Noix Vomique

Paris, août 1944

Vu pendant la libération de Paris

Le 25 août, à l’occasion des commémorations du 70ème anniversaire de la libération, le président de la République s’était déplacé sur l’Île de Sein. Qu’avons-nous retenu du boniment qu’il prononça sous une pluie battante? Rien. Il ne restera que l’image d’un président rincé. Le soir, à Paris, son discours à l’Hôtel-de-Ville passa tout aussi inaperçu: la démission du gouvernement occupait tous les esprits. Une gesticulation chasse l’autre. Entre le centenaire de la grande guerre et les soixante-dix ans de la libération, François Hollande a sans doute abusé des commémorations, si bien qu’il est difficile d’en saisir aujourd’hui l’intérêt. C’est dommage car, même si cela inspire de la méfiance, l’acte de commémorer n’est pas forcément vain: toujours prêts à voler au secours de leur président, des blogueurs de gauche, Nicolas et Elooooody, racontaient en effet comment les commémorations avaient le mérite de raviver les mémoires familiales. Ils oublient d’ailleurs un peu vite que c’est discriminatoire pour les Français de fraîche date, lesquels, s’ils veulent adhérer au roman national, se retrouvent ensuite obligés de s’inventer des aïeux dans la 2ème DB. Mais passons.

En juillet dernier, lors d’un court séjour à Conflans, je demandais à ma grand-mère, quatre-vingt treize ans, comment elle avait vécu la libération de Paris. À l’époque, jeune mariée, elle vivait dans un petit appartement du 12 rue des Cloÿs, dans le dix-huitième arrondissement -à quelques pas de l’atelier où Maurice Gleize imprima le premier exemplaire de France d’abord, le journal des Francs-Tireurs et Partisans. Après le départ de mon grand-père pour le STO en mai 1943, elle s’était retrouvée seule avec leur fille, Danièle -ma mère. En août 1944, elle n’était pas à Paris: elle avait préféré se mettre à l’abri chez ses parents, à Conflans. Elle avait été secouée, en effet, par le bombardement de la gare de tirage de la Porte de la Chapelle, particulièrement sévère, le 21 avril 1944, quand les avions de la R.A.F. avaient largué plus de 2000 bombes sur le nord de Paris: «L’alerte dura plus d’une heure, nous étions descendus dans la cave et nous entendions des bruits sourds, inquiétants. Lorsque nous sommes remontés, heureux d’être sains et saufs, le sommeil nous avait quittés. Le lendemain, nous avons su que le centre de la Chapelle avait été bombardé. Plusieurs immeubles de notre quartier l’avaient été aussi; et en ouvrant les fenêtres, je voyais les civières que l’on portait dans un café voisin transformé en chapelle ardente. Près de chez nous, des immeubles détruits, effondrés: leurs habitants, surpris dans la nuit, étaient bloqués dans les caves et le bruit courait qu’il était impossible de les dégager et qu’on allait les noyer dans la cave. C’était l’horreur, les gens racontaient n’importe quoi. Les journaux rapportaient qu’un immeuble avait été coupé en deux dans le sens de la hauteur: dans la partie encore debout, à un étage, dans un berceau resté miraculeusement intact, on avait retrouvé un bébé, une petite Danièle, vivante! Cette nouvelle m’avait profondément émue, et je serrais ma petite Danièle contre moi, pensant qu’elle aurait pu se trouver dans une situation semblable ! J’étais bouleversée». Cette nuit-là, 200 bombes avaient manqué leur cible: à Saint-Denis et dans le dix-huitième arrondissement, plus de trois cents immeubles furent détruits ou endommagés; plus de 600 civils furent tués. Le maréchal Pétain rappliqua pour manifester son soutien à la population: il assista à une messe à Notre-Dame en mémoire des victimes. C’était la première fois qu’il revenait dans la capitale depuis 1940 et il fut accueilli par une foule nombreuse: on était encore convaincu qu’il était de mèche avec De Gaulle -la fameuse théorie du Glaive et du Bouclier. Sa popularité allait cependant s’effriter après le discours, enregistré sous la pression des Allemands, qu’il prononça le 28 avril, où il demandait aux Français «de conserver une attitude correcte et loyale envers les troupes d’occupation».

