Noix Vomique

Secourir les chrétiens d’Orient

Le Concile de Clermont, vu par Sébastien Mamerot (1474-1475)

Le concile de Clermont, vu par Sébastien Mamerot (1474-1475)

Le concile de Clermont, qui s’ouvrit le 18 novembre 1095, était disciplinaire: les lettres de convocation envoyées aux évêques prévoyaient de réformer le clergé et d’excommunier le roi de France. Ça promettait sacrément d’être emmerdatoire. Or, le dixième jour, le pape Urbain II prononça un sermon qui n’était pas prévu et qui connut un retentissement extraordinaire. Les décrets du concile n’ayant pas été conservés, seul le témoignage de ceux qui étaient présents ce jour-là, comme Foulcher de Chartres [1], nous permet de connaître les paroles du Pape:

Il est urgent, en effet, que vous vous hâtiez de marcher au secours de vos frères qui habitent en Orient et ont grand besoin de l’aide que vous leur avez, tant de fois déjà, promise hautement. Les Turcs et les Arabes se sont précipités sur eux, ainsi que plusieurs d’entre vous l’ont certainement entendu raconter, et ont envahi les frontières de la Romanie jusqu’à cet endroit de la mer Méditerranée qu’on appelle le Bras de Saint-Georges, étendant de plus en plus leurs conquêtes sur les terres des Chrétiens, sept fois déjà ils ont vaincu ceux-ci dans des batailles, en ont pris ou tués grand nombre, ont renversé de fond en comble les églises. Que si vous souffrez qu’ils commettent quelques temps encore et impunément de pareils excès, ils porteront leurs ravages plus loin, et écraseront une foule de fidèles serviteurs de Dieu. C’est pourquoi je vous avertis et je vous conjure, non en mon nom, mais au nom du Seigneur, vous, les hérauts du Christ, d’engager par de fréquentes proclamations les Francs de tout rang, gens de pied et chevaliers, pauvres et riches, à s’empresser de secourir les adorateurs du Christ, pensant qu’il en est encore temps, et de chasser loin des régions soumises à notre foi la race impie des dévastateurs.

Le prêche fut longuement applaudi. L’idée d’une intervention armée pour porter secours aux Chrétiens d’Orient n’était pas nouvelle: avant Urbain II, Grégoire VII avait déjà dénoncé les musulmans qui avaient « tout ruiné avec une cruauté inouïe, jusque sous les murs de la cité de Constantinople et [qui avaient] massacré des milliers de chrétiens« . Car, comme l’a expliqué Jacques Heers dans La première croisade [2], l’oppression s’était d’abord accrue avec les Fatimides:

Tout au long des années mille, la situation politique et la sécurité s’étaient gravement dégradées en Palestine. Les califes de Bagdad, au pouvoir donc depuis environ trois siècles, ne gouvernaient que des territoires de plus en plus restreints. Face à eux s’étaient d’abord dressés plusieurs chefs de tribus, proclamés indépendants en Syrie du Nord et dans le Yémen. Surtout, une autre dynastie, celle des Fatimides, qui se réclamait d’un islam chiite, née dans le Maghreb et en Sicile, s’était lancée à la conquête de l’Orient. Ces Fatimides occupèrent l’Égypte, fondèrent une université chiite au Caire et ne cessaient de prêcher une religion de plus en plus rigoureuse, sans compromis, intolérante. Un de leurs sultans, al-Hâkim (996-1021), tristement célèbre pour son zèle fanatique et persécuteur de chrétiens, fit détruire toutes les églises du Caire puis, en 1009, donna l’ordre d’abattre, dans Jérusalem, l’église du Saint-Sépulcre, d’en faire disparaître les emblèmes chrétiens et enlever les saintes reliques. Les autres sanctuaires de la ville furent également mis à bas, les biens des religieux confisqués ainsi que les objets de cultes et les pièces d’orfèvrerie.

Puis, après que les musulmans avaient conquis une partie de l’Orient byzantin, le sort réservé aux chrétiens n’avait cessé d’empirer:

Les Seldjoukides avaient arraché de vastes territoires de l’Anatolie à l’Empire byzantin et, naturellement, en avaient fait des pays où les chrétiens ne rencontraient plus aucune aide et devaient déjà, à quelques journées seulement de Constantinople, affronter des passages risqués, plus ou moins bien tolérés, passibles en tout cas de lourdes taxes, sans cesse à la merci d’outrages. La ville d’Antioche, siège de l’un des patriarcats d’Orient, que les Grecs avaient reprise en 963 et qui fut, pendant plus d’un siècle, une étape appréciée des voyageurs sur la route de Jérusalem, était tombée aux mains des Turcs en 1084. Surtout, les nouveaux maîtres ne s’étaient, ni en Syrie ni en Palestine, appliqués à maintenir l’ordre sur les routes et encore moins à protéger les hommes venus en pèlerinage.

