Noix Vomique

Quand des députés étaient sanctionnés pour avoir évoqué les amitiés cagoulardes de Mitterrand

C’est marrant de voir que l’extrême-droite revient toujours sur le tapis, même lorsque c’est l’extrême-gauche qui, manifestement, se livre à de véritables actes de terrorisme. On sent bien que l’inconscient de la gauche est travaillé par quelque chose, qu’il y a là «un passé qui ne passe pas». Mardi, à l’Assemblée, lors des questions au gouvernement, alors qu’on l’interrogeait sur les émeutes nantaises du week-end dernier, Manuel Valls a allumé un contre-feu en accusant Claude Goasguen, député UMP, d’avoir appartenu dans sa jeunesse à l’extrême-droite: «Face à l’ultra-gauche, face à l’ultra-droite, face à cette extrême droite, eh bien nous répondons. Monsieur Goasguen, vous en venez, de l’extrême droite, vous savez ce qu’il en est. Nous, nous ne sommes complaisants avec personne, vous, vous l’êtes». Aussitôt, l’autre s’est senti insulté, l’UMP a surjoué l’indignation et nos hommes politiques, mauvais comédiens, nous ont servi, une fois de plus, un spectacle pitoyable. Allez savoir pourquoi, cette histoire de passé que l’on se renvoie à la figure m’en rappelle une autre: c’était il y a trente ans, le 2 février 1984, et l’historien Simon Epstein l’évoque dans son excellent bouquin Un paradoxe français [1]:

Le passé de Mitterrand est évoqué à l’Assemblée nationale, en février 1984, par trois députés de droite, Alain Madelin, Jacques Toubon et François d’Aubert. Au cours d’un virulent échange de tir entre la gauche et la droite, portant sur les passés respectifs de Georges Marchais et de Robert Hersant, ils font une furtive allusion à l’après- guerre de Mitterrand et à ses fonctions à Votre Beauté. Le nom de Schueller n’est pas prononcé, la Cagoule n’est pas mentionnée, mais une silhouette inquiétante et masquée s’est faufilée dans la salle. La majorité socialiste réagit vigoureusement et Madelin, Toubon et d’Aubert sont sévèrement sanctionnés pour «injures» au président de la République. Pierre de Bénouville intervient pour certifier que Mitterrand, son ami de toujours, «fut l’un des nôtres», c’est-à-dire qu’il fut résistant. Or le débat (si l’on peut parler de débat) ne portait pas sur l’Occupation, mais sur l’après-guerre: il y a donc eu «anticipation», fera remarquer Henry Rousso.

À quoi faisaient allusion Alain Madelin, Jacques Toubon et François d’Aubert? En 1945, Eugène Schueller confie à François Mitterrand la direction du journal Votre Beauté, qui appartenait au groupe L’Oréal. Or Eugène Schueller fut avant la guerre le financier de la Cagoule puis, sous l’Occupation, le fondateur du Mouvement Social Révolutionnaire. En 1984, c’est-à-dire dix ans avant la parution du livre de Pierre Péan, Une jeunesse française [2], tout le monde connaissait cette histoire. Mais si l’on commençait à dire que Mitterrand comptait des cagoulards dans son entourage, on risquait de faire remonter trop de choses à la surface: les Croix-de-feu, les manifestations contre les métèques, Vichy, la Francisque. Pour avoir tenté de briser un tabou, l’occasion pour la gauche de pousser des cris de vierges effarouchées, Madelin, Toubon et d’Aubert furent donc sanctionnés, fait extrêmement rare, pour «injures ou menace envers le Président de la République française». Pourtant, ils n’étaient pas les premiers à évoquer dans l’hémicycle le passé trouble de François Mitterrand. En effet, en 1954, le député gaulliste Raymond Dronne avait interpelé François Mitterrand: «Le grand républicain que vous prétendez être a un passé trop fluctuant pour pouvoir inspirer ce sentiment qui ne se commande pas, qui est en quelque sorte un élan instinctif et qui s’appelle la confiance. Je ne vous reproche pas d’avoir arboré la fleur de lys et la Francisque d’honneur». Mitterrand l’interrompt: «Tout cela est faux». Dronne lui répond alors calmement, en le regardant droit dans les yeux: «Tout cela est vrai, vous le savez bien». Raymond Dronne n’était pas n’importe qui: le soir du 24 août 1944, il entra le premier dans Paris, à la tête d’un détachement de la 2ème division blindée de Leclerc.

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[1] Simon EPSTEIN. Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, 623 pages.

[2] Pierre PÉAN. Une jeunesse française. François Mitterrand (1934-1947), Paris, Fayard, 1994, 611 pages.

