Noix Vomique

Le bonheur d’être réac

Même la sobriété, c'était mieux avant. (Affiche de Jean Feldman pour le Haut Comité d’étude et d’information sur l’alcoolisme, vers 1955)

La sobriété aussi, c’était mieux avant.
(Affiche de Jean Feldman pour le Haut Comité d’étude et d’information sur l’alcoolisme, vers 1955)

Depuis quelques temps, sans doute parce qu’ils sentent que le vent tourne, les gauchistes ont pris l’habitude de traiter tout contradicteur de réac, ce qui, dans leur esprit paresseux et manichéen, est forcément synonyme de fasciste: alors qu’ils sont persuadés d’incarner le progrès, ils ne voient dans le réactionnaire qu’un personnage arriéré et incapable de saisir le sens de l’histoire, et ils oublient que le fascisme fut aussi un progressisme et qu’ils en sont finalement bien plus proches que beaucoup de réactionnaires. Depuis quelques temps, le vent semble tourner puisque les réacs se libèrent enfin des mauvaises caricatures que la gauche véhicule à leur sujet: après Ivan Rioufol, qui publia en 2012 De l’urgence d’être réactionnaire, les blogueurs de la réacosphère sont de plus en plus nombreux, à l’image de Koltchak, François, Jacques Etienne ou encore Michel Desgranges, à donner une définition heureuse du réac -et il serait réducteur de croire qu’ils ont été décomplexés par le seul Nicolas Sarkozy.

Les gauchistes ont certainement raison sur ce point: le réactionnaire s’oppose au progressisme. Mais, englués dans leurs certitudes, ils semblent bien incapables de comprendre ce que cela signifie: le réactionnaire rejette toutes les idéologies; il est avant tout attaché à la dignité humaine, à l’honneur et à la liberté. Le réactionnaire est paradoxalement un anticonformiste qui aime les traditions: il se sent comme le dépositaire d’un héritage, à la fois historique et culturel, qu’il a envie de transmettre à ses descendants. Il aime que les choses aient un sens: mais il est sceptique à l »idée que l’Histoire puisse avoir un sens. Le réactionnaire ne peut pas être à gauche car il croit à la hiérarchie des valeurs. S’il est pour l’ordre, à condition que cela ne s’applique qu’aux autres, il est un anarchiste de droite.

Denis Tillinac vient de publier Du bonheur d’être réac. La semaine dernière, il était interviewé par la prolifique Eugénie Bastié:

Deux défauts guettent le réac, qui sont des risques en même temps. Le premier défaut c’est de succomber à la mélancolie, risque auquel je suis sujet. Même si la mélancolie, c’est le pain quotidien de l’écrivain dont le métier est de lutter contre le temps qui passe. Proust et Chateaubriand sont à cet égard les deux monuments de la littérature, de cette littérature qui retient le temps. Et l’autre risque, auquel je ne suis pas sujet, c’est de se laisser embarquer par les extrêmes politiques, par dégout du monde moderne. Partir dans un intégrisme politique quelconque. […]

L’esprit français c’est ce mélange de bravoure et de légèreté, ce que Cyrano appelle le panache. C’est aussi un humour, c’est Gabin, c’est Bourvil, c’est la gouaille, une gouaille qui vient du coté frondeur, qui émane des pavés de Paris.

Etre réac c’est se sentir porté par cette approche de la vie à la fois ludique, insouciante, dédaigneuse du bon sens, de la raison, de la logique et en même temps attachée à des valeurs fondamentales comme l’honneur et la hiérarchie. Ces vertus sont plutôt des fondamentaux sans lesquels une civilisation ne peut pas tenir bien longtemps, qui sont actuellement remises en cause par la société actuelle individualiste et consumériste. Le sens de l’honneur passe pour féodal, le sens des hiérarchies passe pour élitiste. Or, l »être civilisé est celui qui hiérarchise ses affects, ses pulsions. […]

Le rôle du réac est d’allumer des lumières dans la nuit de l’esprit qui nous entoure, pour préparer l’aube du renouveau. Ma génération a été lamentable, mais la nouvelle génération peut renverser la vapeur: il faut faire table rase de cet héritage de mai 68, et repartir à zéro à partir des fondamentaux.

Voilà, encore un bouquin à commander. Ces dernières semaines, la liste s’est considérablement allongée, ce qui est signifie que je vais devoir penser sérieusement à être sobre et limiter mon budget pinard.

