Noix Vomique

Le métro, courrier du coeur

Robert Doisneau. Le métro, Paris, 1945.

Robert Doisneau. Le métro, Paris, 1945.

Je ne lis pas Elle. Mais, depuis quelques jours, il est difficile d’ignorer que Nathalie Kosciusko-Morizet a donné au fameux magazine féminin une interview où elle fait l’éloge du métro: «Un lieu de charme à la fois anonyme et familier», dit-elle,  où l’on peut vivre des «moments de grâce». Aussitôt, la gauche, suivie par une certaine droite,  s’est saisie de ces quelques petites phrases anodines pour se moquer de la candidate UMP à la Mairie de Paris; les réseaux sociaux n’ont pas manqué de se livrer à leur sport favori, le bashing. Les moutons de panurge 2.0 ont donc renvoyé NKM à sa condition d’aristocrate et lui ont opposé une description cauchemardesque du métro: le métro, ça pue, c’est bondé, ça fonctionne mal. Or, si la situation est aussi désastreuse qu’ils le disent, ils oublient juste que la responsabilité en incombe d’abord à la région Ile-de-France et à son président socialiste… Mais passons. Il s’agit ici de prendre la défense de Nathalie Kosciusko-Morizet. Parce que je l’aime bien. Certes, elle est parfois agaçante lorsqu’elle se croit obligée de donner des signes de soumission à une certaine bien-pensance de gauche. Mais je la verrais bien maire de Paris: cela aurait autrement plus de gueule que si c’était une apparatchik comme Anne Hidalgo. Bref, quand elle parle du «charme» du métro, je crois comprendre ce qu’elle veut dire. Et cela me ramène à l’époque, il y a un quart de siècle, où j’empruntais le métro parisien tous les jours.

Après tant d’années loin de Paris, le plan du métro est pour moi comme un aide-mémoire: certaines lignes et certaines stations sont incontestablement liées à des périodes de ma vie. Nathalie Kosciusko-Morizet évoque la ligne 13. Cette ligne fut longtemps l’axe central de mes déplacements: je descendais du train à Saint-Lazare, je travaillais au ministère de l’agriculture, à Varenne, j’étais amoureux d’une fille que je retrouvais à Duroc, j’allais boire des bières avec les copains à la Marine, à Montparnasse. Je m’égarais aussi sur d’autres lignes, pour suivre mes cours à l’EHESS, à Sévres-Babylone, ou encore pour acheter mes vinyles chez New Rose, à Odéon. C’est toute une géographie personnelle qui s’est ainsi dessinée à partir des lignes et des stations que je fréquentais. En fait, parler du métro, c’est à la fois cartographier et superposer des histoires: l’histoire que les noms de station commémorent, de façon un peu artificielle, et qui peut s’apparenter à une sorte de culte des ancêtres, et les histoires personnelles des usagers. Et, ce qui est fascinant, c’est que le métro est l’endroit où les histoires personnelles de milliers d’inconnus se croisent. Ainsi, dans un petit livre qui m’avait beaucoup plu à l’époque, Un ethnologue dans le métro [1], Marc Augé expliquait qu’un trajet en métro était une expérience sociale.

