Noix Vomique

Bouvines, un dimanche, il y a 800 ans

La chute de Philippe Auguste et la fuite de Hugues de Boves (Matthieu Paris, Chronica Majora II, vers 1250)

La chute de Philippe Auguste et la fuite de Hugues de Boves (Matthieu Paris, Chronica Majora II, vers 1250)

Parmi les lycéens qui viennent de passer leur baccalauréat, combien connaissent le nom de Bouvines? Ce dimanche, cela fait 800 ans que Philippe Auguste a mis en déroute la coalition formée par Jean sans Terre et Otton IV. Or, au plus haut sommet de l’État, de la même façon qu’on avait ignoré le bicentenaire d’Austerlitz, on ne célèbrera pas la bataille de Bouvines. Peut-être parce qu’on veut faire table rase d’un passé glorieux. Le président de la République préfère commémorer les cent ans du déclenchement de la première guerre mondiale: c’est synonyme de déclin; l’extase pour tous ceux qui aiment se rabaisser.

Georges Duby l’avait regretté dans son excellent Dimanche de Bouvines [1]: «on oublie tout-à-fait Bouvines après 1945». Après deux guerres mondiales particulièrement traumatisantes, où chaque camp avait cherché l’anéantissement définitif de l’autre, on imaginait sans doute que la bataille de Bouvines était comparable à Verdun ou à Stalingrad. Et puis, aux yeux de ceux qui voulaient reconstruire le monde sur des bases nouvelles, Bouvines était un symbole suspect: n’y avait-on pas vu, à l’instar de Jacques Bainville, «la naissance du sentiment national»? Le 30 juin 1914, alors qu’on s’apprêtait à fêter les sept cents ans de la bataille, on pouvait lire dans Le Journal que «l’essor magnifique de la civilisation française du Moyen-Âge, éducatrice de l’Europe moderne» était né «de la victoire libératrice nationale d’il y a sept cents ans». Une souscription avait alors permis d’élever un monument à Bouvines. Mais la guerre éclata et la stèle fut ensuite recyclée en monument aux morts, où l’on grava cette phrase de Paul Bourget: «La bataille de la Marne, c’est Bouvines renouvelé à sept cents ans de distance».

Bouvines, c’était pourtant autre chose. D’abord, Georges Duby a expliqué que la bataille n’était pas la guerre: c’était au contraire «une procédure de paix». Loin de viser l’anéantissement de l’adversaire, la bataille était davantage comparable à un duel entre deux souverains et leurs armées: Dieu déciderait du vainqueur. Or, à Bouvines, comme le souligne Georges Duby, ce duel «a fixé pour des siècles le destin de tous les États d’Europe». Bouvines est en effet la première bataille qui se joue à l’échelle européenne. Mais plutôt que des États ou des nations, ce sont encore des lignages qui s’affrontent: les Capétiens d’un côté, les Plantagenêts et les Welfs de l’autre.

Depuis qu’il avait perdu le duché de Normandie, les comtés d’Anjou, du Maine et du Poitou, Jean sans Terre, roi d’Angleterre, l’avait mauvaise. Il avait donc embringué son neveu, l’empereur du Saint-Empire romain germanique Otton IV, dans une coalition contre Philippe Auguste. Mais Jean sans Terre était un médiocre meneur d’hommes, indécis et foireux: après avoir débarqué à La Rochelle en février 1214, il reçut le 2 juillet une sévère déculottée à La-Roche-aux-Moines et prit la fuite: dès lors, une réputation de loser le poursuivit; on le surnommait Mollegladium, c’est-à-dire Molle Épée. Otton, dont l’armée campait dans le comté de Flandre, se retrouva donc seul face au roi de France. Il était soutenu par le frère de Jean sans Terre, Guillaume Longue-Épée, et par deux barons du royaume de France, les félons comte de Boulogne et comte de Flandre. Le 23 juillet, Philippe Auguste mena depuis Péronne une brève incursion dans le comté de Flandre, histoire d’impressionner Otton, puis se replia le 26. Otton, qui avait jusque là évité l’affrontement, décida alors de livrer bataille. Ce 27 juillet 1214, dans les environs du village de Bouvines, entre Lille et Tournai, Philippe Auguste dut se résoudre à combattre, à contre-cœur, car on était un dimanche. L’oriflamme qu’il avait reçue à Saint-Denis fut donc portée sur le front. Dans la confusion, le roi de France se retrouva en première ligne, «si bien qu’il n’y avait personne entre lui et son ennemi», comme le raconte Guillaume Le Breton, qui a participé à la bataille [2]. Les soldats de l’empereur identifièrent Philippe Auguste: ils l’encerclèrent et le firent tomber de son cheval. Des chevaliers s’empressèrent de voler à son secours et lui apportèrent un nouveau cheval. Remis en selle, il dirigea alors une contre-attaque avec une telle vigueur qu’Otton «montra le dos à nos chevaliers et s’enfuit aussitôt. Il fit proie à ses ennemis de l’aigle et de l’étendard et de tout ce qu’il avait amené au champ. Quand le roi le vit partir de telle manière, il dit à sa gent: « Otton s’enfuit, d’aujourd’hui, ne le verra-t-on en la face« . Il n’avait pas fui longuement que le cheval tomba mort. Alors le second lui fut amené tout frais et quand il fut remonté, il se mit à la fuite au plus rapidement qu’il put, comme qui plus ne pouvait endurer la vertu des chevaliers de France».

En décanillant, l’Empereur donnait la victoire au roi de France. La bataille fut sans doute âpre, car elle engageait, de part et d’autre, quelques milliers de cavaliers et de fantassins. Mais finalement, Dieu avait choisi son camp: il avait puni celui qui avait osé lancer une attaque un dimanche. En souvenir, Philippe Auguste fit fonder un monastère, Notre-Dame de la Victoire, près de Senlis. Car cette victoire n’avait pas seulement sauvé son royaume; elle lui permettait de consolider son pouvoir face au système féodal. Aussi, lorsqu’il meurt en 1223, Philippe Auguste «ne laissait pas seulement une France agrandie et sauvée des périls extérieurs. Il ne laissait pas seulement un trésor et de l’ordre au-dedans. Sa monarchie était devenue si solide qu’il put négliger la précaution qu’avaient observée ses prédécesseurs. Il ne prit pas la peine d’associer son fils aîné au trône avant de mourir. Louis VIII lui succéda naturellement et personne ne demanda qu’une élection eût lieu. À peine se rappelait-on qu’à l’origine la monarchie avait été élective» [3].

La bataille de Bouvines (27 juillet 1214). Enluminure extraite des Grandes Chroniques de France, manuscrit du début du XVe siècle. (Bibliothèque nationale de France, Paris.)

La bataille de Bouvines (27 juillet 1214). Enluminure extraite des Grandes Chroniques de France, manuscrit du début du XVe siècle. (Bibliothèque nationale de France, Paris.)

[1] Georges DUBY. Le dimanche de Bouvines, Gallimard, Paris, 1973, rééd. « Folio Histoire », 2013, 375 pages..

[2] Guillaume LE BRETON. La Philippide, Nabu Presse, Paris, 2012, 414 pages.

[3] Jacques BAINVILLE. Histoire de France, Tallandier, Paris, 2007, 567 pages.

Written by Noix Vomique

27 juillet 2014 à 8 h 00 min

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