Après le débarquement, lorsque la libération semblait se préciser, mais peut-être au prix de rudes combats, l’idée de se réfugier en banlieue n’était pas si judicieuse que cela. Conflans, qui se trouvait non loin de la gare de triage d’Achères, souffrait en effet de nombreux bombardements. De plus, Patton n’avait fait sauter le verrou d’Avranches que le 31 juillet et les Américains envisageaient de contourner la capitale par le nord-ouest afin de gagner rapidement l’Allemagne. Paris n’était une priorité que pour le Général De Gaulle, ce qui ne l’empêchera pas d’écrire joliment, ensuite, dans ses Mémoires de guerre, que «Paris depuis quatre ans était le remords du monde libre. Soudain il en était devenu l’aimant». On a souvent dit que De Gaulle craignait que les communistes, profitant du désordre, s’emparent du pouvoir. Or, cela revient à surestimer le poids des communistes: en libérant Paris, De Gaulle voulait d’abord imposer son autorité aux Américains et rétablir la souveraineté de la France. Il refusait l’idée que la France fût administrée par les Américains et les Anglais. Aussi, alors que les Parisiens commençaient à se soulever, il ordonna le 20 août au général Leclerc de foncer vers la capitale.

Pendant ce temps, mon grand-père était déporté en Allemagne: il travaillait dans l’usine Messerschmitt de Genshagen, près de Berlin. Plus tard, il nous parlera de cette époque avec beaucoup de désinvolture, voire de nostalgie: c’étaient ses vingt ans -le bon temps, quoi, et il nous donnait l’impression de s’être sacrément bien marré. Il nous racontait qu’il avait l’habitude le soir de prendre le S-Bahn pour aller au cinéma à Berlin: aussi était-il incollable sur toutes les grandes productions nazies telles que Kolberg, de Veit Harlan, ou encore Les Aventures fantastiques du baron Münchhausen, de Josef von Báky. Un jour, l’usine fut bombardée et il profita du chaos pour prendre la tangente: il gagna la Suisse à pied et retrouva ses grand-parents qui vivaient à Genève. Il fut alors enrôlé dans l’armée suisse et, en attendant la fin de la guerre, il envoyait des colis de la Croix-Rouge à ma grand-mère. C’est durant l’automne 1944 qu’il acheta le livre d’un Suisse qui vivait à Paris, Edmond Dubois: ça s’appelait Vu pendant la libération de Paris [1]. Pendant tout le mois d’août, parcourant Paris à pied ou à vélo, Edmond Dubois avait tenu un journal où il notait avec beaucoup de précision les événements dont il était témoin: sous sa plume, nous vivons ainsi les derniers jours de Paris sous l’occupation allemande. Ce document remarquable, riche en informations, illustré de photographies des frères Seeberger, publié à Lausanne par la librairie Payot dès septembre 1944, n’a curieusement jamais été réédité, tombant finalement dans l’oubli: ainsi, Antony Beevor et Artemis Cooper semblent ignorer son existence alors qu’ils citent longuement, dans leur Paris libéré, Paris retrouvé [2], les journaux de Jean Galtier-Boissière et du pasteur Boegner.

Raconté par Edmond Dubois, le mois d’août 1944 fut celui d’une longue attente. Ni collabos, ni résistants, impassibles alors que la guerre se rapprochait, les Parisiens essayaient de vivre tant bien que mal, au rythme des bobards, des coupures d’électricité et des couvre-feux. Les bombardements avaient désorganisé le ravitaillement et, craignant la destruction des stocks, les autorités annoncèrent le 12 août des distributions anticipées de rations. Personne ne savait précisément où se situait le front et les rumeurs allaient bon train. La ville était progressivement paralysée par les grèves: de la police, des postes, des transports. Pour passer le temps, on se retrouvait entre voisins, chacun apportait son litron de vin, sa boîte de conserve, sa ration de pain, certains jouaient au bridge, d’autres s’improvisaient stratèges et imaginaient la progression des armées sur des cartes punaisées au mur. Lorsque le courant était rétabli, on se précipitait sur le poste de radio pour écouter les nouvelles. Il faisait très chaud, les gens installaient leurs chaises longues sur les trottoirs.

