Noix Vomique

Ces électeurs que l’on méprise

Elle a beau prétendre lutter contre les stéréotypes sexistes, Najat Vallaud-Belkacem n’a jamais eu l’air aussi féminine que ce dimanche soir, lors de la soirée électorale de France 2, quand elle se faisait réprimander par Henri Guaino. Les mains sagement croisées sur la table, ce regard effronté qu’elle avait envie de baisser mais qu’elle ne baissait pas, ce rougissement que l’on devinait sur ses joues: un grand moment de télévision. On comprend qu’Henri Guaino l’ait ramonée avec une certaine gourmandise. Elle avait d’abord essayé de faire peur aux téléspectateurs, qui sont aussi, accessoirement, des électeurs. Après avoir déclaré qu’un bon nombre de candidats du Front national étaient fascistes, elle a nous a révélé le programme du FN: « obliger tous les enfants dans les cantines à manger du jambon, obliger les bibliothèques municipales à s’abonner au journal Minute« . Et de conclure que l’heure était grave. Il y a de quoi serrer les fesses, en effet. Aussi, Najat Vallaud-Belkacem nous expliqua la position du parti socialiste: « Nous ferons tout pour empêcher que des candidats du Front national n’emportent une municipalité« . Henri Guaino a eu beau lui rétorquer que le Front national était un parti légal et qu’il pouvait donc gagner des élections si les électeurs le souhaitaient, elle le toisait avec cet air effronté de celle qui ne veut pas comprendre que l’on se dirige tout droit dans le mur.

Car, dimanche, malgré une tentative au dernier moment de ressusciter ce bon vieil antisarkozysme, en sortant opportunément des soupçons d’affaires, les socialistes ont pris une sacrée raclée. Ont-ils seulement compris pourquoi? Ne refusent-ils pas d’entendre ce que leur disent les électeurs du Front national? Leur seule réponse est ce front républicain qu’ils ont pris l’habitude d’invoquer entre les deux tours de chaque élection. Mais voilà, ça ne prend plus. Il n’y aura pas de front républicain pour les petites effrontées. D’ailleurs, les socialistes, avec qui le feraient-ils, leur front républicain? Avec les godillots du Front de gauche? Quand on y réfléchit, tous ces bobos qui parlent de front républicain sont incapables d’accepter les risques de la démocratie, un peu comme Olivier Py, à qui l’on conseillerait volontiers d’être cohérent avec ses convictions et de déplacer le festival d’Avignon dans les quartiers nord de Marseille. Pendant qu’on focalise l’attention sur le Front national et sur une hypothétique menace fasciste, on ne veut pas mesurer la lassitude des électeurs et on évite ainsi de s’interroger sur le taux élevé de l’abstention. Ce n’est pas nouveau; le géographe Christophe Guilluy l’avait déjà souligné en 2010 dans Fractures françaises [1], un excellent petit bouquin dont le seul tort est d’être un bouquin de géographie sans cartes:

La réaction des classes dirigeantes à la montée de l’abstention des catégories populaires est un bon indicateur de leurs préoccupations sociales. Les élections européennes de 2009 en sont la parfaite illustration. L’abstention considérable qui a marqué ce scrutin aurait dû peser sur la soirée électorale et entraîner des analyses de fond dans la presse. Il n’en a rien été. Au contraire. Les médias ont célébré le couronnement festif de Daniel Cohn-Bendit tandis que la classe politique commençait à échafauder ses nouvelles stratégies écolos. Les classes populaires et la question sociale étaient, et sont toujours passées à la trappe. Ce spectacle indécent à un moment où le nombre de chômeurs explose préfigure peut-être l’avenir du champ politique: un combat de coton entre les tenants de la mondialisation libérale de gauche et les tenants de la mondialisation libérale de droite. Cette alliance objective entre libertarisme et libéralisme est aussi l’affaire d’une génération, celle des baby-boomers, une génération perdue dans le matérialisme et la confusion idéologique mais qui assume cette mondialisation. Premières victimes de cette mondialisation, les couches populaires observent les élites fêter la fin de la question sociale. Cette mise en retrait des catégories populaires annonce peut-être un modèle où la classe politique serait (enfin) débarrassée des aspirations du peuple.