Written by Noix Vomique

12 mars 2014 à 11 h 52 min

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14 Réponses

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  1. Ah que voilà un billet revigorant (et pas seulement à cause du lien dont je vous remercie) ! Je suis heureux de constater l’optimisme qui le sous-tend car la mélancolie et la deploratio temporis acti ne sont pas mon fort. J’y retrouve l’idée qui m’est chère de s’inscrire non pas dans un retour à un âge d’or largement fantasmé mais dans un progrès autre, respectueux de la tradition. Merci pour ce bon moment !

    jacquesetienne

    12 mars 2014 at 12 h 07 min

  2. « Lorsque j’ai de l’argent je m’achète des livres. S’il m’en reste un peu je m’achète à manger. »
    Dixit Erasme (à ce qu’on dit).

    Oui, aujourd’hui, l’intelligence, la vigueur intellectuelle, est du côté de la « réaction » et les idées progressistes sentent le cadavre. Bien sûr lorsque les idées « réacs » seront devenues dominantes elles commenceront elles aussi à se décomposer. Mais ça c’est pour plus tard. Pour l’heure : Montjoie ! Saint Denis ! et toutes ces sortes de choses.

    Aristide

    12 mars 2014 at 12 h 22 min

    • Curieux comme les réfractaires changent de figure : aujourd’hui, quand tout le monde doit se revendiquer au minimum punk, rasta, antifa, etc., le rebelle est un scout (Iggy Pop disait récemment que la subversion actuelle était la politesse, je crois). Alors demain, bis repetita, quand les scouts tiendront à nouveau le haut du pavé… Cercle infernal. Alors d’accord, Montjoie, Saint Denis! (en pensant à finir anarque, quand même)…

      Paul kersey

      13 mars 2014 at 22 h 52 min

  3. Tiens, à propos de livres réacs à lire…

    didiergoux

    12 mars 2014 at 12 h 36 min

    • Didier, En territoire ennemi est en bonne place sur ma liste…

      Noix Vomique

      12 mars 2014 at 18 h 10 min

      • Oui, relisant sa biographie par Ghislain de Diesbach (hautement recommandable), j’ai fait mon petit Proust, mielleux de ce qu’on ne parle pas de lui !

        didiergoux

        12 mars 2014 at 19 h 54 min

        • Tiens, je vais faire mon mielleux, moi aussi… Vous empruntez quel chemin de traverse pour arriver ici? Parce que, hum, comme ce blog a disparu de votre blogroll…

          Noix Vomique

          13 mars 2014 at 21 h 58 min

          • Je passe par chez Nicolas, depuis qu’un élagage sauvage (et assez incontrôlé, pour avoir été fait assez tard le soir…) a fait disparaître un certain nombre de blogs, que je n’ai pas encore pris la peine d’y rétablir comme ils le méritent…

            didiergoux

            14 mars 2014 at 11 h 18 min

  4. Il n’y a pas d’anarchistes de droite, il n’y a que des libertariens.

    • Moi, j’aime bien quand Claude Lévi-Strauss se définit comme un anarchiste de droite

      Noix Vomique

      16 mars 2014 at 15 h 46 min

      • Un « Viel » anarchiste de droite, si on veut citer précisément l’article Wikipédia sur la question. Mais la notion n’a pas plus de sens pour autant.

        • Razorback, plutôt que citer précisément un quelconque article de Wikipédia, il eût été préférable de se référer directement à l’interview où Lévi-Strauss se définit comme « un vieil anarchiste de droite« . Car c’est un texte intéressant, publié en 1986 par L’Express, et je l’avais d’ailleurs déjà cité ici. Mais bon, tout cela nous éloigne du sujet de ce billet…

          Noix Vomique

          16 mars 2014 at 19 h 44 min

  5. « Un anticonformiste qui aime les traditions » c’est en effet le caractère commun et la clé d’un trait de séduction. Enfin bref, c’est ce qui m’amuse principalement. Mais ce est pas paradoxal car le conformisme est le progressisme….
    Bon, encore bien écrit votre truc ; )

    Didstat

    14 mars 2014 at 22 h 05 min

  6. Merci pour cet article et pour le lien!
    Je souscris entièrement à l’axe d’analyse sur progressisme/anti-progressisme et le sens de l’Histoire en général.
    Pour apporter un autre éclairage sur le réactionnaire, il faudrait pouvoir analyser le lien entre nature et culture. La frontière est ténue, d’autant plus que l’on a tendance à mettre dans la Loi Naturelle beaucoup de constructions sociales. Pour le réactionnaire, la construction culturelle bâtit sur la nature, mais jamais en contradiction avec elle. La phrase de Najat VB (de mémoire) qui dit que la Loi est là pour réparer les inégalités de la nature est à ce titre l’horreur absolue du bon réactionnaire!
    Enfin, il y a un axe économique qui veut que le réactionnaire conchie les affairistes, mais je crains de rentrer dans un débat propre à nous diviser tous.


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