Les signes de la présence allemande s’estompaient peu à peu. Alors que les convois militaires, au début du mois, stationnaient nonchalamment à l’ombre des marronniers, le long des avenues, les Allemands finirent par se mettre en mouvement, obligeant les cyclistes à se faufiler entre les colonnes de blindés. Bientôt, seuls quelques tankistes arrêtaient encore leur véhicule devant la terrasse du Grand Café de l’Hôtel de Paris pour y boire une bière. Le retrait s’accéléra le 17 août; les badauds venaient vérifier chaque jour sur la place de l’Opéra si le drapeau à croix gammée flottait toujours sur la façade de la Feldkommandantur du Grand Paris. Edmond Dubois nous raconte comment la  foule se rua sur l’un des sièges de la Gestapo, rue des Saussaies:

Des soldats de la Gestapo qui sont restés sur le pas de la porte de l’immeuble presque vidé avisent les habitants du quartier de venir eux-mêmes emporter ce que les camions n’ont pu prendre. C’est alors la ruée d’une foule stupéfaite d’une telle offre, sous le fameux porche que franchissaient avec angoisse les prévenus d’instruction en cours. Rapidement, c’est l’embouteillage; les premiers servis ressortent péniblement, munis de bouteilles de champagne, de vin, d’apéritifs, de caisses de victuailles. Deux hommes emportent une barrique de vin. Certains sont chargés d’appareils de radio, de machine à écrire, de bas de soie, de linge de maison. Les soldats des convois en stationnement à proximité ouvrent des caisses, qu’ils distribuent aux passants en échange de quelques cigarettes. Quel changement d’atmosphère en quelques heures…

Le 18, des échanges de tirs se firent entendre aux abords du boulevard Sébastopol. L’insurrection. Edmond Dubois est impressionné par le calme des Parisiens: «Paris offre le curieux visage d’une totale indifférence« . Il nous raconte le mariage d’un cousin, le samedi 19 août:

Grâce à des relations, ils ont pu acheter leurs alliances à 9h.30 du matin, bien que toutes les bijouteries et orfèvreries aient barricadé leur porte depuis quelques jours. Nous arrivons à la mairie à 10h.15, à l’instant où le drapeau français, grâce aux F.F.I., frissonne à nouveau à la hampe dont il était absent depuis quatre ans. Historique minute d’un poignant réveil patriotique!

Encore bouleversé par une émotion compréhensible, le maire bafouille quelques paroles dont nous ne retenons que l’essentiel: «Vous êtes le premier mariage uni sous les couleurs tricolores depuis juin 1940…» Le curé de la petite chapelle voisine a le même tremblement dans la voix. La cérémonie est courte et d’une étonnante grandeur.

Mariés et témoins enfourchent alors leur bicyclette et retraversent Paris pour revenir dans le 8ème arrondissement. Autour du Palais-Royal, des barrages sont installés. «Ne passez pas, on tire!» Un détour s’impose. En remontant du côté de la Place de l’Opéra, même obstacle. les mitraillettes tirent. Les balles s’aplatissent sur les façades. Nouveau changement de direction. Place Saint-Augustin, vive fusillade, alors que du côté de la Concorde et de la Chambre des Députés des armes à feu plus lourdes entrent en action.

Midi. Mariés et invités sont réunis chez moi. Par faveur spéciale, des fournisseurs m’ont promis l’entrée et le dessert. Mais aucun livreur n’a osé traverser la zone de bagarres. Et je reste avec mes invités autour de la table où je ne peux servir qu’une salade de légumes improvisée en ouvrant des boîtes de conserves, des tartines de pâté, un peu de confiture et tout de même la traditionnelle bouteille de champagne frappée, grâce à ma glace matinale. Chacun des participants a vécu une vraie épopée pour gagner cette modeste agape. Mais nous espérons une détente et une après-midi plus calme.

À 13 heures, le concierge de l’immeuble vient nous prévenir que les chefs d’îlots de la défense passive transmettent l’ordre du couvre-feu à 14 heures. Il ne peut être question de prolonger la réunion et de s’attaquer à un café, aussi ersatz soit-il. c’est la brusque dislocation. Chacun sautant sur sa bicyclette, je me retrouve à 2h.15 dans un solitude navrante, autour de cette table que décorent encore quelques fleurs blanches.

Ce couvre-feu était encore un bobard. Il fut annulé dans l’après-midi. Mais les rues s’étaient néanmoins complètement vidées à l’heure fixée. J’ai pu alors reprendre ma promenade et récolter quelques renseignements: la Préfecture de Police est occupée par la Résistance et par les Agents en grève.

