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Archive for avril 2014

Les Croix noires du 25 avril 1214

Naissance de Louis IX (Source: BnF)

Naissance de Louis IX (Source: BnF)

Ne rêvons pas: François Hollande, qui vient d’oublier de souhaiter une bonne fête de Pâques aux Chrétiens français, ignore sans doute que Louis IX est né le 25 avril 1214,  cela fait aujourd’hui 800 ans. D’ailleurs, alors que les gauchistes font débuter l’histoire de France avec la révolution, qui se souvient aujourd’hui de Louis IX?

Dans sa Vie de saint Louis [1], Jean de Joinville, compagnon du roi, raconte que Louis naît à Poissy le 25 avril, jour de la Saint-Marc: ce jour-là, on porte traditionellement en procession les « Croix noires ». Pour Joinville, c’est le signe que les deux croisades entreprises par le roi seront fatales à de nombreux croisés: «maint grant deul en furent en cest monde et maintes grans joies en sont en paradis de ceulz qui en ces douz pelerinage moururent vrais croisiez». Rétrospectivement, on peut en effet voir là un présage.

Plus tard, Blanche de Castille est prise d’un funeste pressentiment lorsque Louis, son fils, décide en 1244 de partir pour Jérusalem: elle «mena aussi grand deul comme se elle le veist mort». Mais Louis revient de cette croisade en 1254, la veille de la Saint-Marc, comme le raconte Joinville: «Le jour de la saint Marc me dit le roy que a celi jour il avoit esté né ; et je li diz que encore pooit il bien dire que il estoit renez ceste journee, et que assez estoit rené, quant il de celle perilleuse terre eschapoit». Le retour en France est comparable à une résurrection car la croisade fut un fiasco; Joinville l’avait compris dès la prise de Damiette, lorsque le roi, pour la première fois, avait mis «son cors en avanture de mort».

En 1267, Louis décide de reprendre la croix; il embarque pour Tunis le 15 juillet 1270. Joinville ne le suit pas: sans doute a-t-il l’intuition que le présage des Croix noires va prendre tout son sens: le roi meurt de la dysenterie le 25 août, au pied des remparts de Tunis. Il faut alors ramener son corps: selon l’usage teuton, il est éviscéré, démembré puis les morceaux sont bouillis dans une grande marmite d’eau et de vin aromatisé d’épices. Sur le chemin du retour, partout où ils passent, les ossements du roi font l’objet d’une grande dévotion et ils finissent par arriver triomphalement le 22 mai 1271 à la basilique de Saint-Denis. Le roi est déjà considéré comme un saint et un martyr.

Une trentaine d’années plus tard, Jeanne de Champagne, épouse de Philippe le Bel, demande à Joinville d’écrire la vie de saint Louis. Mais elle meurt en 1305 et Joinville ne termine son «livre des saintes paroles et des bons faiz nostre Saint Looÿs» qu’en 1309. Aussi le dédie-t-il à Louis le Hutin. Joinville a conçu son livre comme un témoignage: il a en effet côtoyé Louis IX et son récit nous fait donc découvrir le vrai saint Louis, alors que les autres sources, clairement hagiographiques, enjolivent l’histoire à tel point que Jacques Le Goff, récemment disparu, s’était demandé, non sans une certaine ironie, dans le chapitre VIII de son monumental Saint Louis [2], si saint Louis avait vraiment existé. Aujourd’hui, on pourrait se poser la question: il a pratiquement disparu des programmes scolaires et les jeunes générations ignorent tout de ce grand roi qui sut moderniser la France. On se réjouira donc que Le roman de Saint Louis, de Philippe de Villiers [3], connaisse un succès mérité auprès du grand public.

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[1] JOINVILLE. La vie de saint Louis, Le Livre de Poche, Paris, 2002, 640 pages.

[2] Jacques LE GOFF. Saint Louis, Folio Histoire, Paris, 1999, 1280 pages.

