Noix Vomique

Archive for décembre 2014

Noël

Niccolò di Tommaso: "Vision de la Nativité", (seconde moitié du XIVème siècle, Pinacothèque vaticane).

Niccolò di Tommaso: « Vision de la Nativité », (seconde moitié du XIVème siècle, Pinacothèque vaticane).

Je vous souhaite à tous un joyeux Noël!

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24 décembre 2014 at 18 06 05 120512

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Soumission

Le narrateur de SoumissionL’historien Bartolomé Bennassar expliquait que l’Inquisition espagnole avait travaillé au service de l’État: «elle visait d’abord le but qui lui était propre, celui de créer un peuple unifié par la même croyance, conforme à l’orthodoxie catholique la plus exacte». Aussi avait-elle entrepris de réprimer tous les déviants, qu’ils fussent juifs, morisques, protestants ou encore sodomites. Les livres étaient également sous surveillance: l’Inquisition délivrait des licences d’impression et un premier index des ouvrages expurgés ou interdits fut publié dès 1551. En 1584, l’index de Quiroga porta à mille quatre cents le nombre des livres censurés. L’obsession de tout vouloir contrôler était telle que les cales des navires qui jetaient l’ancre en Espagne étaient soumises à une inspection. L’Inquisition cherchait ainsi, par tous les moyens, à empêcher la diffusion d’idées subversives. Rien d’extraordinaire, finalement. De nos jours, dans nos démocraties, des livres et des auteurs peuvent encore être mis à l’index parce qu’ils ne sont pas conformes à la pensée dominante. Certes, aucune interdiction ne sera prononcée, aucun bûcher ne sera dressé: pour que l’honneur de la démocratie soit sauf, les nouveaux inquisiteurs ont des méthodes plus subtiles.

Régulièrement, les bobos ont besoin de trembler à l’idée qu’un nouveau Mein Kampf sort en librairie. La gauche leur a donc désigné tour à tour l’Éloge littéraire d’Anders Breivik de Richard Millet (Pierre-Guillaume de Roux, 2012), L’Identité malheureuse d’Alain Finkielkraut (Stock, 2013) et, enfin, Le suicide français d’Éric Zemmour (Albin Michel, 2014) pour qu’ils les lynchent sans retenue. Chaque fois, le propos du livre est déformé et l’auteur traîné dans la boue: mais ne l’a-t-il pas cherché en critiquant le multiculturalisme, en doutant des bienfaits de l’immigration ou en dénonçant l’islamisation de notre société?

Ces dernières semaines, Eric Zemmour a donc été livré à la vindicte: on lui a d’abord reproché d’avoir voulu réhabiliter le régime de Vichy. Au sommet de l’État, Manuel Valls déclarait sur un ton péremptoire que «Zemmour ne mérite pas qu’on le lise». Mais la polémique n’a pas suffi à disqualifier Zemmour aux yeux du public: Le suicide français est un véritable succès et s’est déjà vendu à plus de 400000 exemplaires. Les gauchistes, dépités, ont donc renouvelé leurs attaques. Lundi dernier, Jean-Luc Mélenchon évoquait sur son blog une interview au Corriere della Sera: Eric Zemmour aurait parlé de déporter cinq millions de musulmans. Aussitôt, les réseaux sociaux s’emballaient: sur twitter, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve condamnait «avec une extrême fermeté les propos tenus par Eric Zemmour concernant les musulmans de France dans le Corriere della Sera» et le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Bruno Leroux, enjoignait les médias de boycotter Eric Zemmour. Dans le rôle du Tribunal du Saint-Office, SOS Racisme saisissait la justice et exigeait qu’Eric Zemmour soit exclu d’i>Télé, de RTL et du Figaro. Malgré la mise au point du journaliste Stefano Montefiori, qui expliqua que le mot déportation n’avait jamais été prononcé durant l’interview, la corrida médiatique continua et i>Télé décidait finalement de livrer la tête d’Eric Zemmour à SOS Racisme et aux musulmans d’Al-Kanz qui la lui avaient réclamée. Pour se justifier, Céline Pigalle, directrice de la rédaction d’i>Télé, pourra toujours, sans honte, invoquer «la liberté d’expression»: l’éviction de Zemmour nous révèle à quel point il existe un décallage entre «l’opinion publique et l’opinion publiée».

Ces péripéties nous montrent qu’une certaine classe politique et médiatique, plutôt que chercher le débat contradictoire, s’obstine à donner dans le procès en sorcellerie. À l’instar de l’Inquisition, la gauche s’est érigée en juge de l’orthodoxie et de la déviance. Elle est persuadée d’incarner le Bien: elle ne tolère donc aucune discussion et préfère lancer des fatwas. Bientôt, Michel Houellebecq devrait subir à son tour les foudres de la bienpensance car son prochain roman, Soumission, qui paraîtra le 7 janvier, se situerait en 2022 dans une France convertie à l’islam. Or, on se souvient que Houellebecq avait déclaré en 2001, lors de la promotion de son roman Plateforme, que «la religion la plus con, c’est quand même l’islam». À l’époque, cela avait fait un tel scandale que Claude Lévi-Strauss avait pris la défense de l’écrivain. Dans une interview parue le 10 octobre 2002 dans Le Nouvel Obs, l’ethnologue avait évoqué pêle-mêle le procès fait à Michel Houellebecq et la montée de l’intégrisme religieux:

«J’ai dit dans “Tristes Tropiques” ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam: à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici».