Christophe Guilluy analyse également l’importance du vote frontiste dans des régions industrielles où les usines ferment et se délocalisent. Il prend notamment l’exemple de Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, où le Front national obtenait déjà 40% des voix en 2009 -comme quoi l’élection de Steeve Briois était largement prévisible:

Cet exemple, qui s’ajoute à ceux que nous avons déjà donnés, montre que la perte de crédibilité de la gauche en milieu populaire est pour partie la conséquence de son incapacité à prendre en compte la demande des catégories populaires de plus en plus sensibles à l’insécurité sociale mais aussi culturelle, provoquée par la mondialisation économique et son corollaire, l’intensification des flux migratoires.

La gauche, en privilégiant les réformes dites sociétales, a délaissé le champ social et ne répond plus à l’attente de la grande majorité des Français. Il n’est donc pas surprenant qu’elle recule à 37%. D’autant plus que François Hollande, à force de promesses non tenues, de mensonges et de reniements, ne fait plus l’unanimité dans son propre camp: on louait ses qualités d’homme de synthèse, on découvre qu’il est juste capable de synthétiser la nullité et le nihilisme. Il s’est mis lui-même dans une impasse: un remaniement ministériel, pitoyable jeu de chaises musicales, ne changera rien et n’évitera pas une crise morale et politique majeure. Plus généralement, le fossé entre les Français et les élites de gauche -politiques, mais aussi journalistes et universitaires- ne cesse de se creuser. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que les gens se sentent méprisés et qu’ils s’abstiennent d’aller voter. La médiocrité de nos politiques et les divisions de la société française ne sont-elles pas en train de nous précipiter dans l’ère, pour reprendre une expression de Christophe Guilluy, des élections post-républicaines?

 

[1] Christophe GUILLUY. Fractures françaises, Flammarion, Paris, 2013, 187 pages.

Written by Noix Vomique

28 mars 2014 à 23 h 05 min

Publié dans Uncategorized

12 Réponses

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  1. Je plussoie, d’autant que c’est le thème du prochain billet que je voulais mettre en ligne. Comme vous avez dit tout ce qu’il y avait à dire, je vais donc m’abstenir.

    Ce que dit Guilluy est d’autant plus vrai que ce cru 2014 des municipales montre que c’est dans les villes où la classe populaire est au plus mal, que ce soit à cause du chômage, de l’invasion arabo-africaine, ou d’une conjonction des deux, où ses aspirations sont ignorées par les élus roses ou rouges, que le FN fait les meilleurs scores. A Paris, ville bobo par excellence, il fait un flop.

    koltchak91120

    29 mars 2014 at 0 h 32 min

    • Mais non, Koltchak, ne vous abstenez pas!😉

      En effet, ces élections municipales confirment un peu plus l’analyse de Christophe Guilluy: dans les villes bien intégrées à la mondialisation, les jeunes bobos votent à gauche tandis que dans les zones périphériques et délaissées, les milieux populaires s’abstiennent ou votent Front national… Hier, j’ai pu le mesurer sur twitter quand je discutais de l’élection à Conflans avec un jeune militant qui soutient aveuglément la candidate socialiste: le gars est un pur bobo qui se présente comme marketing manager et qui anime un site qui parle de mode et de fringues. Il me semble qu’on est là très loin des valeurs traditionnelles de gauche…

      Noix Vomique

      29 mars 2014 at 23 h 43 min

      • C’est bien là tout le problème de la gauche, elle est tenue par des pitres qui la trahissent, tout comme les Chirac, Juppé, Sarkozy ont trahi la droite.

        D’une certaine manière, l’histoire repasse les plats. Quand on regarde loin en arrière, à Rome, une des mères de notre civilisation, les vrais défenseurs de la plèbe, furent les Gracques et non pas Jules César comme il aimait à se présenter. Les premiers finirent très mal, le second fut adulé par ce peuple qu’il trahissait pour préserver des intérêts de classe.

