Noix Vomique

Archive for octobre 2014

Le godemichet de la gloire

Colonne_Vendôme,_1871

Apparemment, lorsque la nation est prise de migraine, il n’est pas toujours facile d’être un emblème phallique sur la place Vendôme: la population révoltée peut en effet y voir un symbole de l’autorité qu’il faut abattre. Au dix-neuvième siècle, la colonne Vendôme, supprimée une première fois en 1831, rétablie en 1863 puis abattue en 1871, représentait clairement le pouvoir de la maison Bonaparte. De la même façon, la sculpture gonflable de Paul McCarthy qui a été vandalisée la semaine dernière matérialisait d’abord l’obscénité avec laquelle nos élites, alors que le pays va mal, s’extasient sur des foutages de gueule qui coûtent la peau des fesses.

La sculpture de McCarthy était un godemichet, que les gens branchés désignent sous le nom de «plug anal»: certains trouvent cela subversif, or c’est vieux comme le monde. En 1863, Théophile Gautier consacra à la colonne Vendôme un poème anti-napoléonien qui utilisait les mêmes ficelles: il s’intitulait Le godemichet de la gloire.

Un vit, sur la place Vendôme,
Gamahuché par l’aquilon,
Décalotte son large dôme,
Ayant pour gland Napoléon.
Veuve de son fouteur, la Gloire,
La nuit, dans son con souverain,
Enfonce – tirage illusoire ! –
Ce grand godemichet d’airain…

Après la défaite de Sedan et la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, les Parisiens s’attaquèrent à tout ce qui pouvait rappeler l’empire. Partout, les armoiries impériales furent systématiquement détruites; le bas-relief de Barye, représentant Napoléon III à cheval, en costume d’empereur romain, fut décroché du Carrousel. Des voix s’élevèrent pour abattre la colonne Vendôme, monument napoléonien par excellence. Songeant à l’armée prussienne qui menaçait Paris, elles suggéraient, comme une réminiscence de 1792, de fondre le bronze de la colonne pour en faire des canons. Un débat s’en suivit et Gustave Courbet, en qualité de président de la commission artistique, proposa dans le Bulletin officiel de la municipalité de Paris du 14 septembre de «déboulonner» la colonne car, expliquait-il, elle était «un monument dénué de toute valeur artistique, tendant à perpétuer, par son expression, les idées de guerre et de conquêtes qui étaient dans la dynastie impériale, mais que réprouve le sentiment d’une nation républicaine.» Est-ce le caractère phallique de la colonne Vendôme qui déplaisait à Gustave Courbet, le peintre de L’origine du monde? Toujours est-il que le verbe «déboulonner» connut un grand succès et fut associé à Courbet, lequel devint ainsi, malgré lui, un «déboulonneur». Sa proposition fut reprise par la Commune qui, le 12 avril 1871, rendit le décret suivant:

«Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la Fraternité,
Décrète:
Article unique : la colonne Vendôme sera démolie.»

En 1883, Jules-Antoine Castagnary publia un opuscule où il expliquait que Courbet n’avait rien à voir avec ce décret: c’est un certain Félix Pyat qui en avait eu l’initiative. De même, Courbet ne participa pas au renversement de la colonne, le 16 mai 1871:  «Ce jour-là, il y avait sur la place Vendôme vingt mille curieux. Courbet y était naturellement, mais en spectateur, et en spectateur si désintéressé, qu’il ne croyait pas en un résultat effectif.» Une fois l’épisode de la Commune terminé, dans l’esprit du Conseil de guerre chargé de juger les Communards, Gustave Courbet restait avant tout un «déboulonneur» et il fut condamné à six mois de prison, à une amende de cinq cents francs d’amende et aux frais de reconstruction de la colonne, évalués à 323091 francs et 68 centimes. Ses biens furent mis sous séquestre, ses toiles confisquées et, après avoir purgé sa peine de prison, il s’exila en Suisse. C’est là qu’il mourut, en 1877, après avoir constaté, non sans surprise, que sa mésaventure avait finalement entrainé une augmentation de ses ventes.

Après le dégonflage du godemichet de Paul McCarthy, la bien-pensance socialiste s’est indignée et tenta de nous présenter l’américain comme une victime de l’obscurantisme. Un éditorial paru le 21 octobre dans Le Monde, que l’on imagine dicté d’une voix autoritaire par Pierre Bergé, compara McCarthy à Courbet. Alors que les deux hommes n’ont rien en commun. Courbet avait du talent et était préoccupé par la question sociale; McCarthy est surtout soucieux de publicité et de financement. L’idée qu’il soit un escroc n’a pas effleuré Fleur Pellerin, notre ministre de la culture, et elle s’est empressée de lui manifester son «soutien». Pauvre Fleur Pellerin, condamnée à lécher les bottes du marché international de l’art. Pauvre Fleur Pellerin, incapable de comprendre que ces escroqueries, lorsqu’elles sont soutenues par nos politiciens, sont de plus en plus perçues, dans un pays en crise, comme un signe de mépris. Et c’est un plug anal, s’il vous plaît, pour que le message soit bien clair! Pauvre Fleur Pellerin, mercredi à la Fiac, réduite à tenir la chandelle entre Manuel Valls et Zahia Dehar. La gloire, quoi.

