Noix Vomique

En territoire ennemi

Didier Goux -En territoire ennemiC’est un livre comme on les aime: on le lit comme on dégusterait un vieil armagnac. Contrairement à la récente vengeance de la maîtresse répudiée, laquelle a mis en évidence que les analyses du Monde n’étaient pas supérieures à celles d’un Pierre-Marie Elstir dans France Dimanche, ce n’est pas un best-seller. Non, En territoire ennemi, de Didier Goux, est un vrai livre, que l’on garde longtemps en bouche: on se surprend plus d’une fois à remâcher les textes qui le compose pour en savourer l’équilibre et l’élégance.

Le ton est donné dès les premières pages, avec le récit d’une visite du Mont-Saint-Michel qui se transforme en un véritable chemin de croix: la conférencière est tellement épouvantable que Didier Goux, dépité, réalise qu’il ne remontera plus jamais jusqu’au cloître: «ce sera sans regret. J’en ai assez de souvenirs, après tout». S’impose alors le constat que «le monde d’hier, le monde vivable [est] définitivement mort». L’épisode est révélateur: Didier Goux n’attend plus rien de notre époque, si bien qu’il a décidé de lui tourner le dos. Au mieux, il la regarde par-dessus l’épaule avec un certain amusement. Mais il est catégorique: toute réconciliation est impossible. Aussi va-t-il désormais se contenter de ce qui fut: c’est la première partie du livre, où Didier Goux nous parle de littérature, de musique et de cinéma mais aussi de son plombier, un artisan consciencieux comme on n’en trouve plus. Il nous donne envie d’écouter Charles Trenet et, lorsqu’il évoque Balzac, il nous livre le mode d’emploi de La Comédie humaine :

«Acquérir toute La Comédie humaine, et s’y plonger en apnée durant six mois (ou trois, ou douze : c’est selon la quantité de lignes imprimées que vous êtes à même d’avaler chaque jour), en commençant par La Maison du chat-qui-pelote et en ne s’arrêtant qu’à la dernière page de Séraphita. […] Lorsque vous aurez fini de traverser ce monde, vous le laisserez derrière vous une dizaine d’années environ. Puis, vous le parcourrez de nouveau, de nouveau dans la totalité de son étendue. Ensuite, et ensuite seulement, vous pourrez vous permettre de ne plus relire de Balzac qu’un roman par-ci, par-là, au gré de vos fantaisie et humeur».

Bien sûr, Didier Goux n’ignore pas que les écrivains et les artistes qu’il apprécie sont, de plus en plus, les vestiges d’une civilisation qui s’abîme et il en tire sans doute l’impression d’être lui-même un mort-vivant: cela expliquerait son attrait pour les films de zombis. Lorsqu’il décortique ces navets, un peu à la manière d’un structuraliste, mais en plus drôle, je retrouve d’ailleurs la fascination de mon grand-père pour les séries Z -mon grand-père qui se vantait toujours bruyamment de lire des Brigades mondaines mais qui, dans le secret de sa chambre, lisait La Varende.

