Noix Vomique

L’avortement

Il y a des disques que l’on cherche durant des années, d’autres que l’on découvre par hasard. C’est la vie, pourrait-on dire. Au cours d’un voyage à Paris, il y a quelques années, je m’étais retrouvé à faire le tour des disquaires, un peu comme au bon vieux temps, à la recherche de vinyles. Et j’avais fini par trouver ce disque, à un prix plus que raisonnable: The Damned: Rare Tracks & Demos, Volume Two 80-83. La pochette en carton bon marché, l’absence de label et de références: pas de doute, c’était un disque pirate. Et l’espace d’une seconde, je retrouvais cette excitation stupide de l’adolescent qui pense avoir -momentanément- trouvé son Graal. À l’époque, une collection prenait toute sa valeur parce qu’elle était justement le résultat d’une longue quête. C’était autrement plus excitant que passer une commande sur internet. Mais aujourd’hui, la plupart des petits disquaires indépendants ont disparu. Ah, cette petite boutique parisienne, New Rose, rue des Sarrazins, où l’on trouvait toujours des merveilles! Des imports, des raretés. Et puis il y avait les pirates, que les Britanniques appellent bootlegs. On distinguait deux sortes de pirates: les enregistrements de concerts, avec un son souvent cradingue, et les compilations de démos, qui réunissaient des chutes de studio, maquettes ou encore chansons avortées.

Parfois, il m’arrivait de rêver à un disquaire dont la boutique ne proposerait que des disques qui n’ont jamais été publiés, sur le modèle improbable de cette bibliothèque imaginée par Richard Brautigan dans son roman L’avortement [1]. Dans ce drôle de bouquin, le narrateur est bibliothécaire et ne reçoit que des manuscrits inédits. Un jour, sa routine est rompue par une jeune femme, Vida, « avec de longs cheveux noirs qui lui tombaient sur les épaules comme des éclats de chauve-souris« . Elle vient déposer un manuscrit:

«Et quel en est le sujet, ai-je demandé?» Je tenais le livre dans la main et je sentais presque la haine qui en sortait.
«Le sujet, le voilà», a-t-elle dit, brusquement, hystériquement presque, en déboutonnant son manteau et en l’ouvrant à deux battants, comme si c’était une porte donnant sur un horrible donjon rempli d’instruments de torture, de douleur et de confession… »

Vida n’aime pas son corps. Elle tombe enceinte; ils décident d’aller à Tijuana pour avorter. Le récit est neutre: Richard Brautigan est bien loin des jérémiades de ces misérables connes qui répètent que leur corps leur appartient et qui, pourtant, sont capables de tomber enceintes sans le vouloir. Finalement, Vida fait du strip-tease pour payer ses études et le narrateur a quitté sa bibliothèque: on ne sait pas s’il songe avec mélancolie à tous ces manuscrits qu’il avait le privilège de garder et qu’il a abandonnés. « La culture des fleurs à la lumière des bougies dans une chambre d’hôtel« , écrit par une vieille dame. « Mon vélo« , apporté par un gamin de cinq ans. « Jusqu’au petit jour, ses baisers« , proposé par une femme «abominablement laide et avec l’air de n’avoir jamais été embrassée de sa vie». Ou encore « Dans ma maison, un grand cerf« , déposé par un certain Richard Brautigan, dont «on aurait dit quelqu’un qui se serait trouvé plus à l’aise dans une autre époque».