Les pèlerins qui revenaient de Terre sainte racontaient, désespérés, qu’ils avaient été rançonnés et rudoyés durant leur voyage. Ils avaient vus des églises profanées, des monastères et leurs métairies brûlés, des fidèles et des patriarches battus avec violence. Partout en Occident, le récit de ces exactions suscitait l’indignation; le prêche prononcé par Urbain II à Clermont fut donc accueilli avec enthousiasme. Les adeptes du matérialisme historique ont négligé l’importance de ces faits: trop appliqués à vouloir expliquer les croisades par la démographie et l’économie, et souvent oublieux de la part de contingence dans l’histoire, ils n’ont pas compris que les persécutions endurées par les chrétiens d’Orient avaient suffi, sans autre calcul, à justifier l’intervention des chevaliers d’Occident pour délivrer les lieux saints. Que l’expédition, après le siège d’Antioche et la prise de Jérusalem, ne se fût pas déroulée comme l’avait imaginée Urbain II, c’est une autre histoire.

*                    *

*

Mille ans ont passé. Qu’ils soient turcs ou arabes, chiites ou sunnites, ceux qui persécutent les chrétiens d’Orient, hier ou aujourd’hui, sont toujours musulmans. Depuis que les djihadistes de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) ont pris Mossoul et proclamé un nouveau califat, en juin, les nouvelles tragiques qui nous parviennent de la plaine de Ninive semblent extraites de cette Histoire d’Outremer, lorsque Guillaume de Tyr exposait les circonstances qui avaient motivé la première croisade. Mille ans après, les chrétiens endurent toujours les mêmes supplices: ils sont brutalisés, leurs biens sont confisqués, des femmes sont enlevées et vendues aux combattants du djihad, les églises et les monastères sont saccagés. S’ils refusent l’obligation de se convertir à l’islam, les chrétiens irakiens, terrorisés, n’ont pas d’autre salut que la fuite: plus de cent mille d’entre eux se retrouvent sur les routes, complètement démunis, exposés à toutes les vexations, et gagnent les villes kurdes d’Erbil, de Dubok et de Soulaymiyia. Les yazidis, qui font aussi les frais de cette épuration religieuse, les accompagnent dans leur douloureux exil. Le 7 août, après la prise de Qaraqosh par les djihadistes, Monseigneur Sako, patriarche des Chaldéens, lançait un appel au secours à la communauté internationale. Des ONG, comme SOS Chrétiens d’Orient ou Portes Ouvertes se mobilisent. C’est bien, mais est-ce suffisant? Ne devons-nous pas aider les Chrétiens à rester chez eux, à défendre leurs terres, leurs villages et leurs églises? Aymeric Chauperade évoque le principe de solidarité civilisationnelle: selon lui, « la France devrait s’associer aux frappes militaires américaines pour soutenir l’armée régulière chiite et les Pershmergas kurdes dans leur combat contre l’État islamique« . Ne faut-il pas, en effet, agir tant « qu’il en est encore temps« , avant que deux mille ans d’histoire ne soient effacés?

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[1] Foulcher de Chartres. Histoire des Croisades, J.-L.-J. Brière, Paris, 1825. Édition établie par François Guizot.

[2] Jacques Heers. La première croisade, Perrin, édition Tempus, Paris, 2002, 371 pages.

Written by Noix Vomique

13 août 2014 à 15 h 07 min

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8 Réponses

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  1. Pour ma part, je préférerais l’intervention au sol d’armées occidentales coalisées plutôt que l’envoi d’armes aux Kurdes, car au final cela risquerait d’avoir des effets nocifs sur les délicats équilibres de la région.

    Les Kurdes qui sont aujourd’hui considérés comme les seuls rempart face au califat avait quand même décliné la demande américaine d’intervention. Ils n’allèrent au combat qu’après avoir reçu livraison d’armes demandées à de nombreuses reprises. En clair, ils se sont livrés à un odieux chantage, mettant dans la balance la vie de milliers de chrétiens et autres yazidis dont ils se fichent éperdument, d’autant qu’on leur demande d’aller se battre pour une terre et un peuple qui n’est pas le leur.