La seconde partie du livre, qui fait davantage penser à Philippe Muray, tient la chronique de ce qui advint: Didier Goux prend conscience qu’il se trouve en territoire ennemi, et il exerce sa verve, souvent avec beaucoup d’ironie, pour flinguer les travers progressistes de nos contemporains. Comment ne pas frémir à cette description de l’Europe, vieille pute décatie et botoxée, qui se fait malmener par des enfants qui ne lui ressemblent plus? Comment ne pas partager l’exaspération de l’auteur lorsqu’il brocarde ceux qui abdiquent leur langue au nom d’une illusoire modernité? Finalement, le tableau brossé ici est celui d’un monde déchu où «Satan [s’avise] du vide divin et [reprend] le monde à la hussarde». Et que reste-t-il? Alors que la culture recule et que l’état de nature semble reprendre du poil de la bête, la troisième partie du livre, en proie à une certaine mélancolie, s’abandonne à la contemplation des animaux, des saisons ou du temps qu’il fait. On pourrait facilement succomber au défaitisme: mais non. Didier Goux a choisi de terminer son livre avec une dernière et courte partie qui regarde vers l’avenir, intitulée À vous les mômes. Deux vers extraits de la Ballade des pendus de François Villon semblent signifier que c’est une sorte de testament qui nous est délivré: un jour, espérons qu’il soit lointain, Didier Goux partira décèdera mourra et tout ce qu’il a lu, tout ce qu’il sait, disparaîtra… Ceux qui viennent «après nous» devront alors prendre la relève. Déjà, les conseils pour lire Balzac ne leur étaient-ils pas destinés? Comment ne pas penser à Fahrenheit 451, de Ray Bradbury? Dans une société totalitaire où la bêtise et le bonheur obligatoire triomphent, un ancien pompier, Montag, lit des livres au lieu de les brûler: considéré comme un délinquant, il prend la fuite et est accueilli par des marginaux qui zonent le long de voies ferrées abandonnées et qui lui expliquent qu’ils sont «tous constitués de morceaux, d’extraits d’histoire, de littérature» car, en attendant que ce monde s’écroule définitivement, dans l’espoir de pouvoir reconstruire quelque chose, ils apprennent des livres et les transmettent à leurs enfants. Didier Goux est l’un de ces résistants: c’est le sens des textes courts qui composent En territoire ennemi. On est en droit maintenant d’espérer un roman, celui que Didier Goux nous promet depuis des lustres. Mais pour cela, il faudrait qu’il cesse de se considérer comme un «écrivain en bâtiment», qu’il se donne un coup de pied au cul et qu’il arrête de perdre son temps à lire et commenter des conneries de blogs.

Written by Noix Vomique

8 octobre 2014 à 14 h 09 min

Publié dans Uncategorized

21 Réponses

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  1. A reblogué ceci sur Brèves 3.0.

    Woland

    8 octobre 2014 at 15 h 37 min

  2. A reblogué ceci sur No One Is Innocent….

    Skandal

    8 octobre 2014 at 15 h 44 min

  3. C’est déjà assez extraordinaire qu’avec ce qu’il écrit il arrive à trouver des inconscients
    pour l’éditer, vous ne voudriez pas en plus qu’il écrive un roman! Il risquerait d’avoir du
    succès et donc de répandre dans le bon peuple ses idées nauséabondes!
    Amitiés.

    NOURATIN

    8 octobre 2014 at 16 h 04 min

    • Nouratin, vous soulevez là une question intéressante: de nos jours, un roman nauséabond pourrait-il avoir du succès?

      Noix Vomique

      9 octobre 2014 at 21 h 43 min

  4. Votre critique est suffisamment extraordinaire pour que je vous demande où se procurer cet ouvrage!

    • François, j’aimerais pouvoir vous dire qu’on le trouve dans toutes les bonnes librairies… Mais je crains que ce ne soit pas le cas. Il vous reste donc de le commander chez Amazon ou directement aux Belles Lettres (je tiens à préciser que je ne touche aucune commission).

      Noix Vomique

      9 octobre 2014 at 21 h 47 min

  5. Hé bé ! me voilà tout ému de me découvrir autant de talent sous votre plume à vous !

    Merci.

    (Pour le roman, il faudra attendre un peu, je le crains ; et sans garantie encore…)

    didiergoux

    8 octobre 2014 at 19 h 36 min

    • Bon, bah, ce billet n’aura pas suffi à influencer l’académie Nobel. Les cons. J’aurais peut-être dû le publier directement en suédois.

      Noix Vomique

      9 octobre 2014 at 21 h 50 min

  6. Je comprends que l’auteur soit touché car cette critique est parfaite ….pour un livre que je n’ai pas lu certes, pas encore…suis complètement d’accord, le roman, il est temps…
    Un détail, votre livre est bien beau, vous lisez proprement 😊 ?

    Didstat

    8 octobre 2014 at 22 h 11 min

    • Ah oui, je lis proprement! Ça doit être de famille, ça: un livre, c’est sacré! Et l’idée qu’il pourrait être abîmé ou écorné me rend malade!