Tout en examinant les pochettes de mes vinyles, alors que j’entendais à la radio une ministre quelconque s’indigner que les Espagnols puissent remettre en question le droit à l’avortement, je pensais à cette bibliothèque imaginée par Brautigan et qui, d’ailleurs, est devenue une réalité en 1990 à Burlington, dans le Vermont. Aussi, à l’ère du MP3, comment ne pas avoir ce rêve anachronique d’une boutique qui ne proposerait que des inédits, sur vinyle ou bande magnétique, et où l’amateur aurait la sensation, sans doute trompeuse, d’acquérir, non pas des objets de consommation de masse, mais des documents uniques? Mon pirate des Damned a été pressé à 150 exemplaires sur vinyle jaune; il réunit des maquettes et des sessions radiophoniques. Ce genre d’enregistrement, brut et inabouti, parfois inaudible, n’a qu’une valeur documentaire et on ne peut le partager avec personne. D’ailleurs, ne faut-il pas être un peu branquignol pour s’intéresser à ces brouillons de chansons? En fait, lorsqu’on écoute une démo, on ne fait pas les poubelles: outre une certaine nostalgie de l’inachevé, on essaie plutôt de percer un mystère, celui de l’origine des choses. Car la démo n’est pas seulement le brouillon d’une chanson: c’est sa préhistoire. La chanson a beau être encore au stade de l’embryon, on devine une intention fugace, un «je-ne-sais-quoi» précaire. Il y a une quinzaine d’années, XTC a publié Homespun et Homegrown qui réunissaient les maquettes, parfois très rudimentaires, à partir desquelles le groupe avait ensuite enregistré ses deux derniers albums. En écoutant ces brouillons étonnants, on découvre que l’âme de chaque chanson était déjà là: il a juste fallu un peu d’amour, de courage et de travail pour accoucher de chansons abouties. Elle est déjà chanson celle qui doit le devenir. Et si c’était cela, la révélation que l’on cherchait en posant un disque pirate sur notre platine? Tiens, ça, il faudrait en parler au révérend père Lincoln Lincoln, qui, selon le narrateur de L’avortement, avait l’air de mauvais poil quand il est venu déposer son livre, qu’il avait intitulé « Dieu et la Stéréo« : «L’auteur a dit que Dieu tenait à l’oeil nos chaînes stéréo. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire par là , mais il a donné un grand coup sur le bureau avec son livre». Et on pourrait peut-être aussi parler de Tertullien.

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[1] Richard BRAUTIGAN. L’avortement (une histoire romanesque en 1966), Paris, Seuil, 2006, 180 pages.

Written by Noix Vomique

12 février 2014 à 18 h 47 min

Publié dans Uncategorized

2 Réponses

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  1. Vous voici sur le sujet musical ou du moins créatif…
    Ici des mots – démo.
    Embryon – avortement – créer – accoucher.

    Les disques pirates, devenus bootlegs furent souvent les rejets des artistes eux mêmes et bien entendu de leurs producteurs.
    Ils ont fait la ténacité des collectionneurs – j’en fus.
    Ils ont fait la rage des maisons de disques et labels – logique.
    Peu d’artistes en fait font cas de ces déviances socio-commerciales.
    Une fois l’affaire créée, et publiée, en général ils sont déjà « barrés » ailleurs.
    Mais l’objet attire et attise les convoitises.

    J’ai par exemple des enregistrements de Last Exit le premier groupe dans lequel Sting chantait et officiait à la basse – rien de génial si ce n’est que l’on perçoit déjà le chemin que fera l’artiste.
    Il aurait pu ne le faire, le talent voir le génie sont eux aussi soumis à des concours circonstanciés.

    Aujourd’hui dans de nombreux albums on va découvrir des démos de tout ordre, soigneusement triés par les artistes et surtout par la prod…
    C’est parfois captivant, rarement…
    Trop calculé…

    Du temps vinylique c’était autre chose, aujourd’hui cela fait partie du packaging afin de faire vendre.
    Le mythe s’est cassé et écouter le « brouillon » d’un produit fini, même moi qui suis pourtant dans le métier, j’ai du mal. Pour vendre, voilà qu’on « remixe » des brouillon… drôle d’époque.

    J’ai écrit voici un temps un billet parlant d’œuvres de jeunesse, genre que le compositeur aurait bien déchiré s’il ne l’avait rangée dans un placard.
    C’était sur l’oeuvre pianistique de Richard Strauss – il avait changé de cap et n’avait plus jamais écrit pour l’instrument tellement ces œuvres furent décriées par Von Bullow…
    à lire ici : http://lifesensationsinmusic.blogspot.fr/2013/11/richard-strauss-1864-1949-uvres-pour.html

    Bref, la notion de brouillon, de démo est bien subjective en effet…
    Il faut bien commencer par quelque chose.
    Ce quelque chose comme vous le dites si bien reste « historiquement » valable et digne d’un intérêt qui, au delà de la collectionnite addictive peut servir de révélateur.