[3] Philippe de VILLIERS. Le roman de saint Louis, Albin Michel, Paris, 2013, 448 pages.

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25 avril 2014 at 16 04 28 04284

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Parce que nous sommes une nation qui s’enfonce fièrement

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TRAGIC ROUNDABOUT

So welcome to Britain the home of the rich and the poor

All drinking for sure

Spilling out of the pubs ans the bars and the clubs

Watch the hoard -all drunk as a Lord

Look at the state of us

Here comes the porcelain bus

Cos we’re a nation proudly falling, brawling, crawling…

Cos work is the curse of the drinking class

On the Tragic Roundabout

In every damn street won’t you raise a glass

To the Great British lager out

Bacardi, Vodaka drink to fall

In the High Street sun or rain

It’s the cafe culture free for all

Down the hatch there is no shame

The Colonels alone, drinking gin -on the phone to no-one

His marbles have gone

Now the kids are in bed and the parents can fight all they want

While the empties look on

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Ne vous méprenez pas à propos de cette « nation qui s’enfonce fièrement » évoquée ici: il s’agit de la Grande-Bretagne. Certes, cela pourrait être la France, et l’on pourrait imaginer que le fantôme d’un Philippe Muray a inspiré cette chanson. D’ailleurs, on aurait tendance à conclure que « c’était mieux avant » lorsqu’on écoute tout l’album, cette Postcard From Britain où Captain Sensible et Paul Gray se demandent ce qu’est devenue la Grande-Bretagne d’antan: les vieux punks seraient-ils finalement des réacs? Ce ne serait pas si étonnant que cela: en 1976, les punks ne vomissaient-ils pas déjà la modernité?

Toujours est-il qu’une certaine nostalgie émane de cette Postcard From Britain, une nostalgie particulièrement perceptible dans une chanson, magnifique, comme « Forgotten High Streets« : « Now the High Streets they all look the same / Junk food outlets and corporate names / Could be anywhere – don’t take me there / The evidence is there for all to see ». En écoutant cet album, on réalise à quel point les retrouvailles, l’an dernier, de Captain Sensible, guitariste des fabuleux Damned, et Paul Gray, qui fut leur bassiste au début des années quatre-vingts, ont été fructueuses. Cela nous renvoie à l’époque où les Damned, premier groupe punk britannique à avoir enregistré un single puis un album, sortaient des disques splendides avec cette désinvolture dont ils étaient seuls capables. Bizarrement, le succès n’a jamais été à la mesure de leur talent -sans doute étaient-ils trop j’m’enfoutistes. En France, Captain Sensible est surtout connu pour « Wot« , cette parodie de rap enregistrée un soir de beuverie, un malentendu qui lui a finalement permis de gagner assez de fric pour produire ensuite des albums passionnants. Car Captain Sensible est davantage que cet énergumène qui passait chez Michel Drucker: punk authentique, guitariste hors-pair, il est aussi un excellent songwriter, grand mélodiste, toujours capable d’imaginer des arrangements qui rappellent parfois les Kinks ou encore Syd Barrett. A Postcard From Britain est en quelque sorte un retour aux sources: conformément au credo punk, le fameux Do It Yourself, les dix chansons qui le composent ont été enregistrées très rapidement, en quelques jours, avec le batteur Ant Thickett, dans le garage d’une amie. C’est comme s’il y avait urgence, et le cancer de la gorge dont souffre Paul Gray n’est pas la seule cause de cette précipitation: la colère à l’égard des politiciens est palpable, notamment dans une chanson comme « State Of The Nation« : « Ain’t you tired of hearing platitudes / While bonuses go through the roof / More politicians telling lies /There’s nothing more than I despise« . Les bobos parleront de populisme, ou n’en parleront pas: les Inrocks ont bien évidemment snobé la sortie de ce disque.