      Noix Vomique

      9 octobre 2014 at 21 h 56 min

  7. Un roman ? Alors que cette andouille est tout juste bonne à écrire un livre vaguement érotique pour faire bander un militaire ?

    N’y pensez pas.

    Smiley.

    Nicolas

    8 octobre 2014 at 22 h 39 min

  8. […] C’est un livre comme on les aime: on le lit comme on dégusterait un vieil armagnac. Contrairement à la récente vengeance de la maîtresse répudiée, laquelle a mis en évidence que les analyses du Monde n’étaient pas supérieures à celles d’un Pierre-Marie Elstir dans France Dimanche, ce n’est pas un best-seller. Non, En territoire ennemi, de Didier Goux, est un vrai livre, que l’on garde longtemps en bouche…  […]

  9. Comment ça des conneries de blog? Parlez pour le votre! (flagorneur ;-))

    aristide2

    8 octobre 2014 at 22 h 57 min

    • Aristide, en fait, avec ce billet, je cherchais surtout à me rassurer et à vérifier que Didier Goux existe bel et bien. En effet, figurez-vous qu’il a soudainement disparu cet été de mes statistiques. Alors que son blog a toujours été celui qui m’envoyait le plus de lecteurs, il s’est évaporé: WordPress a effacé toute trace de son existence, présente ou passée. Un cas de négationnisme que je ne m’explique pas.

      Noix Vomique

      9 octobre 2014 at 22 h 21 min

      • Didier Goux est l’un des nombreux pseudonymes de Michel Houellebecq. Vous l’ignoriez?

        Aristide

        10 octobre 2014 at 16 h 50 min

        • Fichtre! C’est donc lui que je croisais à la fin des années 80 devant la machine à café du ministère de l’agriculture, rue de Varenne!

          Noix Vomique

          11 octobre 2014 at 9 h 29 min

  10. Alors que nos temps éclatés exigent des auteurs qu’ils pratiquent le cross over des genres, je me demande pourquoi le roman – ou le Roman – est encore considéré comme le « graal » des lettres françaises ? Philippe Muray auquel vous comparez à juste titre Didier Goux était, je trouve, bien meilleur dans l’article pamphlétaire que dans le roman. J’ai pas réussi à lire plus de vingt pages de l’épais « On ferme ».
    Il y a tant de premiers romans édités chaque année que ça donne le tournis et la migraine au libraire et au lecteur. Et surtout, comment parvenir à dénicher les rares vrais talents dans cette avalanche de papier imprimé dont les 90% sont par avance condamnés au pilon ou, pour les plus chanceux aux bacs des bouquinistes ? Bientôt il sera impossible de rencontrer un Français qui n’aura pas publié son roman. Rassurez-vous, je n’ai pas de projet dans mes tiroirs.😉 Bon ouikend.

    Claude

    11 octobre 2014 at 10 h 06 min

    • Entièrement d’accord avec vous, pour ce qui concerne Muray romancier : j’ai fait deux tentatives, les deux se sont soldées par un abandon au bout de quelques dizaines de pages.

      (Et je suis persuadé n’être pas plus doué que lui dans ce genre…)

      didiergoux

      11 octobre 2014 at 11 h 09 min

  11. J’aime énormément cette maison d’éditions, je m’y suis procuré plusieurs ouvrages (Cicéron, Platon, Caton,.. un peu cher tout de même mais il faut dire qu’il y a les textes originaux en grec…).
    Je vais de ce pas l’acheter car je suis tenté depuis un certain temps de lire Mister Goux mais, là, il faut dire que vous donnez l’envie de franchir ce fameux pas.
    « S’impose alors le constat que «le monde d’hier, le monde vivable [est] définitivement mort». L’épisode est révélateur: Didier Goux n’attend plus rien de notre époque, si bien qu’il a décidé de lui tourner le dos. Au mieux, il la regarde par-dessus l’épaule avec un certain amusement. Mais il est catégorique: toute réconciliation est impossible. Aussi va-t-il désormais se contenter de ce qui fut » : terrible !!!

    Lebuchard courroucé

    30 octobre 2014 at 19 h 34 min


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