    Les quatuors de Schubert dormaient dans un placard…
    Ils n’étaient destinés à être joués qu’en matériau pédagogique afin de faire travailler les élèves…
    Ils sont aujourd’hui la référence en matière d’écriture pour cette formule – encore heureux que Schubert n’eusse pas fait bosser ses élèves sur de l’insipidité musicale.
    Aujourd’hui on va s’extasier sur les pièces de clavier de Bach et se payer la place à 150 € pour écouter religieusement et avec pompe des « exercices » destinés à l’enseignement musical…
    Hé oui, à cette époque, les méthodes pédagogiques n’existaient pas et il fallait bien écrire des exercices pour les chérubins – l’idée qu’il soient ou non géniaux reste du domaine du subjectif.
    Duparc n’a laissé que peu d’œuvres… Normal, il a tout jeté car en cas de postérité il ne voulait qu’on joue de ses essais médiocres – il a fait un sacré tri puisque en dehors de son infime recueil de mélodies il n’y a pas profusion…
    Vivaldi lui, écrivait en arrivant en tous lieux, en voyage, histoire de remercier l’hôte…
    Puis la pièce disparaissait dans un placard…
    Ainsi furent retrouvées certaines saisons qui n’en étaient argument, ainsi fut retrouvé un merveilleux Stabat Mater qui ferait presque la pige à celui sublime de Pergolèse… Ah le destin !

    Il n’y a pas longtemps lors d’un débat public un abruti de président de jazz club claironnait joyeusement à l’assistance de mes élèves qu’aujourd’hui sortir un CD n’était qu’un acte de démo visant à distribuer pour tourner…
    Ce mec n’est jamais entré dans un studio… c’est sur.
    Ce mec n’a jamais pensé d’embryonnaire à finalité, d’idée à concrétisation… de projet à réalité.
    Sortir un CD aujourd’hui, en dehors des débats de marché de la culture (car sinon ce ne serait plus un comm’ mais un roman) c’est partir de prises instrumentales destinées à un projet artistique. Ces prises on les écoute, on les reprends, on les « modifie » (effets, reliefs sonore, etc…) afin de les faire coller à ce projet qui est la vision de l’artiste…
    Puis enfin de celles ci, qu’on a soigneusement rangées sur l’étagère des démos, un produit fini (mais jamais parfait pour le créateur ou c’est qu’il souffre de nombrilisme aigu) est accouché.
    Rarement dans la douleur, en général dans le bonheur…
    Normal, une naissance est toujours une bonne nouvelle…

    Bach accouchait dans le bonheur, chaque semaine, d’exercices afin de faire travailler quartes et autres passages digitaux à ses élèves, dont une multitude de bambins qui étaient les siens et qui par filiation perdurèrent son ouvrage… le bonheur quoi.

    Article qui impose réflexion, merci.

    PG

    13 février 2014 at 16 h 32 min

    • Bienvenue ici, PG, et merci pour votre long commentaire.

      En effet, comme vous le soulignez, aujourd’hui, le commerce des démos est trop calculé: c’est devenu du marketing et la dimension documentaire, qui intéressait jadis les collectionneurs, a complètement disparu. Ce que vous écrivez à propos de Schubert et Bach est très intéressant: les brouillons ne sont évidemment pas spécifiques au rock. Dans le jazz, également, les musiciens avaient l’habitude d’enregistrer plusieurs prises. J’écoutais récemment avec beaucoup d’intérêt des prises dites alternatives du Kind Of Blue de Miles Davis: elles permettent de vérifier que l’âme de chaque morceau est bel et bien là. Enfin, vous avez raison de souligner cet aspect essentiel, que l’on néglige souvent: le bonheur. Même si l’on accouche dans la douleur, ça reste en effet un bonheur de créer.

      Noix Vomique

      15 février 2014 at 15 h 29 min


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