L’album, achevé dans la cuisine de Paul Gray et signé par The Sensible Gray Cells, est un digne successeur de Strawberries, l’album que les Damned publièrent en 1982: la révolte voisine ici avec de petites merveilles pop (« Queen For A Day« , « City Bird« , ou encore le psychédélique « Looking At You« , autant de chansons qui nous hantent et que l’on se surprend à hurler sous la douche). Vous trouverez ici des extraits de cet album hautement recommandable avec, en prime, quelques commentaires de l’inimitable Captain Sensible.

 

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24 avril 2014 at 11 11 15 04154

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L’obstination des frontières

« On a tout à remettre à plat: ce qui est en cause, c’est notre idée de la République, notre idée de l’État, notre idée de la nation, notre idée des frontières, notre idée de l’Europe. Si nous ne le faisons pas, l’avenir aura le visage de madame Le Pen« . Le soir du second tour des élections municipales, en tentant d’analyser les résultats, Henri Guaino reprenait un thème qui lui est cher et qu’il avait développé en 2012 pour Nicolas Sarkozy, celui de la frontière: de cette façon, il se projetait déjà dans la campagne pour la prochaine élection européenne. D’ailleurs, quelques jours plus tard, il annonçait qu’il ne voterait pas pour la liste UMP conduite par Alain Lamassoure, parce que ce dernier « incarne l’Europe dont plus personne ne veut« . Lorsqu’il prône un retour des frontières, Henri Guaino traduit-il le sentiment des électeurs? On a vu en février dernier que les Suisses, en se prononçant en faveur d’une restriction de l’immigration dans leur pays, avaient clairement exprimé le souhait de reprendre le contrôle de leurs frontières. Aussitôt, des experts comme Catherine Wihtol de Wenden étaient montés au créneau  pour nous asséner que « la frontière est une construction d’un autre âge« . Or la frontière est-elle vraiment un concept suranné? À l’époque de la mondialisation, quand la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes s’amplifie, les frontières n’ont-elles pas encore un sens? L’an dernier, Jean-Marc Ayrault avait invité Hubert Védrine, Régis Debray et Pascal Boniface à se poser la question. Car, alors que libéraux et socialistes, pour des raisons différentes, œuvrent depuis des décennies en faveur de la suppression des frontières, force est de constater que la frontière, loin d’avoir disparu, reste bel et bien une réalité géographique.

Sans le vouloir, le gouvernement Ayrault a participé à la persistance des frontières, en leur donnant une nouvelle vitalité. Prenons l’exemple, au Pays basque, de la frontière franco-espagnole qui fut établie en 1659 avec la signature du Traité des Pyrénées. En janvier dernier, à l’initiative du gouvernement français, le prix de toutes les marques de cigarettes augmenta de 20 centimes. Cette hausse, la troisième en quinze mois, a porté le prix du paquet le moins cher à 6,50 euros et il n’en fallait pas davantage pour redynamiser un commerce frontalier que l’on disait, côté espagnol, sur le déclin: les Français franchissent à nouveau la frontière pour venir s’approvisionner en tabac dans la zone commerciale de Behobia, située à Irún. De la même façon, la proposition de loi visant à pénaliser les clients de prostituées devrait profiter aux maisons closes qui se situent juste de l’autre côté de la frontière. En fait, Behobia est une parfaite illustration de ce processus de mondialisation qui met en concurrence les territoires, en jouant sur les différences de prix et de législation: vu de la frontière, les lupanars et les clopes 40% moins chères font finalement partie des charmes de l’Espagne. Autre aspect de la mondialisation: Behobia est l’une des zones du Pays basque espagnol où la densité d’immigrés est la plus importante. La proximité de la France, sans doute.

Alors que l’on pensait que la frontière s’effaçait sous l’effet de l’intégration européenne, elle existe toujours dans l’esprit des Français qui la franchissent: il suffit qu’ils passent la Bidassoa pour se sentir en Espagne. Ils se ruent sur les Ventas pour acheter des babioles telles que des castagnettes, des taureaux en peluche, des maillots du Real Madrid ou des poupées en habits de sevillanas. Dans les bars avoisinants, ils commandent une paella valencienne et s’offrent un pichet de sangria. En fait, le commerce offre aux visiteurs en mal d’exotisme une caricature de l’Espagne bien éloignée de la culture locale, qui est celle du Pays basque.