Dans le métro, on est en effet confronté aux autres. Durant un bref instant, des milliers de solitudes se côtoient et empruntent les mêmes correspondances. Évidemment, le mode de relation entre tous ces autres est aléatoire et fugitif: il dépend des wagons et des horaires qui déterminent la fréquentation. Ces nombreuses solitudes partagent momentanément le même destin: autant de bonheurs et de malheurs mêlés le temps d’un voyage. Des regards furtifs, des sourires fugaces, des soupirs, des parfums que l’on hume. À l’époque où j’empruntais le métro, face à une inconnue, il m’est arrivé parfois de me laisser gagner par son charme et de me prendre à imaginer que nos destins croisés de façon si éphémère pouvaient s’unir un peu plus longuement: bordel de merde, cette femme assise devant moi était peut-être la femme de ma vie! Nous l’ignorions tous les deux, elle allait descendre à la station suivante et je ne la reverrai jamais. Est-ce là l’un de ces «moments de grâce» dont parle Nathalie Kosciusko-Morizet? Et quand elle nous dit qu’on peut «faire des rencontres incroyables»? Un jour, alors que j’étais encore étudiant en ethnologie, je me suis retrouvé par hasard assis en face de Claude Lévi-Strauss. Je n’en croyais pas mes yeux. Il avait l’air absorbé par ses pensées, un tremblement de la main indiquait qu’il était atteint de la maladie de Parkinson. J’avais envie de lui dire plein de choses, lui dire mon admiration, lui dire, quitte à exagérer, que la lecture de Tristes Tropiques avait changé ma vie… En même temps je n’osais pas le déranger. Ma gorge s’est nouée et je n’ai rien pu lui dire. Je me suis contenté d’un sourire quand il s’est levé pour quitter le wagon. Le métro, c’est aussi ça. Des rencontres manquées. Des rencontres qui restent au stade du frôlement. Des errances. Dans Nadja, André Breton nous raconte sa rencontre, par hasard, avec Nadja, qui se présente comme étant «l’âme errante»: elle erre dans les rues et le métro de Paris, elle regarde les gens. Incarnant l’essence même du surréalisme, elle n’est pas ce «promeneur solitaire» des Romantiques, mais plutôt ce «wanderer» urbain et baudelairien du Spleen de Paris. Finalement, les lignes du métro sont comparables aux lignes de la main que Nadja prétend lire: elles se croisent et on aimerait y entrevoir notre destin, comme pour mettre fin à notre errance.

Aujourd’hui, lorsque je monte à Paris et que je prends le métro, une ou deux fois par an, je pense encore au petit bouquin de Marc Augé. En un quart de siècle, les choses ont beaucoup changé: la mondialisation a fait irruption dans les couloirs et les wagons. Je suis frappé par le fait que les autres y sont de plus en plus autres: Asiatiques, Africains du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne semblent toujours plus nombreux. Et il est de plus en plus difficile de saisir le lien social derrière l’apparente solitude, parfois renfrognée, des voyageurs. Le métro joue sans doute le rôle d’un miroir grossissant; il invite cependant à prendre la mesure de ce grand remplacement que Renaud Camus dénonce inlassablement. Toujours est-il que je me console en songeant que, la prochaine fois que je prendrai le métro, un moment de grâce est toujours possible: au milieu de toute cette diversité, une wanderer venue d’un autre âge, avec sa pâleur gothique, pourrait monter dans mon wagon et briser la tension sourde qui y règne. Alors, pour ne pas être obligé ensuite de passer une petite annonce pour expier mon manque d’audace, je ferais l’effort de lui adresser la parole, pour lui rappeler qu’elle avait dit un jour qu’on pouvait «faire des rencontres incroyables» dans le métro. Et pour faire le malin, je lui demanderais si elle a lu, elle aussi, le bouquin de Marc Augé.

[1] Marc AUGÉ. Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986, 123 pages.

Written by Noix Vomique

22 novembre 2013 à 10 h 10 min

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20 Réponses

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  1. Voilà un très beau billet, un bel éloge du métropolitain, cher Noix. Keziah Jones n’est-il pas également l’un de ces wanderers ? Sinon, NKM, n’est-elle pas un peu la Zazie de Queneau ?

    Al West

    22 novembre 2013 at 10 h 31 min

    • NKM, la Zazie de Queneau? Ne me dites pas que le métro est en grève à chaque fois qu’elle veut le prendre!

      Noix Vomique

      22 novembre 2013 at 19 h 26 min

      • J’avais oublié la grève. Dans mon souvenir, Zazie vient à Paris dans l’espoir de prendre le métro, elle découvre des aspects merveilleux de la ville sans s’en apercevoir, elle y participe, même, mais elle N’ARRIVE PAS à prendre le métro, ce qui lui importait le plus…