Le 21 août, le Gouvernement Provisoire de la République Française «avise tous les Français et Françaises de se considérer comme mobilisés au service des F.F.I. placées sous les ordres du colonel Rol». Le colonel Rol, c’est bien sûr Henri Rol-Tanguy, un communiste qui avait fait la guerre d’Espagne dans les rangs des Brigades internationales. On estime que 15000 personnes se portèrent volontaires -seulement 2000 d’entre elles étaient armés. En fait, les Parisiens assistaient à l’insurrection avec un certain flegme, comme s’il s’agissait d’un spectacle. Les curieux s’installaient sur le rond-point des Champs-Élysées pour observer le déplacement des ambulances et des véhicules allemands. Lorsqu’il y avait du grabuge entre «les Fritz et les Fifis», Jean Galtier-Boissière raconte dans son journal que tout le quartier était aux fenêtres et applaudissait. Plus tard, le 25, dans l’avenue Kléber, c’est une foule nombreuse qui collait au train des soldats de la 2ème DB lors de l’attaque de l’hôtel Majestic. Était-ce de l’insconscience? Toujours est-il que les pertes civiles étaient de plus en plus nombreuses, à tel point que l’on utilisa les chambres froides des Halles pour conserver les corps. On voyait partout le père dominicain Bruckberger, aumônier des FFI de Paris, qui parcourait la capitale à bicyclette pour s’occuper des blessés et des morts. Le 22 août, le temps tourna à l’orage: le fracas du tonnerre faisait concurrence à celui des canons qui se rapprochaient et ça tombait comme à Gravelotte. Ce jour-là, de nouveaux journaux apparurent, imprimés encore clandestinement, vendus à la sauvette et échangés ensuite aux portes des boulangeries: Le Journal Officiel des Forces Françaises de l’Intérieur, Le Parisien Libéré, Le Populaire, L’Humanité, Le Front National. Une nouvelle station de radio, la Radiodiffusion de la Nation Française, commença à émettre, donnant surtout aux Parisiens des conseils pratiques. Il était notamment recommandé d’éviter la place Saint-Michel, où les échanges de tirs étaient très nourris. Lorsqu’il sortait de sa librairie qui se trouvait place de la Sorbonne, Jean Galtier-Boissière observait que les barricades de FFI étaient entourées «de badauds qui attendent les événements. Dès qu’une voiture apparaît sur le pont, tous les badauds se retirent précipitamment sous les porches des maisons voisines». Parmi ces spectateurs, Edmond Dubois, qui nous raconte avec beaucoup d’émotion, s’abandonnant parfois à un lyrisme inhabituel, la dernière journée d’occupation avant la libération:

Jeudi 24 août.

Nuit calme dans le murmure d’une bienfaisante pluie d’été. Le canon s’est tu. La ville paraît mystérieuse dans le silence qui l’entoure. Dès l’aube, les distributeurs de journaux insistent auprès de leur clientèle pour qu’aucun attroupement ne se forme autour d’eux, car certaines patrouilles allemandes tirent sur les lecteurs.

Les rumeurs prétendent que Sottens et la B.B.C. ont annoncé l’entrée des troupes à Paris. Je ne rencontre malheureusement aucun auditeur qui ait entendu lui-même cette information. Fébrilement, on lance des appels téléphoniques au hasard de l’annuaire pour arriver à reconstituer la position du front. J’obtiens sans difficulté Versailles, Garches, Villejuif, Alfortville… Ces points ne sont donc pas atteints par l’avance alliée, sinon le téléphone automatique ne pourrait pas fonctionner. Les réponses sont d’ailleurs très imprécises quant à la situation d’un front.

On annonce l’arrestation de Sacha Guitry.

À 10h.45 a lieu une dure rencontre entre tanks allemands et F.F.I. dans le quartier de notre ambassade. Une barricade est dressée à l’angle de la rue de Bourgogne, les tanks tirent depuis la Chambre des Députés et les Invalides à travers la rue de Grenelle. Les obus sifflent, les flammes jaillissent, la fumée emplit le quartier. Les barricades s’effondrent rapidement et c’est le courageux ramassage des blessés et des morts par les services de la Croix-Rouge.

D’un porche, qui m’abrite miraculeusement de cette bagarre, je vois à cent mètres les chars en action. La violence du «coup» résonne durement dans la ruelle où je suis, le souffle s’y engouffre et claque le visage. Impression prodigieuse de force et d’efficacité; odeur de poudre. Pourtant une ménagère trottine sur le trottoir et me demande «si l’épicier du coin est ouvert»…

La ville est en effervescence. L’espérance d’une prochaine entrée alliée soutient les nerfs les plus usés. On prétend que l’armée Leclerc sera celle qui occupera la capitale.

