Noix Vomique

Un centenaire à la commémore-moi le noeud

Je n’aime pas les commémorations. Le 7 novembre, dans le discours qu’il a prononcé pour lancer les cérémonies du centenaire de la Grande guerre, le Président de la République a conforté mon scepticisme lorsqu’il déclara que « Commémorer, c’est porter un message de confiance dans notre pays« : ça ne veut rien dire. Je n’aime pas cette façon qu’ont les politiques de s’approprier le passé en fonction de leurs besoins immédiats. Je n’aime pas la précipitation des médias et des politiques pour commémorer, avec un an d’avance, le début de la Première guerre mondiale. Car on va en bouffer, du Poilu, et on peut craindre que cette commémoration ne finisse par ressembler à un cunnilingus aussi baveux qu’interminable. Je n’aime pas cette dérive commémorative que l’on observe en France depuis quelques années et qui entretient une confusion entre l’histoire et la mémoire.

En fait, les Anciens combattants ont eux-mêmes contribué à cette confusion lorsqu’ils essayaient d’entretenir le souvenir de leurs camarades tombés pour la France. Mais aujourd’hui, avec le centenaire de la guerre, alors que ces anciens combattants sont tous morts, la mémoire évolue selon l’air du temps. L’historien Pierre Nora le soulignait récemment, lors d’un entretien croisé avec Jean-Noël Jeannerey paru dans Le Monde: « la Grande Guerre concorde avec quelque chose du victimisme contemporain qui fait apparaître les combattants de la guerre de 1914, traditionnellement tenus pour des héros, comme des victimes« . Il n’est donc pas étonnant que François Hollande insiste pour que les fusillés et les mutins, qui pourtant n’avaient jamais été oubliés par les historiens, soient réintégrés dans notre « mémoire collective » et trouvent leur place au musée de la guerre des Invalides. De la même façon, le président de la République ne pouvait pas manquer l’occasion d’évoquer les 430 000 soldats venus des colonies, allant même jusqu’à parler d’une « dette d’honneur » que la France aurait souscrit à l’égard de leurs descendants: « cette dette d’honneur, nous l’honorons, en ce moment-même au Mali, pour lutter contre le terrorisme et préserver, à notre tour, l’intégrité d’un pays démocratique« . Dès lors, on ne peut empêcher l’obsession antiraciste de la gauche d’affleurer dans le discours présidentiel: selon François Hollande, la Grande Guerre apprendrait en effet à la France d’aujourd’hui « l’intransigeance face aux haines, face au racisme« . Et on frémit à l’idée que le centenaire de la Grande guerre pourrait se transformer en célébration du vivre-ensemble.

Mais finalement, pourquoi pas? Que s’agit-il de transmettre à travers la commémoration de la Grande guerre? En fait, ce genre de commémoration est souvent un prétexte pour parler du temps présent. Sans doute parce que le passé est en train de nous échapper. Dans Après l’Histoire [1], Phillipe Muray écrivait « Les célébrations et commémorations ne sont proliférantes que parce qu’elles servent d’abord à masquer la dangereuse réalité de la fin de l’Histoire. […] Elles ont aussi pour but d’assurer les transitions les plus douces possibles entre ce qu’on peut encore savoir du monde d’hier et les désastres actuels« . Dans un article paru le 11 novembre dans Le Figaro, Pierre Nora expliquait combien il était difficile de nos jours de comprendre la guerre de 14-18. Lorsque j’en parle en classe à mes élèves, leur première réaction est l’incrédulité: incapables de comprendre ce qu’est l’amour de la patrie, ils me demandent invariablement si on ne pouvait pas refuser d’aller au combat, si on ne pouvait pas s’échapper. Au mieux, ils perçoivent les Poilus comme des victimes. Au pire, comme des imbéciles incapables de déserter. Mais jamais comme des héros. Comment, dans ce cas, restituer le patriotisme de l’époque, alors qu’on vit aujourd’hui dans un temps immédiat, coupé du passé, et faire comprendre que nous avons, aussi, une dette envers nos ancêtres? Cela rejoint cette interrogation d’Alain Finkielkraut dans L’identité malheureuse [2]: « Y a-t-il encore une place pour les oeuvres et les actions des morts dans le monde fluide, volatil et volubile des vivants?« 