Aujourd’hui, la frontière n’est plus censée séparer les nations: elle est devenue un endroit de transit, pour les personnes comme pour les marchandises. Elle apparaît donc comme l’un de ces non-lieux décrits par l’ethnologue Marc Augé [1]: ce n’est pas un lieu, au sens anthropologique, qui pourrait se définir comme « identitaire, relationnel et historique« , mais un espace, produit par la « surmodernité« , interchangeable, où l’être humain reste anonyme. Cet espace frontalier est d’abord animé par des flux: les géographes parlent parfois d’interface. Or, comment ne pas penser au Dr. Adder [2], roman de science-fiction extraordinaire où K.W. Jeter nous décrit une interface cauchemardesque:

Au sud, à la périphérie de la masse sombre, se dessinait un mince serpent lumineux.

« L’Interface », annonça le pilote avec un large sourire en tendant le bras. « J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. »

Il avait marché lentement, poussé parfois par la foule, arpentant l’Interface. Au début, il avait été accosté par des dizaines de jeunes, pas inquiétants ceux-là, au contraire du premier, qui lui avaient proposé tout un assortiment de comprimés, capsules et fioles qu’il ne connaissait pas.

Les putains, c’était autre chose. Leurs visages inexpressifs et le regard perçant, artificiel, de leurs macs semblaient l’appeler, attendant qu’il s’approchât comme les autres ou bien passât son chemin. Limmit passait son chemin, éprouvant un malaise grandissant. Des amputées, constatait-il. Il manque quelque chose à presque toutes, on dirait.

Le reste de l’Interface, nota-t-il, étudiant son gestalt, se composait d’innombrables sex-shops et cinés pornos qui, en dehors des dealers et des macs, avaient l’air d’être les seuls commerces de l’avenue; les façades noires des immeubles dispersés le long des trottoirs avalaient les prostituées et leurs clients; un stand isolé, graisseux et obscène, vendait des hamburgers et des tacos, surmonté d’une enseigne au néon qui clignotait, annonçant encore et encore: HARRY’S HOT-MERDE (une plaisanterie, supposa-t-il, quoique peu désireux de vérifier jusqu’à quel point L.A. pouvait être perverti).

Le roman de K.W. Jeter est-il prémonitoire de l’évolution des frontières sous l’effet de la mondialisation? Dans El Diario Vasco, quotidien de Saint-Sébastien, l’interface de Behobia est parfois présentée comme une zone de non-droit où la prostitution et le trafic de drogue se sont développés en marge du commerce légal. Certes, on est loin de Tijuana ou de Ciudad Juárez, ces villes mexicaines qui, situées sur la frontière avec les États-Unis, battent des records de criminalité. Mais l’on devine cette tendance des zones frontalières à se transformer en zone, au sens de ce que les anglais appellent a slum belt: un espace en décomposition, misérable et marginal, fréquenté par des zonards, où tout ce qui subsiste est un commerce glauque. Un endroit sans repères culturels ni moraux, où l’on vient justement flirter avec les limites. D’ailleurs, alors que nos politiques ne cessent de nous faire la leçon sur les méfaits de l’alcool et du tabac, n’a-t-on pas la sensation délicieuse de s’encanailler lorsqu’on vient acheter moins cher ces produits qui sont si mauvais pour notre santé?

