Noix Vomique

La Chanson de Roland

Le neveu de Charlemagne, Roland, comte de la Marche de Bretagne, gît sur l'herbe. Auprès de lui, son frère Baudouin se lamente avant de prendre l'olifant et l'épée Durandal de Roland pour les porter à l'empereur. (Jean Fouquet, vers 1455-1460, BnF)

Roland, comte de la Marche de Bretagne, gît sur l’herbe. Auprès de lui, son frère Baudouin se lamente. (Jean Fouquet, vers 1455-1460, BnF)

Sur son excellent blog, Mat a reproduit un extrait de l’Histoire des lettres où Joseph Bédier explique que «les chansons de geste relèvent d’un art essentiellement forain». Il n’en fallait pas davantage pour que je me plongeasse à la fois dans mes souvenirs et dans cette merveille qu’est La Chanson de Roland.

Au début du vingtième siècle, Joseph Bédier était convaincu que la chanson de geste était d’abord née sur la route des grands pèlerinages. Dans les sanctuaires qui jalonnaient le chemin, vers Saint-Jacques-de-Compostelle, Rome ou Jérusalem, les moines suscitaient la dévotion des voyageurs en leur présentant toutes sortes de reliques. Ainsi, à Blaye, les pèlerins qui se dirigeaient vers l’Espagne se recueillaient sur la tombe de Roland puis, le soir, dans les auberges alentour, ils écoutaient les jongleurs leur raconter l’histoire du preux chevalier. Peu à peu, la légende se serait diffusée oralement, jusqu’au jour où quelqu’un aurait décidé de la fixer par écrit. Aujourd’hui, cette théorie ne tient plus car on sait que la Chanson de Roland fut composée dans la seconde moitié du onzième siècle, c’est-à-dire avant que ne soient construits la plupart des sanctuaires évoqués par Joseph Bédier: les légendes locales seraient donc plutôt une émanation de la Chanson. Mais l’intuition de Joseph Bédier n’est pas si mauvaise: il existait sans doute une tradition orale, qui avait mûri pendant trois siècles, et qu’un poète de génie avait soudain embrassée pour composer une oeuvre originale, à l’instar de Virgile qui s’était inspiré d’un vieux mythe pour écrire l’Énéide.

Ceci dit, on peut se demander pourquoi le récit de la mort de Roland, laquelle est un événement somme toute secondaire, fut colporté avec tant d’insistance pendant trois siècles. La tradition orale, plutôt qu’enjoliver l’épisode de la bataille de Roncevaux, n’aurait-elle pas cherché à rétablir une vérité historique? En effet, les Annales Royales avaient mentionné en 778 une expédition victorieuse de Charlemagne en Espagne. Plus tard, vers 830, dans sa Vita Karoli Magni, Éginhard avait concédé un accrochage avec des montagnards basques: durant l’échauffourée, Roland est tué et les bagages pillés. Or nous savons aujourd’hui, grâce notamment au chroniqueur arabe Ibn Al-Athir, que ce sont les Sarrasins qui attaquèrent Charlemagne: ils infligèrent à son armée une sévère dérouillée. Charlemagne aurait donc essayé de dissimuler cette humiliation. Mais en vain: on vit émerger une tradition orale qui, de château en château, de foire en foire, se chargeait de contredire l’histoire officielle.

Revenons à l’auteur de la Chanson. Est-ce le Turold cité dans le dernier vers: «Ci falt la geste que Turoldus declinet»? L’importance qu’il donne à Saint-Michel-du-Péril-de-la-Mer permet de penser qu’il est normand. Est-ce donc le Turold cité dans la Tapisserie dite de la Reine Mathilde? L’hypothèse est séduisante. Turold de Bayeux, qui fut évêque de Bayeux à la fin du XIème siècle, était un proche d’Odon de Cotteville, le demi-frère de Guillaume le Conquérant. Devenu comte de Kent après la conquête de l’Angleterre de 1066, Odon commanda une broderie racontant la bataille d’Hastings. Turold est-il nommé dans la tapisserie, à la manière d’une signature, parce qu’il a participé à son élaboration? Au même moment, vers 1086, toujours dans le sud de l’Angleterre, quelqu’un composait une autre épopée, la Chanson de Roland, en langue anglo-normande -c’est la version du codex de parchemin conservé à Oxford. D’où l’idée fascinante que le Turold de la Tapisserie et celui de la Chanson ne puissent être qu’une seule personne: un jour prochain, Mat nous en dira peut-être plus sur son blog, de façon à venger Turold et le sortir de l’anonymat.