        Al West

        22 novembre 2013 at 20 h 45 min

  2. La dernière fois que j’ai pris le métro, samedi dernier, une femme est montée, téléphone accroché à l’oreille, grande, plutot bien foutue, très fashionista, , à peine la trentaine. En montant, elle m’a écrasé le pied avec un de ses talons aiguilles, puis en se retournant pour faire face à la porte, elle me ré-écrasa le pied. Pas un mot d’excuse, elle causait dans le téléphone. La dérangeant pour lui signifier qu’elle pourrait au moins s’excuser. Elle me répondit:  » Vous voyez bien que je suis au téléphone « .
    C’est aussi cela le métro et heureusement que ma mère-grand m’a appris à ne jamais frapper les femmes, même avec une rose, sinon, cette pouffe s’en serait pris deux !

    corto74 (@corto74)

    22 novembre 2013 at 10 h 41 min

    • Corto, c’est quelque chose que je remarque à chacune de mes visites à Paris, lorsque je prends le métro: les gens sont de plus en plus malpolis, voire arrogants… On sent comme une tension, et tout le monde a l’air sur la défensive. Je n’ai pas le souvenir que c’était comme ça, auparavant: cela montre certainement qu’il y a de moins en moins de lien social, que les gens ont de moins en moins de choses en commun. C’est un comble, pour un transport en commun.

      Noix Vomique

      22 novembre 2013 at 19 h 36 min

  3. […] Je ne lis pas Elle. Mais, depuis quelques jours, il est difficile d'ignorer que Nathalie Kosciusko-Morizet a donné au fameux magazine féminin une interview où elle fait l'éloge du métro: «Un lieu d…  […]

  4. En vous lisant, je me disais que ma “géographie métropolitaine intime” ne correspondait pas du tout à la vôtre, les lignes que vous citez faisant partie de celles qui, évidemment par les hasards de l’existence, me sont toujours restées étrangères. Les miennes seraient plutôt les lignes (pardon, mais j’ignore leurs numéros, à l’exception de la première) Vincennes-Neuilly, Balard-Créteil ou encore Ivry-Aubervilliers.

    Sinon, je vous conseillerais volontiers ce petit livre écrit voilà quelques années par une amie chère, et qui s’intitule Carnets de métro : de petits croquis sur le vif, servis par une très belle langue :

    http://www.amazon.fr/Carnet-Metro-Nathalie-Kaufmann/dp/1583487085/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1385129159&sr=1-2

    didiergoux

    22 novembre 2013 at 16 h 11 min

    • C’est ça qui est marrant: chacun construit sa propre géographie métropolitaine.

      Je vous remercie pour le conseil: il fallait justement que je passe une commande chez Amazon, ce qui m’a permis de vérifier ce phénomène étrange que vous aviez observé: les exemplaires d’occasion sont 4 fois plus chers que les neufs!

      Noix Vomique

      22 novembre 2013 at 19 h 44 min

  5. Beau billet. Est-ce que NKM est d’une pâleur gothique d’un autre âge ? Peut être un peu. Du charme probablement mais je la vois mal convaincre les bobos parisiens d’un centre gauche même si son côté vert peut séduire. On se gausse surtout par ses gaffes et son ignorance du prix d’un ticket de métro….dernier point, le métro londonien emprunte il y a deux semaines est encore plus cosmopolite….

    Didstat

    22 novembre 2013 at 23 h 25 min

    • Didstat, je ne pense pas que NKM arrive à convaincre les bobos de gauche. C’est en vain qu’elle court après eux. Toute bobo qu’elle est, elle restera toujours à leurs yeux une femme de droite. De plus, il ne faut pas négliger le goût des Parisiens pour se choisir des maires bien ringards qui sentent le vieux: après Tibéri et Delanoë, Anne Hidalgo a donc toutes ses chances.

      Noix Vomique

      24 novembre 2013 at 12 h 10 min

  6. Pas sûr que NKM continue à trouver que le métro a du charme après ça:

    https://pbs.twimg.com/media/BZu0MfqIAAA9FCN.jpg:large

    je n ai pas pu résister à l’envie de te l’envoyer

    corto74 (@corto74)

    23 novembre 2013 at 10 h 40 min

  7. Sur NKM je ne vais rien dire, je ne veux pas me fâcher avec vous.

    En revanche, sur le métro, j’avoue que je ne le prends pratiquement plus. Trop cosmopolite pour rester politiquement correct, trop sale, trop de mendigots et même plus français, trop de pseudo-musiciens qui nous emboucanent les oreilles plus qu’ils ne les charment, sans parler effectivement des manières de rustres de la majeure partie des usagers.

