Noix Vomique

Detroit brûle et tes parents ne comprennent pas quel est le problème

Le salon automobile de Detroit, 2014.

Le salon automobile de Detroit, 2014.

Au moment où la famille Peugeot s’apprête à perdre le contrôle de PSA, avec une augmentation de capital dont une partie serait réservée à l’État et au groupe chinois Dongfeng, le Salon international de l’automobile d’Amérique du Nord vient d’ouvrir ses portes dans une ville fantôme, à Detroit. À en croire les spécialistes, cette édition 2014 s’annonce d’ores et déjà comme un bon cru: avec le retour à la croissance, les Américains sembleraient reprendre goût aux voitures puissantes et les visiteurs se comptent par centaines de milliers. Pourtant, cette reprise est célébrée dans une ville nécrosée qui, avec une dette de 18 milliards de dollars, est en cessation de paiement depuis le mois décembre dernier. Il fut une époque où les trois grands constructeurs -General Motors, Ford et Chrysler- produisaient à Detroit plus de 10 millions de voitures par an: c’était avant les deux chocs pétroliers, avant la concurrence des constructeurs japonais et sud-coréens, avant les délocalisations, notamment vers le Mexique où la main-d’oeuvre est moins chère. Aujourd’hui, Detroit, que l’on appelait Motor City, n’est plus que l’ombre d’elle-même, et en regardant ces édifices à l’abandon, on se demande si elle n’a pas été dévastée par une guerre.

Les ruines de l'usine de la Packard Motor Car Company (Source: Spencer Platt/Getty Images)

Les ruines de l’usine de la Packard Motor Car Company (Source: Spencer Platt/Getty Images)

Des bâtiments abandonnés (Source: Joe Gee)

Des bâtiments abandonnés (Source: Joe Gee)

Des maisons abandonnées dans le quartier Est. (Source: Rebecca Cook / Reuters)

Des maisons abandonnées dans le quartier Est. (Source: Rebecca Cook / Reuters)

La Michigan Central train Station, la gare abandonnée. (Source: Yves Marchand et Romain Meffre)

La Michigan Central train Station, la gare abandonnée. (Source: Yves Marchand et Romain Meffre)

La salle d'attente de la Michigan Central Station, hier et aujourd'hui. (Source:  Dave Jordano)

La salle d’attente de la Michigan Central Station, hier et aujourd’hui. (Source: Dave Jordano)

Le théâtre des United Artists, construit en 1928. (source:  Yves Marchand et Romain Meffre)

Le théâtre des United Artists, construit en 1928. (Source: Yves Marchand et Romain Meffre)

Une église méthodiste. (Source: Yves Marchand et Romain Meffre)

Une église méthodiste. (Source: Yves Marchand et Romain Meffre)

La bibliothèque publique St Christopher House. (Source: Yves Marchand et Romain Meffre).

La bibliothèque publique St Christopher House. (Source: Yves Marchand et Romain Meffre).

Ces photos font penser à l’île de Hashima, au Japon, abandonnée en 1974 après la fermeture de la dernière mine de charbon, ou encore à Tchernobyl, déserté après l’accident nucléaire de 1986. Pourtant, la crise de l’industrie automobile ne suffit pas à expliquer le fait que Detroit soit devenue un vaste champ de ruines. La chute a commencé en effet un peu plus tôt: on peut symboliquement retenir la date de 1967.

Detroit, juillet 1967 (Source: Lee Balterman)

Detroit, juillet 1967. (Source: Lee Balterman)

Dans la nuit du 22 juillet 1967, l’intervention musclée de la police dans un bar clandestin de la 12ème rue provoque la colère des Noirs qui fréquentaient l’établissement et qui s’estiment victimes de discrimination. Les boutiques alentour sont pillées puis incendiés, les affrontements avec la police dégénèrent en émeutes. Rien à voir avec les gesticulations foireuses de nos petites racailles en 2005: durant plusieurs jours, Detroit est en proie à la violence et à la terreur. Des quartiers entiers brûlent, des snipers tirent sur les pompiers. Le 24 juillet, le gouverneur du Michigan, George Romney, père de Mitt, demande au président Johnson l’intervention de l’Armée: 4700 parachutistes de la 82ème division aéroportée sont envoyés et finissent par ramener le calme dans la journée du 28 juillet. Bilan: 43 morts, 467 blessés, environ 7200 arrestations et la destruction d’environ 2000 bâtiments. Dès lors, Detroit ne va cesser de se dépeupler: elle a perdu 60% de sa population en une cinquantaine d’années. Aujourd’hui, on compte plus de 78000 bâtiments à l’abandon et 35% du territoire municipal est inhabité. C’est surtout la classe moyenne blanche qui a déserté la ville: alors que les Blancs représentaient encore plus de 70% de la population en 1960, ils ne sont plus que 55% en 1970 puis 10% aujourd’hui. À l’inverse, la population noire reste, et sa part n’a donc cessé d’augmenter: elle est passée de 28% en 1960 à 82% aujourd’hui. Or il s’agit d’une population pauvre (un tiers des habitants de Detroit vit en dessous du seuil de pauvreté), beaucoup plus exposée à l’échec scolaire (47% d’analphabètes), au chômage, à la consommation de drogues et à la délinquance (en 2013, le FBI estimait que Detroit est l’une des villes les plus violentes des États-Unis: le taux d’homicide est 11 fois supérieur à la moyenne nationale). Dans ces conditions, on comprend que le vivre ensemble soit difficile.

