, pourrait monter dans mon wagon et briser la tension sourde qui y règne. Alors, pour ne pas être obligé ensuite de passer une petite annonce pour expier mon manque d’audace, je ferais l’effort de lui adresser la parole, pour lui rappeler qu’elle avait dit un jour qu’on pouvait «faire des rencontres incroyables» dans le métro. Et pour faire le malin, je lui demanderais si elle a lu, elle aussi, le bouquin de Marc Augé.

[1] Marc AUGÉ. Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986, 123 pages.

Written by Noix Vomique

22 novembre 2013 at 10 10 10 111011

Publié dans Uncategorized

Daniel Lefeuvre (1951-2013)

Daniel Lefeuvre, à Paris, en 2006. (Source:  etudescoloniales.canalblog.com)

Daniel Lefeuvre, à Paris, en 2006. (Source: etudescoloniales.canalblog.com)

Daniel Lefeuvre est mort la semaine dernière. C’était un historien brillant, spécialiste de l’Algérie coloniale. Dans sa thèse de doctorat, dirigée par Jacques Marseille, et publiée ensuite sous le titre Chère Algérie. La France et sa colonie (1930-1962) [1], il avait bousculé les idées reçues et avait démontré, chiffres à l’appui, que l’industrialisation de l’Algérie, loin d’enrichir la métropole, avait coûté très cher aux Français. À partir de là, l’ancien militant aux Jeunesses communistes n’eût de cesse de remettre en question les mythes de la repentance coloniale: non seulement, les colonies n’étaient pas rentables, mais les immigrés n’avaient pas participé, comme on le dit, à la reconstruction de la France après 1945. La parution en 2006 de son livre, Pour en finir avec la repentance coloniale [2], lui avait bien sûr attiré les foudres des gauchistes, historiens et politiques, auxquels il répondait toujours avec beaucoup d’esprit et d’humour. On se souvient notamment de ces leçons d’histoire qu’il infligea à des imposteurs tels que Jack Lang ou Catherine Coquery-Vidrovitch. En 2008, il avait écrit avec Michel Renard Faut-il avoir honte de l’identité nationale ? [3] qui portait un vrai regard d’historiens, dépassionné, sur l’identité française. Daniel Lefeuvre est un historien que j’apprécie; il semblait en outre avoir de grandes qualités humaines. Qu’il repose en paix.

On lira ici l’hommage que lui rend Bernard Lugan.

[1] Chère Algérie. La France et sa colonie, 1930-1962, Paris, Flammarion, 2005 (rééd.), 512 pages.

[2] Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2006 (rééd. Champs actuels, 2008), 229 pages.

[3] Faut-il avoir honte de l’identité nationale ? en collaboration avec Michel Renard, Paris, Larousse, 2008, 189 pages.

Written by Noix Vomique

13 novembre 2013 at 12 12 40 114011

Publié dans Uncategorized