Vers 17 heures, les premiers agents de police en uniforme reprennent rapidement leur service dans les rues. la plupart ont un brassard tricolore. Ils sont applaudis par les passants à leur passage dans les rues. […]

Cette guérilla périlleuse, cette pluie persistante et le manque de nouvelles amollissent les coeurs les mieux trempés. Les Parisiens sont déçus et ne s’expliquent pas un retard qui se prolonge. Pourtant, d’importants services allemands ont encore quitté à Paris, entre autres un centre de garages dans le quartier Saint-Augustin et l’état-major de la Luftwaffe, faubourg Saint-Honoré.

À partir de 19 heures, un frémissement flotte sur Paris … Ils sont là… Où? on cite un nom: Le Petit Clamart… Tout Paris les attend Porte d’Orléans… Et c’est la porte d’Italie qui accueille les avant-gardes de Leclerc! Mais la nuit est tombée et il est dangereux pour ces éléments de reconnaissance de s’aventurer au delà d’un certain secteur, et seul le boulevard Saint-Germain permet à deux voiturettes de gagner la place de l’Hôtel-de-Ville.

La nouvelle, déformée, amplifiée, court les rues. En dépit du black-out, des fenêtres s’allument; des drapeaux se devinent sur des façades, des rumeurs montent des trottoirs. Une marseillaise émouvante s’entonne dans l’obscurité… Le ciel est sillonné de lueurs, les mitrailleuses crépitent, le canon tonne…

À 23 heures, le courant est rétabli. La Radio-diffusion de la Nation Française parle à Paris. D’une voix hachée, trois speakers, émus au-delà des limites de la résistance nerveuse, résument les péripéties de la journée historique. Il n’y a ni littérature, ni phraséologie. Ce sont des voix françaises qui ne parviennent pas à dissimuler leur bouleversement et leur joie:

«Deux tanks de Leclerc sont à l’Hôtel-de-Ville.

«Nous voudrions amener au micro un soldat français… On essaie d’aller en chercher un.

«Auditeurs, allez prévenir le curé de votre paroisse pour que sonnent toutes les cloches des églises de Paris…

«Attention… Attention… Dans le secteur du quai d’Orsay, on mitraille les fenêtres. Soyez prudents…

«On danse sur la place de la République.

«Nous n’en pouvons plus d’émotion… Nous suspendons l’émission pour nous reposer et nous vous passons un disque..

J’ai déclenché la trotteuse de mon chronomètre: deux minutes trente-trois secondes après cet appel, de ma fenêtre ouverte sur un Paris redevenu noir d’encre, le chant des cloches libérées crie au ciel la joie de la capitale ressuscitée! Il est impossible d’exprimer la grandeur de telles minutes! Les yeux mouillés de larmes, à leurs fenêtres, les Parisiens connaissent la valeur réelle de ce que l’on nomme l’émotion, le sentiment patriotique, l’espoir incommensurable qui s’offre à un peuple au sortir du plus angoissant destin… Les cloches se répondent: la chanson grave tisse au travers du ciel le plus merveilleux réseau de solidarité fraternelle dans laquelle s’unissent, d’un même coeur, d’une même pensée, les opinions les plus diverses, les sentiments les plus opposés. À cette minute, la France se retrouve,

La rue se tait. Minuit. Dans le lointain, des incendies, du canon; tout près, des claquements de mitrailleuses. La journée se termine dans l’ivresse de l’espérance retrouvée! L’obscurité absorbe les Libérateurs que Paris attend depuis juin 1940.

Vendredi 25 août.

La canonnade est très bruyante dans la nuit. Ces longs coups sourds viennent-ils d’une bataille de chars? Le crépitement des mitrailleuses domine. Paris est éclairé par un formidable incendie ravageant sans doute le secteur des usines Simca, de Nanterre, où se détruisent probablement des stocks importants.

Dans la ville, les allemands montent la garde devant des îlots où ils se sont groupés et autour desquels ils ont dressé les rails plantés dans les encoches bétonnées de la chaussée.

À 4 heures du matin, je renonce à mes observations et je m’endors d’un lourd sommeil.