Pendant longtemps, la frontière entre la France et l’Espagne engendra des activités de contrebande, (en basque gauazko lana, c’est-à-dire le « travail de nuit« ). Aujourd’hui, il suffit d’observer le pont piéton qui enjambe la Bidassoa, entre Irún et Hendaye, pour constater que ce phénomène persiste: aux Africains qui entrent clandestinement en France se mêlent parfois des porteurs de sacs-à-dos remplis de cartouches de tabac. C’est un paradoxe: en réalisant le marché unique, l’Union européenne aura réussi à inventer les contrebandiers sans frontières -un peu comme il y a déjà des médecins ou des reporters sans frontières. On a pu penser que les frontières disparaîtraient facilement; elles s’obstinent au contraire à exister. D’ailleurs, j’en parlais dans mon billet précédent, Fernand Braudel ne nous a-t-il pas raconté dans L’identité de la France [3] comment la frontière dessinée en 843 par le traité de Verdun avait survécu jusqu’à servir encore aujourd’hui de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne? Les frontières ont en effet une mémoire. Aujourd’hui, elles survivent en étant des non-lieux, c’est-à-dire des espaces de consommation globalisés et sans identité. En attendant des temps meilleurs.

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[1] Marc AUGÉ. Non lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Éditions du Seuil, Paris, 1992, 153 pages.

[2] K.W. JETER. Dr. Adder, Denoël, Paris, 1985, 247 pages.

[3] Fernand BRAUDEL. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.

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18 avril 2014 at 13 01 10 04104

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Redécoupage des régions: la carte des gabelles ?

Carte des différentes Gabelles (rapport remis à Louis XVI par Jacques Necker en janvier 1781).

Carte des Gabelles (rapport remis à Louis XVI par Jacques Necker en janvier 1781).

Encore un petit effort, et le redécoupage annoncé des régions pourrait finalement rétablir la carte des différentes gabelles telle qu’elle apparaît dans le rapport que Jacques Necker remit à Louis XVI en janvier 1781. Alors que la gauche a l’habitude de faire commencer l’histoire de France en 1792, cela ne manquerait pas de sel. Car, depuis que Manuel Valls a proposé de «réduire de moitié le nombre de régions dans l’Hexagone» d’ici à 2017, on voit fleurir ici ou des hypothèses de découpage plus ou moins inspirées. Toutes ces cartes éludent la question, pourtant essentielle, des compétences que l’on veut vraiment assigner aux régions. Mais l’exercice du redécoupage, pour qui aime la géographie et l’histoire de notre pays, est réellement passionnant. Slate a notamment publié une carte du géographe Jacques Lévy où l’on voit un Bassin parisien élargi qui ressemble fort à ce pays de grande gabelle, où les habitants devaient acheter une quantité déterminée de sel au prix imposé. Les régions Ouest-Bretagne et Nord correspondraient, quant à elles, aux anciennes provinces franches, qui étaient exemptées de l’obligation de la gabelle tandis que l’on reconnaît à l’Est les contours des pays de salines. En revanche, au sud, la limite des provinces rédimées et des pays de petite gabelle mériterait d’être révisée.

La France en 10 régions, proposition du géographe Jacques Lévy, professeur à l'Ecole polytechnique de Lausanne.

La France en 10 régions, proposition du géographe Jacques Lévy, professeur à l’École polytechnique de Lausanne.

En fait, c’est comme si certains découpages devaient persister à travers les âges. Car les frontières ont de la mémoire. Dans L’identité de la France [1], Fernand Braudel raconte comment la frontière définie en 843 par le Traité de Verdun a traversé les siècles jusqu’à servir encore de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne:

Le trait essentiel du sacro-saint traité de Verdun (août 843) est sans doute d’avoir duré des siècles dans ses stipulations et de s’être consolidé avec la complicité aveugle du temps.

Il y a plus de mille ans, en effet, que le trop vaste Empire de Louis le Débonnaire a été partagé entre ses trois fils : à Louis, la Francie orientale, c’est-à-dire la Germanie ; à Charles le Chauve, la Francie occidentale, qui deviendra la première France ; entre les deux, l’impossible Lotharingie revint au fils aîné, Lothaire, qui, prenant le titre impérial, reçut dans son lot les deux capitales – Aix-la-Chapelle au nord, Rome au sud – et, pour les relier, une absurde et interminable bande de territoire, d’environ 200 kilo­mètres de large sur 1500 de long.