Dans son discours, François Hollande a bien essayé de nous suggérer que commémorer, «c’est renouveler le patriotisme, celui qui unit, qui rassemble et n’écarte personne». Mais, dans sa bouche, étrangement, le mot «patriotisme» sonne faux. C’est pourtant là une question que la Grande guerre nous pose aujourd’hui. Que doit-on à la Patrie, et donc à l’État? Doit-on accepter de se sacrifier quand l’État nous le demande? En 1914, le patriotisme obéit à un réflexe défensif que l’on retrouve dans toutes les classes sociales. Lorsque l’État mobilise les Français et les envoie se battre sur le front, sa légitimité n’est pas remise en question. Elle commencera seulement à l’être quelques années plus tard, comme réponse à la brutalité de la guerre. Or, dans un certain nombre de pays, paradoxalement, cela débouchera sur des régimes totalitaires où l’État deviendra tout puissant. Aujourd’hui, alors que la France traverse une crise d’identité et que la classe politique est largement déconsidérée, alors que l’État ne cesse d’alourdir les taxes et les impôts, François Hollande en appelle au patriotisme des Français. Selon lui, ce centenaire nous indiquerait qu’il faut nous mobiliser pour « gagner les batailles économiques« . Confronté à une impopularité extraordinaire, il se prend à rêver d’Union sacrée.

Peu importe, d’ailleurs, ce que l’on commémore: à plusieurs moments, dans son discours à l’Élysée, François Hollande, fidèle à sa réputation d’homme de synthèse, a fusionné les souvenirs de 1914 et 1944. À une époque où l’on se plaint que les élèves n’ont plus aucun sens de la chronologie, ce pack mémoriel n’est pas seulement discutable: il est extrêmement maladroit. Mais le président de la République n’est pas là pour nous donner des leçons d’histoire: « S’il y a un principe que je retiens« , dit-il, « c’est que la mémoire ne divise pas, jamais, elle rassemble« . Or, lors de la cérémonie du 11 novembre, François Hollande était loin de rassembler: il s’est fait siffler et huer. C’est regrettable mais symptomatique. Car le président de la République n’a pas compris que la mémoire, qui rend compte d’un rapport affectif avec le passé, est forcément fragmentaire. Alors que l’histoire est une construction scientifique qui tend à être générale, la mémoire est en effet plurielle: chaque groupe prétend détenir la vérité historique. Les mémoires sont parfois contradictoires: il est donc illusoire de penser qu’elles vont rassembler. Dans ces conditions, les sifflets du 11 novembre ne sont pas surprenants. On aurait aimé une révolte de François Hollande, qu’il se mette en rogne et qu’il affronte les siffleurs. Mais rien. Sans doute sait-il, au fond de lui, alors que la société française est de plus en plus fragmentée, qu’il n’est pas crédible quand il parle de patriotisme. Alors, imperturbable, il va se contenter de poursuivre cette farce des commémorations, quitte à tomber dans ce travers que l’historien Nicolas Offenstadt avait dénoncé à l’époque de Nicolas Sarkozy: Nicolas Offenstadt, qui est aujourd’hui, ô surprise, membre du conseil scientifique de la mission du Centenaire, avait alors reproché à l’ancien président de la République de nous servir une «histoire bling-bling [qui] se marque d’abord par des  mises en scène soigneusement médiatisées, dans des lieux choisis comme symboliques, de combats valorisants, hauts lieux de la mémoire nationale». Sans blague.

[1] Philippe MURAY. Après l’Histoire I, Paris, Les Belles lettres, 2001, 288 pages.

[2] Alain FINKIELKRAUT. L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013, 231 pages.

Written by Noix Vomique

29 novembre 2013 à 16 h 43 min

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12 Réponses

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  1. L’enthousiasme patriotique des poilus se comprend du fait qu’inévitablement nos compatriotes d’alors ignoraient l’avenir et avaient été élevés dans le culte de la revanche. La France restant depuis plus de quarante ans sur une défaite cuisante, la crainte de nouveaux malheurs et l’amour de la patrie élevé par l’école (et la famille) au rang de véritable culte peuvent l’expliquer. La vision de l’histoire que l’on a aujourd’hui empêche la compréhension des faits et des mentalités passés en ce qu’elle les analyse en fonction des « valeurs » de notre temps et non de celles qui avaient cours, lesquelles passées au crible d’aujourd’hui paraissent inconcevables. Mais cherche-t-on à enseigner la réalité historique ou l’histoire n’est-elle qu’un prétexte pour illustrer l’inexorable marche du progrès tel qu’il est conçu par l’idéologie en place ?