    C’est devenu un univers sécuritaire où l’usager passera devant l’objectif de dizaines de caméras sans pour autant que sa sécurité soit réellement assurée. A moins bien sûr de considérer que l’annonce de l’arrestation de ses agresseurs alors qu’on est coincé à l’hosto, sur un plumard, engoncé dans un costard en plâtre, fasse partie de cette fameuse sécurité promise par le pacte républicain.

    Tout cela pour dire que si j’ai aimé le métro, passionnément, c’est celui de mon enfance et du début de mon adolescence. Les vieilles rames Sprague-Thomson avec les sièges en bois vernis, les fenêtres qui s’ouvraient toutes jusqu’à la moitié de leur hauteur, les guitounes sur chaque quai où se trouvait le bureau du chef de station, les portes automatiques qui bloquaient l’accès au quai à chaque arrivée de train, les poinçonneurs, les wagons de première classe. Il n’y avait pas encore de licence de délivrées à des marchands de primeurs, on trouvait encore dans quelques stations des petites salles en entrée de station où l’on pouvait se faire cirer les chaussures par des virtuoses de la brosse à reluire qui transformaient vos derbies ou richelieu en véritables miroirs. Et puis il y avait cette odeur typique du métro parisien, à nulle autre pareille, reconnaissable entre mille et qui n’existe plus, ça faisait partie de Paname.

    koltchak91120

    24 novembre 2013 at 2 h 56 min

    • Koltchak, rassurez-vous, vous ne vous fâcherez pas avec moi. Je ne suis pas loin de partager ce que vous pensez de NKM… J’ai juste la faiblesse, allez savoir pourquoi, d’être indulgent.

      Merci pour cette évocation, c’est aussi le métro de mon enfance. L’odeur du métro d’alors, ça, c’est la madeleine de Proust! Je revois ces vieilles rames Sprague-Thomson et tout le reste, les wagons de première qui semblaient réservés à des personnes solitaires, les distributeurs automatiques d’anis de Flavigny sur les quais… Tout cela a bel et bien disparu.

      Noix Vomique

      24 novembre 2013 at 12 h 19 min

      • N’oubliez pas ces savoureuses pastilles Vichy, à la menthe ou à l’anis. Vichy, c’est important,nous avons une réputation à conserver.

        koltchak91120

        24 novembre 2013 at 13 h 38 min

        • Ah oui, c’est vrai, ça! Comment ai-je pu oublier les pastilles Vichy?

          Noix Vomique

          24 novembre 2013 at 13 h 57 min

  8. Très beau texte. Mais n’y a-t-il que des Parisiens parmi votre lectorat ? Pour ma part, j’ai surtout pratiqué le métro lyonnais et j’ai pu y trouver à l’occasion ce charme que vous évoquez. A l’occasion. Sinon, j’y ai surtout rencontré des masses d’anonymes comateux, des mauvaises odeurs, des mendiants au physique improbable venant d’Europe de l’Est (je ne voudrais stigmatiser personne) et de sympathiques prostituées courant tout comme moi après le dernier métro. Gérard Collomb n’a qu’à aller se rhabiller.

    Agg

    24 novembre 2013 at 14 h 52 min

  9. Oui, bien sûr, le Métro…aujourd’hui c’est quand même devenu un coupe-gorge…
    Amitiés.

    NOURATIN

    24 novembre 2013 at 20 h 42 min

  10. Bonjour,

    Billet plein de poésie mais le métro tous les jours, cela devient fatiguant mais parfois on y rencontre de jolies dames débordant de sensualité, soupirs!

    grandpas

    25 novembre 2013 at 11 h 25 min

  11. […] fut en effet Incroyable! Le nouveau Pape ne plaît pas aux gauchistes! (26 commentaires), suivi par Le métro, courrier du coeur et Le Rom est l’avenir de l’homo (19 commentaires chacun). En 2014, les commentateurs […]


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