Noix Vomique

Racisme et diversité culturelle: la leçon de Claude Lévi-Strauss

Jeudi dernier, au Musée du Quai Branly, à l’occasion de la remise du prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits, Jacques Chirac n’était pas le seul à avoir l’air de radoter. François Hollande lui a rendu hommage: «Jacques Chirac, vous avez illustré d’abord la diversité culturelle, c’est-à-dire le respect de toutes les civilisations, de tous les continents», a-t-il déclaré, avant de saluer la «détermination» de l’ancien président «dans la lutte contre la xénophobie,  le racisme, l’antisémitisme». Bref, le baratin habituel. Déjà, le 7 novembre dernier, dans le discours qu’il a prononcé pour lancer les cérémonies du centenaire de la Grande guerre, François Hollande avait cru bon, également, de dire que la Première guerre nous rappelait «l’intransigeance que nous devons avoir face aux haines, au racisme». Nos hommes politiques ne se rendent-ils pas compte que les mots «racisme», «xénophobie» ou encore «diversité culturelle», à force d’être répétés, sonnent creux? Cette fois-ci, au Musée du Quai Branly, cette litanie était d’autant plus consternante qu’elle était prononcée dans l’amphithéâtre Claude Lévi-Strauss: or, on sait combien le grand ethnologue était sceptique sur l’utilité de la lutte contre le racisme. Claude Lévi-Strauss est pourtant l’auteur de Race et histoire [1], qui est devenu avec le temps un classique de la littérature antiraciste. Mais, comme Alain Finkielkraut le rappelle dans L’identité malheureuse [2], il avait ensuite poursuivi sa réflexion, prenant le risque de heurter tous les moralistes qui l’avaient jusque-là encensé .

Tout avait commencé au lendemain de la Seconde guerre mondiale, lorsque, sous le coup de l’horreur qu’inspiraient les camps d’extermination nazis, l’UNESCO fut chargée de condamner scientifiquement le racisme. Claude Lévi-Strauss participa à la commission internationale de savants chargés de rédiger la première déclaration de l’UNESCO sur la race, parue en 1950. Dans la foulée, il rédigea en 1952 Race et histoire, où il cherchait, selon ses propres mots, à «réconcilier la notion de progrès et le relativisme culturel».  En 1971, alors que l’UNESCO célébrait l’Année internationale de la lutte contre le racisme, il donna une nouvelle conférence intitulée Race et culture [3] où il concluait que chaque culture avait le droit de rester sourde aux valeurs des autres, de façon à protéger et transmettre sa propre identité:

La fusion progressive de populations jusqu’alors séparées par la distance géographique, ainsi que par des barrières linguistiques et culturelles, marquait la fin d’un monde qui fut celui des hommes pendant des centaines de millénaires, quand ils vivaient en petits groupes durablement séparés les uns des autres et qui évoluaient chacun de façon différente, tant sur le plan biologique que sur le plan culturel. Les bouleversements déclenchés par la civilisation industrielle en expansion, la rapidité accrue des moyens de transport et de communication ont abattu ces barrières. En même temps se sont taries les chances qu’elles offraient pour que s’élaborent et soient mises à l’épreuve de nouvelles combinaisons génétiques et des expériences culturelles. Or, on ne peut se dissimuler qu’en dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu’elle assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce même mouvement qui entraîne l’humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et dans les musées parce que nous nous sentons de moins en moins certains d’être capables d’en produire d’aussi évidentes.

Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.

Cette intervention fit «un assez joli scandale», car elle allait à l’encontre des idées de tolérance et d’ouverture prônées par l’UNESCO. Claude Lévi-Strauss fut accusé de défendre la xénophobie et le racisme si bien qu’il trouva utile, en 1983, de se justifier dans la préface du Regard éloigné [4]:

Je m’insurge contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme et des attitudes normales, légitimes même, en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de la penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement. Si comme je l’ai écrit ailleurs, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi : elles ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports persiste entre elles une certaine imperméabilité.

Ainsi, l’antiracisme entretient une confusion entre le racisme et la volonté légitime de préserver son identité culturelle. Il n’est pourtant pas honteux de vouloir garder son quant-à-soi. Mais l’antiracisme a pris l’habitude de condamner l’attachement identitaire, comme si celui qui revendiquait ses racines était forcément un nazi prêt à installer partout des chambres à gaz. De cette façon, l’antiracisme participe à l’appauvrissement et à l’uniformisation des cultures. D’un autre côté, nos sociétés contemporaines ont oublié qu’une «distance physique suffisante» était nécessaire pour marquer leur différence et vraiment tolérer l’autre. En 1986, alors qu’on assistait à l’émergence de l’extrême-droite en France, dans une interview accordée à L’Express où il se présentait lui-même comme un «anarchiste de droite», Claude Lévi-Strauss revint sur le scandale qu’il avait provoqué à l’UNESCO:

– En 1971, vous avez fait à l’Unesco un scandale dont on se souvient encore. Dans cette conférence («Race et culture»), vous introduisiez une différence entre racisme et xénophobie…

– J’ai réagi contre cette tendance qui consiste à banaliser la notion de racisme, qui désigne une doctrine fausse mais précise à en faire une sorte d’amalgame qui ne veut plus rien dire. Quand on dénonce comme racistes un attachement à certaines valeurs, un manque de goût pour d’autres – attitudes excusables ou blâmables, mais profondément ancrées dans les communautés humaines – on aboutit à ceci : les gens a qui on fait ce reproche se disent « Si c’est ça le racisme, alors, moi, je suis raciste ». Et il me semble qu’on fabrique ainsi des racistes.

– Pour Le Pen, vous tiendrez ce genre de raisonnement ?

– Je ne peux pas dire que j’ai une quelconque sympathie pour un certain nombre de propos que tient M. Le Pen, mais je crois qu’on lui a mâche la besogne en laissant s’instaurer la confusion que j’ai signalée. Racisme anti-jeunes, racisme anti-femmes … On ne sait plus ce que cela veut dire…

– Une obsession que l’on trouve dans beaucoup de vos ouvrages, c’est l’avènement d’une monoculture de masse.

– Nous sommes placés, en effet, devant un pari : l’Histoire nous enseigne que l’humanité n’a jamais trouvé son originalité que dans un certain équilibre entre l’isolement et la communication. II a fallu que les cultures communiquent, sinon elles se seraient sclérosées. Mais il a aussi fallu qu’elles ne communiquent pas trop vite, pour se donner le temps d’assimiler, de faire leur ce qu’elles empruntaient au-dehors. Le pari est que ça continuera.

– Spontanément ?

– À mesure que nous verrons l’humanité s’homogénéiser se créeront, en son sein, d’autres différences. Quelques signes avant-coureurs se manifestent : par exemple, la multiplication des sectes en Californie (j’y ai passé quelques semaines à la fin de 1984) ; ou encore des phénomènes qui nous paraissent pathologiques, comme la difficulté croissante de communication entre les générations, mais qui ont peut-être un côte positif que nous ne soupçonnons pas. Plus l’humanité devient grosse, si je puis dire, moins elle devient transparente à elle-même.

Aujourd’hui, dans le contexte de la mondialisation, le message de Race et culture prend tout son sens. L’antiracisme, qui porte aux nues le métissage, va à l’encontre de la diversité culturelle du monde: celle-ci est donc en train de s’appauvrir. La croissance démographique dans les pays du Sud a accéléré les flux migratoires sans laisser aux pays du Nord le temps de les assimiler; partout, les modes de vie et de pensée s’uniformisent rapidement sous l’effet d’une économie et d’une communication toujours plus globalisées. Claude Lévi-Strauss avait pressenti cette évolution. Pour s’en préserver, il soulignait déjà dans Race et culture que les frontières sont nécessaires:

Une culture consiste en une multiplicité de traits dont certains lui sont communs, d’ailleurs à des degrés divers, avec des cultures voisines ou éloignées, tandis que d’autres les en sépare de manière plus ou moins marquée. Ces traits s’équilibrent au sein d’un système qui, dans l’un et l’autre cas, doit être viable, sous peine de se voir progressivement éliminé par d’autres systèmes plus aptes à se propager ou à se reproduire. Pour développer des différences, pour que les seuils permettent de distinguer une culture des voisines deviennent suffisamment tranchés, les conditions sont grosso modo les mêmes que celles qui favorisent la différenciation biologique entre les populations: isolement relatif pendant un temps prolongé, échanges limités, qu’ils soient d’ordre culturels ou génétiques. Au degré près, les barrières culturelles sont de même nature que les barrières biologiques; elles les préfigurent d’une manière d’autant plus véridique que toues les cultures impriment leur marque au corps: par des styles de costume, de coiffure et de parure, par des mutilations corporelles et par des comportements gestuels, elles miment des différences comparables à celles qui peuvent exister entre les races; en préférant certains types physiques à d’autres, elles les stabilisent et, éventuellement, les répandent.