    jacquesetienne

    29 novembre 2013 at 17 h 11 min

    • « Mais cherche-t-on à enseigner la réalité historique ou l’histoire n’est-elle qu’un prétexte pour illustrer l’inexorable marche du progrès tel qu’il est conçu par l’idéologie en place ? »
      Vaste question…

      Noix Vomique

      1 décembre 2013 at 23 h 15 min

  2. […] Je n'aime pas les commémorations. Le 7 novembre, dans le discours qu'il a prononcé pour lancer les cérémonies du centenaire de la Grande guerre, le Président de la République a conforté mon sceptic…  […]

  3. Commémore moi le noeud, fallait le faire. Respect!
    Sinon, tout cela est dérisoire et même carrément ridicule. La Grande guerre est aussi éloignée de l’esprit des nouvelles génération que la guerre des Gaules ou la bataille d’Azincourt.
    Et puis, c’est un massacre abominable où la République imbécile et inconsciente entraîna joyeusement nos aïeux. Ces derniers comprirent très rapidement dans quel guêpier ils se trouvaient fourrés (enfin, quand je dis « nos aïeux » je parle pour nous, n’est-ce pas…). Les survivants n’en parlaient même pas.
    Heureusement certains ont écrit…
    Mais leurs commémorations à la con…quelle merde!
    Amitiés.

    NOURATIN

    29 novembre 2013 at 19 h 39 min

    • La bataille d’Azincourt… Alors, là, franchement, je pense que peu d’élèves savent aujourd’hui de quoi il s’agit…

      Noix Vomique

      1 décembre 2013 at 23 h 22 min

  4. Pas d’accord mais vraiment beau texte. Deux choses m’étonnent néanmoins : votre curieuse conception du cunnilingus et votre façon de surévaluer les pauvres motivations des siffleurs du 11 nov ?

    Didstat

    29 novembre 2013 at 20 h 54 min

  5. Excellent billet.

    En complément, cet article d’Eric Desmons qui dit bien l’état du pro patria mori de nos jours.

    Agg

    30 novembre 2013 at 8 h 32 min

    • Merci pour le lien, Agg, cet article est en effet très intéressant.

      Noix Vomique

      1 décembre 2013 at 23 h 17 min

  6. Du plaisir à lire ce billet qui gratte d’agacement.
    M. Hollande a un rapport spécial au patriotisme parce qu’au fond de lui-même l’éducation des Frères des écoles chrétiennes y ait laissé quelques traces, traces qu’il peut combattre parfois en souvenir de son frontiste de père.
    Sa première femme est fille d’artilleur et elle en remontre quelquefois.
    Tout son parcours – enfin celui de la rivière socialiste sur laquelle il a flotté comme un bouchon – l’obligerait à nier ces machins ringards comme le patriotisme, mais l’homme est plus complexe.
    Réformé, il repassa la visite pour être incorporé comme les copains de chambrée, Sapin, Jouyet, Henri de Castries et le futur juge Lambert.
    Par moment, l’antimilitarisme d’une partie de son camp doit l’exaspérer ; mais il doit faire avec, ça fait partie du « pack ».
    Reste que le choix des communicants en soupentes d’anticiper de dix mois la commémoration du grand sacrifice garde un parfum de fabrication de l’histoire qui va leur revenir en pleine poire !

    Catoneo (@catoneo)

    30 novembre 2013 at 20 h 40 min

    • Merci, Catoneo, pour ces précisions -beaucoup de détails que j’ignorais et qui donnent un éclairage particulier au discours de François Hollande.

      Noix Vomique

      1 décembre 2013 at 23 h 20 min

  7. […] certains billets, qui me semblaient pourtant très corrects, ont eu une audience très décevante: Un centenaire à la commémore-moi le noeud (191 vues) ou encore L’Allemagne, la France et les 500 millions de la Begum (139 […]

  8. […] déjà dit, en novembre dernier, combien je trouvais cette surenchère commémorative douteuse: elle entretient une confusion entre […]


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