Noix Vomique

Loyola

Inigo avait cessé de souffrir. L’appétit lui était revenu, et la gaieté. Il se rétablissait, même s’il ne pouvait encore poser le pied par terre. Il gardait le lit, mais apaisé, joyeux d’être en vie, de ne pas être infirme, rêvant sans mesure à l’avenir. […] Fixant le plafond, il y dessinait en esprit les cartes de royaumes imaginaires, conquis et protégés par lui, d’où sa renommée viendrait aux oreilles du roi. À d’autres moments, il revoyait sa mission dans le Guipúzcoa, ou bien les tractations avec les édiles de Pampelune et, l’esprit froid, en tirait des jugements sur les hommes et ce qui les fait agir.

Vint un moment où il ne se suffit plus à lui-même et demanda des livres. À Arevalo où il avait découvert les romans de chevalerie, il s’était imaginé un second Amadis de Gaule. Il avait parcouru ces forêts enchantées où s’élèvent des châteaux désertés par l’effet des sortilèges, où l’amour et la mort prennent des visages de femmes. Ce qu’il aimait, le dévouement, l’espérance d’un monde caché sous l’autre, prenait dans ces livres des formes qui le ravissaient. Les émotions y étaient décrites d’une manière simple et vraie, et, en même temps, faisaient pressentir comme un mystère, dont une vie courageuse permettrait peut-être de déchiffrer le secret. Dans ces livres tout se trouvait réconcilié: la solitude et les femmes, Dieu et les armes, le voyage et le repos, le temps et l’éternité. Il avait relu cent fois la page où Perceval, blessé, attend qu’on abaisse pour lui le pont-levis d’un château où le Graal est caché, son sang s’ecoulant goutte à goutte sur la neige.

Mais il n’y avait à Loyola qu’un vieux traité d’architecture, des registres de comptes et des livres pieux. Il lui fallut s’en contenter. Madeleine lui apporta La Légende dorée de Jacques de Voragine et la vie du Christ de Ludolphe le Chartreux. Le livre de Voragine avait été publié à Tolède par un cistercien nommé Vagad, vers 1510. Madeleine, dont la piété était simple et droite, lui dit en souriant qu’elle ne l’avait guère lu, sauf un chapitre consacré à François d’Assise qui l’avait effrayée, tant les désirs du saint lui étaient apparus violents et incompréhensibles.

Un soir, dans le craquement des bûches enflammées, Inigo commença de lire la préface de Vagad. Le moine présentait les saints comme des chevaliers de Dieu, dont l’ardeur avait transformé le monde. Il en fut surpris. Il les avait plutôt considérés jusque-là comme des hommes qui se mortifient pour gagner leur salut, et dont la présence, bien qu’admirable, n’a aucun effet ici-bas. Il les avait toujours jugés inaccessibles, séparés de lui par un abîme infranchissable que la grâce n’avait pas daigné combler. Mais pour Voragine, les saints étaient avant tout des hommes d’exception, qui avaient préféré le plus grand des services, et dont les humiliations qu’ils s’étaient infligés n’avaient pas le caractère infamant qui l’avait toujours rebuté. C’était pour l’honneur de Dieu qu’ils avaient sacrifié leur amour-propre, tout comme lui avait dû sacrifier sa jambe pour l’honneur de son roi. Ils n’étaient pas si différents de lui. Ils avaient seulement choisi la meilleure part et le chemin le plus difficile.

Aussi, lorsqu’il commença à lire leurs vies, y découvrit-il ce que jusque-là il n’avait jamais vu. La gloire du poverello d’Assise, allant à demi-nu sur les routes et s’efforçant de soigner ces lépreux qui le dégoûtaient tant, n’était pas d’une autre nature d’un grand capitaine. Elle lui était seulement supérieure. Et cet inconnu nommé Onuphre, se nourrissant d’herbes amères au plus profond d’une solitude désertique, avait accompli ce qu’il avait lui-même voulu accomplir en s’entraînant sans relâche à devenir un bon soldat, à mépriser les traverses du sort, les blessures et peut-être la mort. Comme eux, il avait souffert dans son corps. Il avait commencé de connaître leurs épreuves; mais leurs souffrances, contrairement aux siennes, avaient produit des effets immenses, dont certains se voyaient déjà, et dont les autres ne seraient révélés qu’au jour du Jugement.

Inigo interrompait sa lecture. Il comparait ce qu’il avait lu et ce qu’il avait connu. Puis il la reprenait, dans une sorte de fièvre. Il s’arrêtait à nouveau, imaginant en détail tel épisode de la vie d’un saint; puis se souvenait des moments de sa propre vie. Il poursuivait quelque chose qu’il n’aurait pas su nommer et qui s’échappait toujours. Il était devenu grave, comme tendu vers un but invisible, ne mangeait plus qu’à peine.

François Sureau. Inigo, Paris, Gallimard, 2010, 154 pages.

Written by Noix Vomique

1 novembre 2014 à 22 h 50 min

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7 Réponses

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  1. Et pour le jour des défunts, que proposerez-vous ?

    Christine

    2 novembre 2014 at 0 h 18 min

    • La Légende dorée de Jacques de Voragine est un livre merveilleux, et de surcroît indispensable pour comprendre une large part de l’art religieux occidental. Il est triste qu’elle ne soit pas plus connue et lue.

      Mat

      2 novembre 2014 at 8 h 00 min

      • Je confirme. Choisir l’édition Pléiade, de préférence. Sinon on trouve des extraits :

        http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio-2/Sagesses/La-Legende-doree

        Avec de belles illustrations.

        Sébastien

        2 novembre 2014 at 14 h 21 min

        • Après avoir lu ce billet, j’ai gougueulé pour savoir qui était François Sureau.
          Je crois que je vais lire « Le chemin des morts », de lui. Merci.

          Suzanne

          2 novembre 2014 at 15 h 26 min

        • Christine, finalement, ce 2 novembre, j’ai fait le mort et je n’ai rien publié. Je préfère m’arrêter un peu sur ce texte de François Sureau: Ignace de Loyola, Jacques de Voragine, les saints, autant de choses, bizarrement, qui ravissent le protestant que je suis. Quant on pense, d’ailleurs, qu’Ignace et Calvin ont fréquenté le collège de Montaigu au même moment, à la fin des années 1520…

          Mat, oui, La Légende dorée est un livre merveilleux qui fut en effet une source d’inspiration immense. Je ne manque jamais l’occasion d’en (faire) lire quelques extraits à mes élèves.

          Sébastien, l’édition de la Pléiade est tentante, elle remplacera avantageusement mon vieil exemplaire Garnier-Flammarion qui commence à perdre ses pages. Je l’ajoute à ma liste de livres à acquérir, juste après le Berthe au grand pied de l’ami Mat.

          Suzanne, c’est un excellent choix: Le Chemin des morts est un récit poignant.

          Noix Vomique

          3 novembre 2014 at 21 h 59 min

  2. En tout cas, ce type écrit comme un prince, je vais poursuivre.
    Amitiés.

    NOURATIN

    3 novembre 2014 at 19 h 04 min


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