Cette extravagance « isthmique » franchissait les Alpes et se prolongeait à travers l’Italie jusqu’au-delà de Bénévent. Les négociateurs du traité, les « experts » comme les désigne Roger Dion, l’avaient dessinée pour maintenir la fiction d’un Empire. Et s’ils avaient accordé à Louis le Germanique Mayence et un morceau de la rive gauche du Rhin – un merveilleux cadeau  – c’était pour qu’il y disposât de vignobles à sa portée !

Toutes ces raisons circonstancielles (en principe précaires) n’expliquent pas, inutile de le dire, la longévité incroyable des clauses de Verdun. Car la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut (bien qu’elle ne les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout). La zone fragile de la Lotharingie, il est vrai, a duré moins d’un siècle ; mais elle a été absorbée, en 936, par la Germanie, bientôt devenue le Saint Empire Romain Germanique, et qui montrait alors une vigueur supérieure à celle des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens. C’est donc la frontière « germanique » que la France rencontre sur la ligne des quatre rivières.

Certes, il ne s’agira pas, tant que la monarchie française ne sera pas libre du côté de l’Atlantique et de la Manche – le côté des agressions anglaises – d’une frontière tumultueuse. D’autant qu’elle est englobée, engluée de part et d’autre de son tracé, dans l’invraisemblable morcellement d’une féodalité par qui pullulent de minuscules cellules. Mais cela n’empêche pas que la frontière de l’Est ne soit vivante. En dépit des conflits et des guerres, des coups de main, des litiges, des procès incessants entre féodaux — ou à cause de ces incidents —, les populations en place, soumises à ces jeux, n’ignorent rien du tracé de la frontière. Ainsi la Biesme est, à travers l’Argonne, un maigre cours d’eau, dont on ne parle guère qu’à propos des verreries établies sur ses bords. Or l’honneur lui était échu, au traité de Verdun, d’être choisie comme limite sur un bref parcours entre le royaume et l’Empire (alors la part de Lothaire) et d’être ainsi à la limite des diocèses de Verdun et de Châlons-sur-Marne. Les habitants du pays, interrogés en 1288, savent très bien distinguer « ces qui sont par desais le dit ru, qui sont de l’Empire et ces qui sont par delai le dit ru, qui sont du roiaulme de France ». Preuve que la frontière du royaume est bien réelle pour les gens qui la traversent ou qui habitent à son voisinage. Aujourd’hui encore, la Biesme sépare le département de la Marne de celui de la Meuse et, comme à chaque département correspond un diocèse, elle sépare aussi celui de Verdun de celui de Châlons.

Le souvenir du Traité de Verdun s’est donc prolongé jusqu’à nos jours, sans doute parce que les limites politiques qu’il fixait reflétaient des réalités culturelles. Plus de cent vingt experts avaient travaillé pendant un an pour que le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils soit aussi cohérent qu’équitable. Charles accepta la partie occidentale: dans son royaume, que l’on appellera Francia occidentalis et qui était délimité à l’Est par le cours de quatre rivières -l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, on parle le roman. Longtemps, des traces de cette frontière se sont maintenues, même  inconsciemment, dans la culture locale: au début du vingtième siècle, les bateliers du Rhône n’avaient-ils pas conservé l’usage d’appeler «riau» (abréviation de «riaume», c’est-à-dire royaume) la rive occidentale du fleuve, et «empi» (pour «empire») la rive opposée?

Aujourd’hui, il est à craindre que les politiques chargés de redessiner la carte des régions négligent le legs de l’histoire, et notamment la persistance des découpages anciens. Dans Le Figaro, Jean-Luc Boeuf, expert à l’institut Montaigne, a proposé une carte audacieuse. Hormis une allusion à la Lotharingie, et donc au Traité de Verdun, il n’hésite pas à faire table rase du passé: on ne retrouve guère les régions telles qu’elles furent (mal) dessinées en 1955 et encore moins les références aux grandes provinces historiques.