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Written by Noix Vomique

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En territoire ennemi

Didier Goux -En territoire ennemiC’est un livre comme on les aime: on le lit comme on dégusterait un vieil armagnac. Contrairement à la récente vengeance de la maîtresse répudiée, laquelle a mis en évidence que les analyses du Monde n’étaient pas supérieures à celles d’un Pierre-Marie Elstir dans France Dimanche, ce n’est pas un best-seller. Non, En territoire ennemi, de Didier Goux, est un vrai livre, que l’on garde longtemps en bouche: on se surprend plus d’une fois à remâcher les textes qui le compose pour en savourer l’équilibre et l’élégance.

Le ton est donné dès les premières pages, avec le récit d’une visite du Mont-Saint-Michel qui se transforme en un véritable chemin de croix: la conférencière est tellement épouvantable que Didier Goux, dépité, réalise qu’il ne remontera plus jamais jusqu’au cloître: «ce sera sans regret. J’en ai assez de souvenirs, après tout». S’impose alors le constat que «le monde d’hier, le monde vivable [est] définitivement mort». L’épisode est révélateur: Didier Goux n’attend plus rien de notre époque, si bien qu’il a décidé de lui tourner le dos. Au mieux, il la regarde par-dessus l’épaule avec un certain amusement. Mais il est catégorique: toute réconciliation est impossible. Aussi va-t-il désormais se contenter de ce qui fut: c’est la première partie du livre, où Didier Goux nous parle de littérature, de musique et de cinéma mais aussi de son plombier, un artisan consciencieux comme on n’en trouve plus. Il nous donne envie d’écouter Charles Trenet et, lorsqu’il évoque Balzac, il nous livre le mode d’emploi de La Comédie humaine :

«Acquérir toute La Comédie humaine, et s’y plonger en apnée durant six mois (ou trois, ou douze : c’est selon la quantité de lignes imprimées que vous êtes à même d’avaler chaque jour), en commençant par La Maison du chat-qui-pelote et en ne s’arrêtant qu’à la dernière page de Séraphita. […] Lorsque vous aurez fini de traverser ce monde, vous le laisserez derrière vous une dizaine d’années environ. Puis, vous le parcourrez de nouveau, de nouveau dans la totalité de son étendue. Ensuite, et ensuite seulement, vous pourrez vous permettre de ne plus relire de Balzac qu’un roman par-ci, par-là, au gré de vos fantaisie et humeur».

Bien sûr, Didier Goux n’ignore pas que les écrivains et les artistes qu’il apprécie sont, de plus en plus, les vestiges d’une civilisation qui s’abîme et il en tire sans doute l’impression d’être lui-même un mort-vivant: cela expliquerait son attrait pour les films de zombis. Lorsqu’il décortique ces navets, un peu à la manière d’un structuraliste, mais en plus drôle, je retrouve d’ailleurs la fascination de mon grand-père pour les séries Z -mon grand-père qui se vantait toujours bruyamment de lire des Brigades mondaines mais qui, dans le secret de sa chambre, lisait La Varende.

La seconde partie du livre, qui fait davantage penser à Philippe Muray, tient la chronique de ce qui advint: Didier Goux prend conscience qu’il se trouve en territoire ennemi, et il exerce sa verve, souvent avec beaucoup d’ironie, pour flinguer les travers progressistes de nos contemporains. Comment ne pas frémir à cette description de l’Europe, vieille pute décatie et botoxée, qui se fait malmener par des enfants qui ne lui ressemblent plus? Comment ne pas partager l’exaspération de l’auteur lorsqu’il brocarde ceux qui abdiquent leur langue au nom d’une illusoire modernité? Finalement, le tableau brossé ici est celui d’un monde déchu où «Satan [s’avise] du vide divin et [reprend] le monde à la hussarde». Et que reste-t-il? Alors que la culture recule et que l’état de nature semble reprendre du poil de la bête, la troisième partie du livre, en proie à une certaine mélancolie, s’abandonne à la contemplation des animaux, des saisons ou du temps qu’il fait. On pourrait facilement succomber au défaitisme: mais non. Didier Goux a choisi de terminer son livre avec une dernière et courte partie qui regarde vers l’avenir, intitulée À vous les mômes. Deux vers extraits de la Ballade des pendus de François Villon semblent signifier que c’est une sorte de testament qui nous est délivré: un jour, espérons qu’il soit lointain, Didier Goux partira décèdera mourra et tout ce qu’il a lu, tout ce qu’il sait, disparaîtra… Ceux qui viennent «après nous» devront alors prendre la relève. Déjà, les conseils pour lire Balzac ne leur étaient-ils pas destinés? Comment ne pas penser à Fahrenheit 451, de Ray Bradbury? Dans une société totalitaire où la bêtise et le bonheur obligatoire triomphent, un ancien pompier, Montag, lit des livres au lieu de les brûler: considéré comme un délinquant, il prend la fuite et est accueilli par des marginaux qui zonent le long de voies ferrées abandonnées et qui lui expliquent qu’ils sont «tous constitués de morceaux, d’extraits d’histoire, de littérature» car, en attendant que ce monde s’écroule définitivement, dans l’espoir de pouvoir reconstruire quelque chose, ils apprennent des livres et les transmettent à leurs enfants. Didier Goux est l’un de ces résistants: c’est le sens des textes courts qui composent En territoire ennemi. On est en droit maintenant d’espérer un roman, celui que Didier Goux nous promet depuis des lustres. Mais pour cela, il faudrait qu’il cesse de se considérer comme un «écrivain en bâtiment», qu’il se donne un coup de pied au cul et qu’il arrête de perdre son temps à lire et commenter des conneries de blogs.

Written by Noix Vomique

8 octobre 2014 at 14 02 09 100910

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