Noix Vomique

Le godemichet de la gloire

Colonne_Vendôme,_1871

Apparemment, lorsque la nation est prise de migraine, il n’est pas toujours facile d’être un emblème phallique sur la place Vendôme: la population révoltée peut en effet y voir un symbole de l’autorité qu’il faut abattre. Au dix-neuvième siècle, la colonne Vendôme, supprimée une première fois en 1831, rétablie en 1863 puis abattue en 1871, représentait clairement le pouvoir de la maison Bonaparte. De la même façon, la sculpture gonflable de Paul McCarthy qui a été vandalisée la semaine dernière matérialisait d’abord l’obscénité avec laquelle nos élites, alors que le pays va mal, s’extasient sur des foutages de gueule qui coûtent la peau des fesses.

La sculpture de McCarthy était un godemichet, que les gens branchés désignent sous le nom de «plug anal»: certains trouvent cela subversif, or c’est vieux comme le monde. En 1863, Théophile Gautier consacra à la colonne Vendôme un poème anti-napoléonien qui utilisait les mêmes ficelles: il s’intitulait Le godemichet de la gloire.

Un vit, sur la place Vendôme,
Gamahuché par l’aquilon,
Décalotte son large dôme,
Ayant pour gland Napoléon.
Veuve de son fouteur, la Gloire,
La nuit, dans son con souverain,
Enfonce – tirage illusoire ! –
Ce grand godemichet d’airain…

Après la défaite de Sedan et la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, les Parisiens s’attaquèrent à tout ce qui pouvait rappeler l’empire. Partout, les armoiries impériales furent systématiquement détruites; le bas-relief de Barye, représentant Napoléon III à cheval, en costume d’empereur romain, fut décroché du Carrousel. Des voix s’élevèrent pour abattre la colonne Vendôme, monument napoléonien par excellence. Songeant à l’armée prussienne qui menaçait Paris, elles suggéraient, comme une réminiscence de 1792, de fondre le bronze de la colonne pour en faire des canons. Un débat s’en suivit et Gustave Courbet, en qualité de président de la commission artistique, proposa dans le Bulletin officiel de la municipalité de Paris du 14 septembre de «déboulonner» la colonne car, expliquait-il, elle était «un monument dénué de toute valeur artistique, tendant à perpétuer, par son expression, les idées de guerre et de conquêtes qui étaient dans la dynastie impériale, mais que réprouve le sentiment d’une nation républicaine.» Est-ce le caractère phallique de la colonne Vendôme qui déplaisait à Gustave Courbet, le peintre de L’origine du monde? Toujours est-il que le verbe «déboulonner» connut un grand succès et fut associé à Courbet, lequel devint ainsi, malgré lui, un «déboulonneur». Sa proposition fut reprise par la Commune qui, le 12 avril 1871, rendit le décret suivant:

«Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la Fraternité,
Décrète:
Article unique : la colonne Vendôme sera démolie.»

En 1883, Jules-Antoine Castagnary publia un opuscule où il expliquait que Courbet n’avait rien à voir avec ce décret: c’est un certain Félix Pyat qui en avait eu l’initiative. De même, Courbet ne participa pas au renversement de la colonne, le 16 mai 1871:  «Ce jour-là, il y avait sur la place Vendôme vingt mille curieux. Courbet y était naturellement, mais en spectateur, et en spectateur si désintéressé, qu’il ne croyait pas en un résultat effectif.» Une fois l’épisode de la Commune terminé, dans l’esprit du Conseil de guerre chargé de juger les Communards, Gustave Courbet restait avant tout un «déboulonneur» et il fut condamné à six mois de prison, à une amende de cinq cents francs d’amende et aux frais de reconstruction de la colonne, évalués à 323091 francs et 68 centimes. Ses biens furent mis sous séquestre, ses toiles confisquées et, après avoir purgé sa peine de prison, il s’exila en Suisse. C’est là qu’il mourut, en 1877, après avoir constaté, non sans surprise, que sa mésaventure avait finalement entrainé une augmentation de ses ventes.

Après le dégonflage du godemichet de Paul McCarthy, la bien-pensance socialiste s’est indignée et tenta de nous présenter l’américain comme une victime de l’obscurantisme. Un éditorial paru le 21 octobre dans Le Monde, que l’on imagine dicté d’une voix autoritaire par Pierre Bergé, compara McCarthy à Courbet. Alors que les deux hommes n’ont rien en commun. Courbet avait du talent et était préoccupé par la question sociale; McCarthy est surtout soucieux de publicité et de financement. L’idée qu’il soit un escroc n’a pas effleuré Fleur Pellerin, notre ministre de la culture, et elle s’est empressée de lui manifester son «soutien». Pauvre Fleur Pellerin, condamnée à lécher les bottes du marché international de l’art. Pauvre Fleur Pellerin, incapable de comprendre que ces escroqueries, lorsqu’elles sont soutenues par nos politiciens, sont de plus en plus perçues, dans un pays en crise, comme un signe de mépris. Et c’est un plug anal, s’il vous plaît, pour que le message soit bien clair! Pauvre Fleur Pellerin, mercredi à la Fiac, réduite à tenir la chandelle entre Manuel Valls et Zahia Dehar. La gloire, quoi.

Written by Noix Vomique

24 octobre 2014 à 14 h 31 min

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7 Réponses

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  1. […] Apparemment, lorsque la nation est prise de migraine, il n'est pas toujours facile d'être un emblème phallique sur la place Vendôme: la population révoltée peut en effet y voir un symbole de l'autorité…  […]

  2. A chaque fois que je lis un de vos billets qui traite du même sujet qu’un des miens, je me dis qu’il est heureux que ce soit moi qui ait tiré le premier.

    koltchak91120

    24 octobre 2014 at 16 h 46 min

  3. Le jour de l inauguration du musée Arnault, Président a déclaré:  » Mc Carthy a été souillé dans son oeuvre  » . Alors, camembert !

    atoilhonneur2

    24 octobre 2014 at 16 h 48 min

    • Pour ce qui me concerne, je commencerais à me préoccuper de ce que cette andouille raconte le jour où il parlera Français. « Joe l’armaque a été souillé dans son oeuvre« , ça ne veut strictement rien dire. Si ce gazier écrit lui-même ses sorties, il faut qu’il se fasse aider, si c’est un « communiquant », il ferait bien de changer de vase.

      koltchak91120

      24 octobre 2014 at 17 h 37 min

  4. A reblogué ceci sur No One Is Innocent…et a ajouté:
    Et voila… L’excellent Noix Vomique confirme ce que j’écrivais !

    Skandal

    24 octobre 2014 at 17 h 03 min

  5. « Le godemichet de la gloire » allait bien à la colonne Vendôme. Pour le « plug » démesuré
    de ce petit rigolo de Mc Carthy il faudrait travailler sur les rimes en « us » et en « ule ».
    Mais comme il n’y est déjà plus
    Ce machin gonflé ridicule…
    Pas la peine de se fatiguer, restons en là.
    Amitiés.

    NOURATIN

    27 octobre 2014 at 18 h 09 min


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