        Il y a quelque chose d’obscène à voir des gens qui portent sur eux l’équivalent de six mois d’un smicard, tout en se réclamant de la cause du peuple. Et la tartuferie tourne à l’immonde quand un type qui n’a jamais bossé réellement de sa vie, mais qui a un train de vie inaccessible à beaucoup, déclare sans sourciller qu’il n’aime pas les riches. Sauf que le seul qui a eu un semblant de stature césarienne c’était Chirac et non pas le boudiné de l’Elysée.

        Dans le fond, les socialistes sont un peu comme le Tancrède du Guépard, ils sont persuadés qu’il faut que tout change pour qui tout reste à sa place. Ils utilisent le peuple pour préserver leur rente. Sauf qu’au bout de 40 ans de comédie les spectateurs ne sont plus dupes.

        koltchak91120

        30 mars 2014 at 0 h 26 min

  2. Vivement dimanche, tiens !

    didiergoux

    29 mars 2014 at 11 h 36 min

    • Ah oui, vivement dimanche soir! Rien que pour voir la tête de Najat Vallaud-Belkacem!
      Quant à vous, je me suis laissé dire que vous attendiez dimanche avec impatience parce qu’il y avait du Riesling au menu…

      Noix Vomique

      29 mars 2014 at 18 h 22 min

      • Oui, le riesling (et mon neveu chimiste, Français à l’ancienne, cultivé, aimant la musique, l’art, la littérature, en plus d’être un caïd dans son domaine…) me donne davantage hâte que cette soirée électorale. Bien que je crois n’en avoir jamais manqué aucune depuis à peu près 40 ans…

        didiergoux

        29 mars 2014 at 19 h 47 min

  3. […] Elle a beau prétendre lutter contre les stéréotypes sexistes, Najat Vallaud-Belkacem n'a jamais eu l'air aussi féminine que ce dimanche soir, lors de la soirée électorale de France 2, quand elle se faisait réprimander par Henri Guaino…  […]

  4. Nous entrons en effet tout doucement dans une ère nouvelle. Les deux composantes politiques majeures se révéleront tout à fait incapables de suivre le mouvement. Les Socialos n’intéressent plus que les bobos et une partie des fonctionnaires, l’UMP ne représente plus que les vieux kroums héritiers du MRP qui seront bientôt tous morts…reste à attendre la traduction politique de tout cela car manifestement nos institutions ne sont pas prévues pour s’y adapter.
    Quand la pression sera devenue trop forte, le bouchon risque de sauter…
    Amitiés.

    NOURATIN

    30 mars 2014 at 13 h 21 min

    • George Freche avait théorisé tout ça :
      « Des gens intelligents, il y en a 5 à 6 % ; moi je fais campagne auprès des cons. »
      « Dans ma carrière, j’ai fait trois campagnes intelligentes où je parlais aux gens d’emploi, d’économie, d’investissements, et je les ai perdues. Et j’ai fait vingt-sept campagnes rigolotes, à raconter des blagues de cul, et je les ai toutes gagnées. »

      Bon bah voilà tout est dit, les français sont juste des connards, et donc pour être élu, il suffit de leur raconter des âneries, leur promettre n’importe quoi et les considérer comme ce qu’ils sont, des connards.

      Thibaut Collin

      1 avril 2014 at 14 h 47 min

      • C’est encore plus savoureux quand un con s’offusque qu’on puisse le prendre pour ce qu’il est. Cependant et à décharge, quelque soit notre niveau de vie nous sommes tous le con de quelqu’un. Dernièrement j’ai vu BHL en arrière plan d’un Valls éructant sur l’avant garde républicaine. Tout bien sapé qu’il est j’aurais pas aimé être à sa place. Encore moins quand leurs têtes vont rouler. Au plaisir de vous voir voter, et puis de vous lire.

        Djefbernier

        6 avril 2014 at 4 h 25 min

  5. Très bien vu ! oui tout frise l’indécence dans cette « gauche » qui n’a de cesse de faire des leçons de morale

    gautier

    1 avril 2014 at 17 h 14 min


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