Ce soir-là, c’était Raymond Dronne qui, évitant les positions allemandes, s’était frayé un chemin en jeep jusqu’à l’Hôtel-de-Ville où il fut accueilli par le président du C.N.R., Georges Bidault. La suite, nous la connaissons: dans la matinée du 25, un détachement commandé par le général Massu s’empara du Pont-de Sèvres; en début d’après-midi, les pompiers de Paris déployèrent un immense drapeau tricolore sur l’Arc de triomphe; le groupe du colonel Billotte se dirigea enfin vers l’hôtel Meurice où se trouvait Von Choltitz: celui-ci fut capturé, conduit à la préfecture où l’on exigea qu’il signe l’acte de capitulation. Le Général Leclerc retrouva ensuite De Gaulle à Montparnasse. En consultant l’acte de reddition, De Gaulle fut étonné de découvrir, à côté de la signature de Leclerc, celle de Rol-Tanguy: Leclerc, dont la 2ème DB subissait de lourdes pertes -97 tués et 283 blessés dans Paris intra muros, comprit soudain qu’il s’était fait embrouiller. Après un détour par le ministère de la guerre qu’il avait quitté en 1940, De Gaulle se rendit à la préfecture puis, enfin, à l’Hôtel-de-Ville. Là, il refusa de proclamer la république, au motif qu’elle n’avait jamais cessé d’exister, et il se contenta de lancer sa fameuse tirade: «Paris, Paris outragé, Paris brisé, Paris  martyrisé, mais Paris libéré! Libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours de la France entière, c’est-à-dire de la France qui se bat, c’est-à-dire de la vraie France, la France éternelle.» Le lendemain après-midi, à 15 heures, il descendait les Champs-Élysées, «plébiscité par le peuple de Paris, par un tonnerre de vivats et d’acclamations.» Edmond Dubois nous décrit ce moment avec beaucoup de talent, puis les coups de feu qui claquent à la hauteur des jardins des Champs-Élysées, la foule qui panique, la terrible fusillade sur la place de la Concorde… Mais je ne reproduirai pas ici ces superbes pages: ce billet est déjà très long et, soyons franc, j’ai la flemme et mes filles ne me laissent pas en paix -elles réclament de l’attention et mériteraient que je les tonde. Le mieux, ce serait qu’un éditeur se décide à rééditer enfin le livre d’Edmond Dubois: aucun document ne dépeint aussi bien Paris à la veille de la Libération.

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[1] Edmond DUBOIS. Vu pendant la libération de Paris. Journal d’un témoin illustré de 21 photographies. Lausanne, Payot, 1944, 109 pages.

[2] Antony BEEVOR & Artemis COOPER. Paris libéré, Paris retrouvé, 1944-1949. Paris, Perrin, 2004, 538 pages.

Written by Noix Vomique

29 août 2014 à 10 h 34 min

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7 Réponses

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  1. […] Le 25 août, à l’occasion des commémorations du 70ème anniversaire de la libération, le président de la République s’était déplacé sur l’Île de Sein. Qu’avons-nous retenu du boniment qu’il prononça sous une pluie battante? Rien. Il ne restera que l’image d’un président rincé.  […]

  2. A propos des commémorations de la Seconde guerre mondiale et des incessants rappels à la vigilance antifasciste par les politiques et les associatifs, Alain Finkielkraut a écrit:

    « Le nazisme est mort et il ne reviendra plus en dépit des vigilants efforts de ceux qui ont connu la grâce d’une naissance tardive et qui rêvent d’affronter le monstre pour montrer de quel bois résistant ils se chauffent. »

    Ces commémorations permettent d’occulter les dangers totalitaires (d’)aujourd’hui.

    Claude

    29 août 2014 at 12 h 05 min

  3. Merci pour cet énorme travail.
    Jean-Gilles Malliarakis s’est spécialisé dans la réédition de livres « cachés » ou rares.
    Peut-être devriez-vous prendre langue avec lui (Ed. du Trident).

    Catoneo (@catoneo)

    31 août 2014 at 18 h 20 min

  4. Il existe de nombreux témoignages oubliés de périodes pour lesquelles nous n’aurons bientôt plus de témoins directs. Il serait en effet indispensable de les rééditer, pourquoi pas sous forme de livres électroniques?
    Amitiés.

    NOURATIN

    1 septembre 2014 at 8 h 48 min

  5. […] 23 octobre 1944, deux mois après la libération de Paris, Washington et Londres reconnurent enfin le Gouvernement provisoire de la République française. […]

  6. […] Robert Brasillach, Saint-Loup raconta sa dernière rencontre avec Robert Brasillach, alors que la libération de Paris ne faisait plus aucun […]


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