Pour moi, la Chanson de Roland reste à jamais liée à Robert, l’oncle de ma grand-mère maternelle. C’était l’un de ces personnages qui vous marquent lorsque vous êtes gamin. Fier d’être né le jour de l’inauguration de l’exposition universelle de 1900, fils de garde républicain et petit-fils de pasteur, c’était à la fois un esprit libre et un patriote: dès qu’il eut décroché son bac, à 17 ans, il s’engagea, contre l’avis de ses parents, dans la guerre. Il travailla ensuite un moment chez Renault puis abandonna son poste d’ingénieur pour monter à Aulnay-sous-Bois sa propre entreprise -et il s’attirerait aujourd’hui les foudres des associations antiracistes puisqu’il fabriquait le cirage «Tam-Tam», dont le logo était une caricature de nègre sortie de Tintin au Congo. Un jour qu’il était venu visiter ma grand-mère, j’avais sept ou huit ans, après un repas bien arrosé, il me prit sur ses genoux et entreprit de me chanter la Chanson de Roland. Malgré les protestations de sa femme -«Laisse ce pauvre gosse tranquille, Robert»- il se transformait pour mon plus grand plaisir en jongleur. Il ne chantait pas: j’entends encore sa voix et cette mélopée où seul le dernier vers de chaque laisse était accentué. Ah, les trois laisses qui répètent le moment où Roland refuse de sonner l’olifant! Je ne sais pas s’il connaissait vraiment les 4002 décasyllabes: sans doute me récitait-il une version abrégée. Mais tout y était: la trahison, l’embuscade, la vengeance de Charlemagne. Cela dura une bonne partie de l’après-midi -il s’arrêtait de temps en temps pour boire un verre d’eau. Aujourd’hui, je me demande si quelqu’un est encore capable de réciter la Chanson de Roland. Personnellement, je l’avoue, c’est au-dessus de mes forces. Et au moment où les lycéens, à peine sortis du bac français, se ruent sur Twitter pour incendier Victor Hugo, je me demande s’il n’y a pas là un héritage que nous ne sommes plus en mesure de transmettre et qui est condamné à disparaître. Et nul politicien n’invoquera un droit de mémoire. Pour toutes ces raisons, et même si personne ne m’a demandé mon avis, la Chanson de Roland sera la chanson de l’été que je choisirai pour la Radio des blogueurs.

Written by Noix Vomique

26 juin 2014 à 15 h 54 min

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4 Réponses

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  1. Sur l’identité de l’auteur du Roland, je crains de n’avoir pas de révélation fracassante à faire. L’identification que vous proposez est intéressante, c’est d’ailleurs celle que soutient le médiéviste Bernard Gicquel dans de récents travaux, mais nous ne saurons sans doute jamais avec certitude…

    Si je ne tirerai pas Turold de l’anonymat, je voudrais au moins le tirer du néant où d’aucuns ont voulu le rejeter, en démontrant qu’il a existé, qu’il fut un poète, dont l’oeuvre n’est pas une frankensteinerie sortie des mains d’une légion de rhapsodes populaires.

    Mat

    26 juin 2014 at 17 h 19 min

  2. j’ai à plusieurs reprises brodé ,au fameux point de Bayeux ( qui était oublié ), plusieurs reproductions de la superbe tapisserie , qui n’en est d’ailleurs pas une , mais qui est une broderie au fil de laine sur du lin, et j’ai repris la portion où le nom de Thurold apparaît,

    BOUTFIL

    26 juin 2014 at 22 h 39 min

  3. Voilà un choix admirable et qui vous honore.
    Merci à ce cher Oncle Robert, des comme lui on n’en fait plus, hélas!
    En tout cas, excellent le « cirage Tam-Tam »!
    Amitiés.

    NOURATIN

    29 juin 2014 at 18 h 35 min

  4. Merci des informations de ce blog.
    Une question cependant:
    – les annales historiques ne signalent pas ce combat, puis Eingenart, vers 830, parlent d’une attaque de l’arrière garde par les vascons,
    – puis, la chanson de Roland parle des sarrazins, ce qui était dans l’esprit de l’époque des croisades.
    – au XIXeme, on revient à l’ennemi basque, qui avait pillé les bagages.
    – puis, avec la chronique d’Ibn Al-Athir, on parle à nouveau d’une bataille (d’une défaite) contre les sarazins…
    Va t’on en rester là?

    Benoît Goullin

    13 août 2014 at 16 h 09 min


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