Il n’est donc pas illégitime de vouloir élever des barrières. Parce qu’il n’est pas illégitime de vouloir protéger sa culture et son identité. Il n’est pas illégitime, non plus, d’être fidèle à certaines valeurs et insensible à d’autres. Cela, nos hommes politiques l’ont oublié. Ils ont oublié, comme le dit Alain Finkielkraut, que nous sommes nous-mêmes «l’autre de l’Autre» et que cet autre a «le droit lui aussi d’être et de persévérer dans son être». Comment ne pas être affligé lorsque la Fondation Chirac défend la diversité linguistique dans le monde: Jacques Chirac, quand il était président, n’avait-il pas refusé de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires? Nos hommes politiques préfèrent nous gaver d’homélies antiracistes: c’est bien la preuve qu’ils sont incultes, eux-mêmes en voie d’acculturation, et qu’ils n’ont jamais essayé de comprendre la réflexion de Claude Lévi-Strauss. Pour tous ces technocrates et carriéristes médiocres, Lévi-Strauss n’évoque sans doute rien d’autre qu’une marque de jean’s.

[1] Claude LÉVI-STRAUSS. Race et histoire, Paris, Folio Gallimard, 1987, 127 pages.

[2] Alain FINKIELKRAUT. L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013, 231 pages.

[3] Claude LÉVI-STRAUSS. Race et histoire, race et culture, Paris, Albin Michel et UNESCO, 2001, 175 pages.

[4] Claude LÉVI-STRAUSS. Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983, 398 pages.

Written by Noix Vomique

27 novembre 2013 à 17 h 51 min

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11 Réponses

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  1. […] Jeudi dernier, au Musée du Quai Branly, à l'occasion de la remise du prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits, Jacques Chirac n'était pas le seul à avoir l'air de radoter. Franço…  […]

  2. La difficulté vient de la prise du pouvoir par la bêtise, celle qui attache plus d’importance aux mots qu’à leur sens et aux idées toutes faites qu’à l’intelligence. Une espèce de conformisme béat et stupide nous interdit toute clairvoyance et, dans le même temps, les envahisseurs s’installent et prennent leurs aises.
    Ces derniers ne renoncent pas à leur différence mais veulent la disparition de la nôtre. Ils y parviendront car nous n’avons pas le droit de nous défendre.
    Et Lévi-Strauss est mort sans laisser de successeur.

    NOURATIN

    27 novembre 2013 at 20 h 03 min

  3. Très intéressant. Merci.

    Mat

    27 novembre 2013 at 20 h 37 min

  4. Je pense que nous sommes loin des concepts de racisme ou d’antiracisme. Les fondements des changements sont la mondialisation et son accélération . L’immigration n’est qu’un phénomène sous jaccent. Pour ma part je trouve dans les propos de Levi-Strauss un message d’espoir : à mesure que ….se créeront en son sein d’autres différences….
    Merci pour ce billet

    Didstat

    27 novembre 2013 at 21 h 06 min

    • Je ne sais pas vraiment si c’est un message d’espoir, parce que Lévi-Strauss était quand même d’un naturel assez pessimiste…

      Noix Vomique

      29 novembre 2013 at 15 h 54 min

  5. Merci, avant j’étais obligé de me définir comme raciste, maintenant je dirai que je pense pile-poile comme Claude Levi-Strauss, ça fera mieux dans les dîners en ville !

    Umadrab

    27 novembre 2013 at 22 h 12 min

    • Certes, mais c’est moins drôle.

      koltchak91120

      28 novembre 2013 at 1 h 31 min

  6. Merci pour cet excellent article que je vais sans doute lire à une de nos veillées

    • Houlà! Avec ce genre de lecture, vous n’avez pas peur d’endormir les Veilleurs? Peut-être devriez-vous lire directement les textes originaux de Lévi-Strauss et de Finkielkraut…
      En tous les cas, merci pour votre commentaire et tenez-moi au courant!

      Noix Vomique

      29 novembre 2013 at 15 h 57 min

  7. Je me souviens d’un débat où j’expliquais la même chose que vous, textes à l’appui, à un « antiraciste » professionnel. Bilan : mon contradicteur, qui n’avait probablement jamais lu Lévi-Strauss de sa vie, m’a accusé de déformer les propos de l’anthropologue ! Et pourtant : le scandale provoqué par son discours de 1971 aboutira à une brouille de plus de 30 ans avec l’UNESCO. Réconciliation en 2005, lorsque l’organisation s’est aperçue que Lévi-Strauss avait eu raison avant l’heure et que la mondialisation constituait un péril sans précédent pour la diversité culturelle. Tout vient à point…

    Agg

    29 novembre 2013 at 2 h 24 min

    • Oui, Agg, vous avez raison de le souligner… En 2005, lors du soixantième anniversaire de l’UNESCO, Lévi-Strauss prononça un discours où il reprenait grosso modo ce qu’il avait dit en 1971. Et là, il fut longuement applaudi!
      Ceci dit, le texte de Race et culture est aujourd’hui difficile à trouver: il n’a pas été réédité depuis 2001 et l’UNESCO a retiré le fichier audio de la conférence qu’elle avait mis en ligne… C’est vraiment dommage.

      Noix Vomique

      29 novembre 2013 at 16 h 09 min


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