Hypothèse de redécoupage proposée par Jean-Luc Boeuf, expert de l'Institut Montaigne.

Hypothèse de redécoupage proposée par Jean-Luc Boeuf, expert de l’Institut Montaigne.

C’est une construction intellectuelle certes intéressante, mais elle oublie la dimension historique par laquelle, souvent, les habitants s’identifient à leur région. Si l’on excepte la Lotharingie, qui est une appellation plutôt artificielle dans la mesure où l’éphémère royaume de Lothaire ne fut pas français, les noms des régions reflètent ici un positionnement simplement géographique: Le Nord, le Sud-Est, l’Arc méditerranéen, le Centre, l’Atlantique, l’Ouest… Or, lorsque j’étais professeur dans le Loir-et-Cher, j’avais été frappé par le déficit d’identité de la région Centre: comment appelle-t-on ses habitants? Les Centriens? Les Centraux? Les Centristes? Souvent, les habitants eux-mêmes continuaient à utiliser de façon significative le nom des anciennes provinces: Orléanais, Touraine, Berry.

L’identité régionale se construit dans la durée. Il sera difficile de faire disparaître des régions historiques ou ayant une forte identité culturelle, telles que la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, la Corse ou l’Alsace. Imaginons que la Normandie disparaisse dans une grande région Ouest qui s’étendrait de l’estuaire de la Loire à celui de la Seine: un habitant de Caen n’aurait-il pas du mal à accepter Nantes comme capitale, d’autant plus qu’aucun axe, autoroutier ou ferroviaire, ne relie directement ces deux villes? Cela pose la question de la taille des régions: trop grandes, elles diluent une fois de plus les particularismes locaux et les habitants risquent de ne pas s’y reconnaître. D’ailleurs, l’histoire ne nous enseigne-t-elle pas qu’une simplification extrême de la carte des régions est vouée à l’échec?

Décidé en juillet 1940, le découpage de la France en 2 régions n'a pas fonctionné.

Décidé en juillet 1940, le découpage de la France en 2 régions n’a duré que quelques années.

En conclusion, s’il ne tient pas compte de l’histoire et des sentiments d’appartenance des habitants, un nouveau découpage risque d’exacerber les susceptibilités locales: les Français, qui ne cessent de manifester leur attachement à une identité et à des racines, auraient une fois de plus l’impression d’être méprisés par des technocrates. On ne peut pas les réduire, en effet, à de simples usagers d’un territoire, comme s’ils étaient acculturés et amnésiques, et juste bons de surcroît à payer des impôts… Les impôts; la gabelle: on y revient.

[1] Fernand Braudel. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.

 

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14 avril 2014 at 15 03 10 04104

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Comment dire… Un gouvernement de combat !

POLITICS-GOVERNMENT-CABINET MEETING

Ségolène Royal et Michel Sapin en 1993.

On allait voir ce qu’on allait voir. Après la dérouillée historique que la gauche a reçue aux élections municipales -elle a perdu 151 villes de plus de 10000 habitants- François Hollande déclarait qu’il était temps « d’ouvrir une nouvelle étape« . Il a donc nommé le Premier ministre que les instituts de sondage lui proposaient. Et il a annoncé « comment dire, un gouvernement de combat« . Bref, le Président de la République cherchait ses mots mais semblait avoir compris le message des électeurs.

Ce matin, le secrétaire général de l’Élysée a annoncé le nom des ministres qui forment le nouveau gouvernement : sur seize ministres, deux seulement n’appartenaient pas au gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Les autres ont été confortés à leur poste; certains ont changé de ministère. Autant dire que ce gouvernement est le signe que le Président de la République est dans une impasse. Plutôt qu’un gouvernement de combat, c’est un gouvernement d’anciens combattants. D’ailleurs, Michel Sapin à l’Économie et Ségolène Royal à l’Écologie: c’était le gouvernement de Pierre Bérégovoy en 1992! Quelle audace!

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2 avril 2014 at 15 03 51 04514

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