Written by Noix Vomique

27 février 2014 à 11 h 37 min

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14 Réponses

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  1. Alors, là, si vous commencer à déboulonner les statues, vous allez faire de la peine à nos amis-qui-sont-pour-le-progrès, ce qui n’est pas très gentil de votre part…

    didiergoux

    27 février 2014 at 12 h 17 min

    • Didier, nos amis-qui-sont-pour-le progrès pourront toujours jouer la comédie de l’indignation: ils connaissent la vérité et, alors qu’ils sont pourtant toujours prêts à débusquer l’extrémiste de droite, ils s’en accommodent très bien. En 1984, le passé de Mitterrand était déjà un secret de Polichinelle. D’ailleurs, après l’épisode de Madelin, Toubon et d’Aubert, le Crapouillot avait consacré un numéro spécial à Mitterrand: on y trouvait toutes les informations que Pierre Péan fera mine de révéler dix ans plus tard…

      Noix Vomique

      27 février 2014 at 14 h 21 min

  2. Mais, mais, vous voudriez dire que Mitterrand aurait été un… menteur *gasp*… mais, mais, qui aurait crû?
    C’est inconcevable…

    Aristide

    27 février 2014 at 15 h 04 min

    • Oui, Aristide, c’est surprenant, hein? Il avait pourtant l’air toujours si sincère… Quand on pense qu’il avait écrit en 1969 dans Ma part de vérité: «S’il était vrai que j’eusse été d’extrême-droite dans ma jeunesse, je jugerais plus honorable d’être où je suis aujourd’hui que d’avoir accompli le chemin inverse, où l’on se bouscule, semble-t-il». C’est fort, ça: il nie avoir été d’extrême-droite mais précise qu’il n’aurait pas honte de l’avoir été.

      Noix Vomique

      28 février 2014 at 12 h 07 min

  3. En tout cas, pour ce qui concerne Claude Goasguen, j’ai du mal à comprendre en quoi, le fait qu’il ait, dans sa jeunesse, appartenu à un mouvement de droite lui serait reproché comme une sorte de crime, alors même qu’on fout la paix à tous les ex-trotsko, mao ou coco qui foisonnent dans les rangs de la Gauche.
    Il faudrait peut être en finir avec le délit d’archéo-opinion à géométrie variable!
    Amitiés.

    NOURATIN

    27 février 2014 at 16 h 49 min

    • C’est simple, la droite c’est mal….en tout cas, peu de politiques avaient le courage de se positionner publiquement à droite depuis l’après guerre…..tellement bien que durant les trois dernières décennies du siècle dernier, il n’y avait personne à droite, on était du centre, du centre droit, libéral, gaulliste (parfois même gaulliste de gauche, chevenementiste dirait on maintenant, de Gaulle qui fut longtemps royaliste)mais jamais à droite…de même aujourd’hui personne n’est à l’extrême droite..et pourtant

      Didstat

      27 février 2014 at 18 h 28 min

    • Ceci dit, je me souviens que Jospin, il avait un peu de mal à reconnaître qu’il avait été trotsko, c’en était amusant…

      Noix Vomique

      28 février 2014 at 12 h 09 min

      • D’un autre côté ça peut se comprendre. Si cela s’était su, les gens se seraient lancés dans une exploration de l’internet à la recherche de clichés d’époque. C’est qu’il était coquet le Yoyo avec sa simili coupe afro à la Robert Herbin. Ceci dit, il ne s’est jamais non plus trop étendu sur le passé collaborateur de son petit papa. Amusant de voir tous ces connards et connasses, de Jospin à Hollande en passant par Marie-Ségolène (et bien d’autres) devenus gauchos pour enfin tuer symboliquement le père. Il y a là matière pour une thèse de psycho.

        koltchak91120

        28 février 2014 at 22 h 23 min

  4. Quand même, avoir 20 ans en 1963, pouvoir connaître l’exaltation de pouvoir traquer le rouge matraque en main. Il n’y a pas à dire, il y a extrême droite et extrême droite. A l’époque on allait au trou avec la satisfaction du devoir accompli et la presse, à par les torchons gauchistes, ne trouvait pas trop à y redire. A l’époque le souvenir du petit père des peuples était encore très vif dans les esprits et puis il y avait le mur gardé par des vopos en arme. De nos jours on chiale pour un petit connard à carrure de crevette qui a voulu jouer les hommes (et encore en frappant dans le dos), dont les parents ne surveillaient pas les fréquentations (on peut également supposer qu’ils acquiesçaient ou qu’ils s’en fichaient). On a fait un héros de caniveau d’un sous Guy Moquette (dont le seul fait de résistance fut de distribuer des tracts), c’est dire le niveau du panthéon de ces gugusses.

    A la place des Madelin, Goasguen, etc. je ne cacherais pas ce passé qui n’a rien de honteux.

    koltchak91120

    27 février 2014 at 21 h 00 min

    • Oui, Koltchak, leur passé n’est pas plus honteux que celui de tous ces gauchistes qui, comme l’a souligné Nouratin, étaient trotsko, mao ou coco. D’autant plus que, finalement, lorsqu’ils sont devenus ministres, les Madelin ou Longuet n’ont jamais essayé de faire basculer la France dans le fascisme…

      Noix Vomique

      28 février 2014 at 14 h 00 min

  5. A reblogué ceci sur No One Is Innocent….

    Skandal

    4 mars 2014 at 10 h 56 min

  6. J’aime beaucoup le propos à double entente de Bénouville « Il était des nôtres ». C’est à la fois une manière de dédouaner et d’accuser.

    Dans ce domaine on peut quand même reconnaître à Mitterand d’avoir toujours su éviter les « mea culpa » outranciers en ayant recours à des dénégations qui n’en étaient pas.

    Naïf

    8 mars 2014 at 12 h 18 min


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