    Rien ne peut garantir qu’une fois la menace écartée ces armes ne serviront pas à ces derniers pour récupérer des bouts de Kurdistan pas encore récupérées, ne serviront pas à asseoir la proclamation de la création d’un Etat Kurde en lieu et place d’une région dotée d’une large autonomie mais rattachée à un Etat. Si cela devait arriver, cela ouvrirait les vannes d’une émigration des kurdes vivant en Turquie et en Iran et qui sait, une fois cet Etat proclamé, Fouad Massoum qui est l’actuel président d’Irak pourrait très bien partir là-bas, car après tout, pourquoi se casserait-il la tête à essayer de pacifier un pays qui dans le fond n’est pas le sien ? Les luttes intestines entre factions chiites, sunnites, fondamentalistes monteraient alors en puissance et ce seraient les non-musulmans qui encore une fois en feraient le plus les frais.

    Il est clair qu’une intervention occidentale poserait pas mal de problèmes, mais se contenter de mesurettes homéopathiques à la manière des frappes aériennes américaines, qui il faut le rappeler n’ont eu lieu que parce que leur consulat était menacé, en pose d’autres qui ne sont pas moins aiguës. mais pour cela, il nous faut des dirigeants qui ne soient pas oublieux de leurs devoirs historiques, que ces derniers soient dotés de gonades, ce qui semble ne plus être le cas, et surtout ne pas avoir peur de rappeler aux mahométans la place qui est la leur.

    koltchak91120

    13 août 2014 at 17 h 48 min

    • Oui, Koltchak, je suis d’accord avec vous: s’ils veulent en finir avec l’État islamique, les Occidentaux devront engager des troupes au sol. Les frappes aériennes ne sont pas suffisantes. Je lisais ici que le général Mayville, le chef des opérations à l’état-major interarmées américain, reconnaissait qu’elles avaient ralenti le rythme opérationnel des djihadistes sans pour autant affecter leurs capacités. Quant aux livraisons d’armes aux combattants kurdes, la France se trompe si elle croit que cela permettra d’apaiser la région: les Kurdes défendent en effet leur propre cause et ils ne se soucient guère du sort des Chrétiens d’Irak.

      Noix Vomique

      16 août 2014 at 17 h 41 min

  2. Urbain II avait vu juste et ce qu’il a dit devrait inspirer François, notre Pape actuel. Hélas, ce Jésuite empapé n’appellera jamais à la croisade, lui il est pour laisser venir à nous les petits Musulmans qui nous égorgeront un jour ou l’autre (dans l’hypothèse la plus optimiste). Laisser tomber les Chrétiens d’Orient, c’est, tant pour le pape que pour nous autres, une lâcheté et une vilenie, elle nous retomberont sur la figure un jour ou l’autre.
    Amitiés.

    NOURATIN

    14 août 2014 at 18 h 25 min

    • Ceci dit, le Pape est justement un jésuite: ne sous-estimons pas son sens de la casuistique. Pendant qu’il préconisait une « solution politique», Mgr Silvano Tomasi, observateur permanent du Saint-Siège auprès des Nations Unies, déclarait qu’une intervention militaire en Irak était «nécessaire pour arrêter l’avancée des djihadistes en Irak». Or, j’imagine mal que Mgr Tomasi se soit prononcé sans l’accord du Pape…

      Noix Vomique

      16 août 2014 at 17 h 56 min

      • En effet mais je pense que, venant du Pape, cela aurait eu un autre retentissement…je le trouve bien timoré, François, sur ce coup-là.

        NOURATIN

        18 août 2014 at 17 h 00 min

  3. Passez devant…. le courage vous manquerait ?

    carlos

    17 août 2014 at 18 h 11 min

    • Oh, le commentaire qui tue! J’suis mort!

      Que je manque de courage ou non n’est pas la question. Des crimes contre l’humanité sont actuellement commis en Irak. Mais, apparemment, on ne peut pas donner son avis sur la nécessité d’une intervention militaire sans que quelqu’un vienne dire « t’as qu’à y aller si t’es un homme ».

      Aussi, bonhomme, je vais te répondre: s’il y a une intervention militaire, je laisserai les militaires faire leur job et je regarderai ça à la télé, confortablement installé dans mon canapé. Content?

      Noix Vomique

      17 août 2014 at 22 h 42 min

  4. C’est un texte très intéressant. L’Histoire, tout simplement.
    Il semble que nous soyons à un moment de notre civilisation où tout ce qui peut être dit se résume à une seule question :
    voulons-nous être, tous tant que nous sommes (croyants et non-croyants) musulmans ?
    Non.
    A partir de là, pour nous incroyants, libres dans la chrétienté, se pose la question d’une restauration possible de l’ancienne théocratie autoritaire chrétienne. L’histoire le dément mais les chefs religieux étant des hommes, et de pouvoir ..
    Eh bien nous verrons à en discuter à ce moment-là. Il y a plus urgent.


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