Les émeutes de 1967 ne manquèrent pas d’impressionner les jeunes Blancs. C’est le moment où émergent deux groupes de rock locaux, le MC5 et les Stooges d’Iggy Pop, qui sont souvent considérés comme des précurseurs du mouvement punk. Les premiers étaient politisés, les seconds ne l’étaient pas. Les jeunes Blancs, sans doute fascinés par le fait qu’une minorité soit capable d’affirmer sa différence, avaient envie d’imiter les Noirs. Aujourd’hui, on peut observer le même phénomène en France, avec ces jeunes qui, inhibés par SOS Racisme, se rastafarisent ou s’islamisent, allant parfois jusqu’à devenir djihadiste au Proche-Orient. Ainsi, aux États-Unis, l’extrême-gauche voulait s’inspirer du combat des Noirs pour prôner la révolution. L’une des figures du mouvement hippie de Detroit, John Sinclair, fonda le White Panther Party sur le modèle du Black Panther Party. Il était devenu en 1966 le manager du MC5 et, sous son influence, et celle également des drogues, les concerts du groupe devenaient de plus en plus chaotiques et violents et la police tenta plus d’une fois de les interrompre, au prétexte qu’on avait brûlé le drapeau américain sur scène ou que l’on y faisait l’apologie du meurtre. La réputation sulfureuse du MC5 attira l’attention du PDG d’Elektra Records, si bien que le MC5 enregistra son premier album, intitulé Kick Out The Jams, en direct au Russ Gibb’s Grande Ballroom de Détroit, les 30 et 31 octobre 1968. Le son est crade, les paroles parfois inaudibles, mais l’énergie brute qui en émane influencera plus tard les punks. Parmi les chansons, Motor City Is Burning revient sur les émeutes de 1967 et leur ambiance de guerre civile, « pire que le Vietnam« , que « la société blanche ne pourra éviter« . La chanson se termine par ces mots étonnants: « je suis peut-être un petit blanc, mais je peux être mauvais, moi aussi« .

Ya know, the Motor City is burning, babe
There ain’t a thing in the world they can do
Ya know, the Motor City is burning people
There ain’t a thing that white society can do

Ma home town burning down to the ground
Worser than Vietnam

Let me tell you how it started now

It started on 12th Clair Mount that morning
It made the, the pig cops all jump and shout
I said, it started on 12th Clair Mount that morning
It made the, the pigs in the street go freak out

The fire wagons kept comin’, baby
But the Black Panther Snipers wouldn’t let them put it out
Wouldn’t let them put it out, wouldn’t let them put it out

Get it on

Well, there were fire bombs bursting all around the people
Ya know there was soldiers standing everywhere
I said there was fire bombs bursting all around me, baby
Ya know there was National Guard everywhere

I can hear my people screaming
Sirens fill the air, fill the air, fill the air

Your mama, papa don’t know what the trouble is
You see, they don’t know what it’s all about
I said, your mama, papa don’t know what the trouble is, baby
They just can’t see what it’s all about

[…]

Now, I guess it’s true

I’d just like to strike a match for freedom myself
I may be a white boy, but I can be bad, too
Yes, it’s true now, yes, it’s true now

Yes

Let it all burn, let it all burn, let it all burn

Le Grande Balroom aujourd'hui.

Le Russ Gibb’s Grande Balroom aujourd’hui.

La salle de concert du Grande Ballroom aujourd'hui.

La salle de concert du Grande Ballroom où fut enregistré le 1er album du MC5.

Detroit- mc5 Grande ballroom

 

Written by Noix Vomique

24 janvier 2014 à 11 h 37 min

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6 Réponses

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  1. […] Au moment où la famille Peugeot s'apprête à perdre le contrôle de PSA, avec une augmentation de capital dont une partie serait réservée à l'État et au groupe chinois Dongfeng, le Salon international de l’automobile d’Amérique du Nord vient d’ouvrir ses portes dans une ville fantôme, à Detroit…  […]

  2. Curieusement Johannesburg ressemble un peu à cela, aujourd’hui…les mêmes causes produisent les mêmes effets…la désaffection des Amerloques pour les bagnoles n’y serait donc pas pour grand chose…
    Amitiés.

    NOURATIN

    24 janvier 2014 at 15 h 51 min

  3. Billet très intéressant sur le choc originel.
    Je vous propose de rechercher qui est maire de motor city depuis cette époque et quelle a été la gestion de la ville. Vous aurez l’explication du white flight.

    Monge

    25 janvier 2014 at 9 h 35 min

  4. Washington avec ses 58% de blacks et ses maires affros, corrompus jusqu’au trognon est en bonne place pour prendre la suite. Un des derniers avait été pincé dans un hôtel avec des putes, pipe à crack au bec.

    koltchak91120

    31 janvier 2014 at 15 h 37 min

  5. […] blanche d’une «ethnicité» noire [4]. En effet, et on avait déjà pu l’observer à Détroit en 1967, les jeunes Blancs, lorsqu’ils avaient le sentiment de devenir étrangers chez eux, […]

    • Motorcity n’est pas le nom abrégé de Détroit, c’est Motown
      Aucun intérêt,d’ailleurs
      Mes connaissances sur ce thème viennent de la lecture d’un roman de Jeffrey Eugenides, romancier amerlot, qui traite de la transexualite, de l’hermaphrodisme et de ces sortes de choses
      Le titre du roman m’échappe comme toujours mais ça se passe à Détroit après un début en Asie mineure

      kobus van cleef

      12 août 2014 at 10 h 27 min


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