Claude Lévi-Strauss était conscient que sa liberté de ton ne serait plus possible aujourd’hui. En 1955, dans l’avant-dernier chapitre de Tristes Tropiques [1], il avait des mots très durs pour l’islam. Il expliquait notamment que les musulmans étaient «incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui: le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite». Aujourd’hui, ces quelques pages lui vaudraient sûrement d’être cloué au pilori. Les nouveaux inquisiteurs lui reprocheraient d’être islamophobe -le plus grand des crimes. Et en y réfléchissant, le fait qu’on ne puisse plus avoir aujourd’hui d’opinion critique sur l’islam, comme si cette religion était devenue sacrée pour tout le monde, même pour les non-musulmans, est peut-être le signe que, sans attendre 2022, notre pays est d’ores et déjà soumis.

[1] LÉVI-STRAUSS Claude. Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, 504 pages.

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22 décembre 2014 at 16 04 27 122712

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Les garçons de 68 auraient pu devenir des fascistes

sois jeune et tais-toiParu début octobre, Le Suicide français (Albin Michel, 2014) a valu à son auteur, Eric Zemmour, d’être cloué au pilori avec une rare violence. En évoquant Vichy, et en s’appuyant sur les travaux de l’historien Alain Michel, auteur du livre Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français (CLD, 2012), Eric Zemmour savait pertinemment qu’il allait déchaîner la furie de ses adversaires. Car on ne s’attaque pas impunément à la doxa paxtonienne. Peu importe que Robert Paxton oublie un peu trop souvent que la France était occupée, soumise aux exigences nazies, et que Vichy devait composer avec l’occupant: dans la presse et sur les plateaux de télévisions, à défaut d’arguments, le Camp du Bien rivalisa d’invectives contre Eric Zemmour. Ainsi, Laurent Joffrin avait l’occasion de se palucher dans Libération: «Zemmour était un agent lépeniste. Le voici avocat des collabos». Sur France 5, Mazarine Pingeot, débordante de haine, fulminait, allant jusqu’à contester la légitimité du polémiste -ce qui est particulièrement savoureux lorsqu’on sait que cette pauvre bourrique n’aurait jamais été publiée ou invitée sur les plateaux de télévision si elle n’avait été la bâtarde de François Mitterrand. Durant la même émission, lorsque Daniel Cohn-Bendit compara à demi-mot le livre de Zemmour avec Mein Kampf, il devenait évident qu’aucun de ces imprécateurs n’avait lu le fameux bouquin.

Les détracteurs de Zemmour ont donc monté en épingle les quelque sept pages qu’il a consacrées à Vichy, feignant de croire qu’il cherchait à réhabiliter Vichy, ce qui leur permettait in fine d’occulter les 540 autres. Car le vrai thème du livre est ailleurs, dans ces pages passées sous silence, lorsqu’il s’attaque à mai 68. On pourra toujours gloser sur le style, qui reste journalistique, ou sur le plan chronologique, discutable: ces facilités sont sans doute nécessaires pour être lu par le plus grand nombre. Tant pis pour les élites. Pour Zemmour, les soixante-huitards sont donc des libéraux-libertaires qui ont fait le jeu du capitalisme: en procédant à la déconstruction de la France, ils l’ont rendue vulnérable à la mondialisation, si bien que «les seules bonnes choses qui nous restent appartiennent au monde d’avant 1968».

Lorsque Zemmour critique l’esprit soixante-huitard, je ne peux m’empêcher de penser à l’illustre Raymond Aron qui, en septembre 1983, alors qu’il était invité d’Apostrophes, quelques semaines avant sa mort, comparait mai 68 à un carnaval. Le regard toujours étincelant d’intelligence, il expliqua que les rôles s’étaient inversés: les étudiants, qui «avaient le désir de se distraire et de palabrer indéfiniment», étaient devenus des professeurs et les professeurs, des étudiants. Raymond Aron avait fini par être exaspéré lorsqu’il avait perçu que ce carnaval risquait de dégénérer en révolution: il ne pouvait accepter que De Gaulle fût renversé par Daniel Cohn-Bendit, car c’eût été «une humiliation nationale». Après la dissolution de l’assemblée et les élections législatives de juin, qui donnèrent une majorité écrasante à la droite, le mouvement de mai 68 aurait pu déboucher sur des actions terroristes, comme ce fut le cas en Italie. Mais, comme le souligne Raymond Aron, «les garçons de 68 ont compris qu’à un moment donné, s’ils continuaient, ils deviendraient des fascistes. Alors, ceux-là sont devenus de vrais libéraux. Ils ont le goût de la révolte contre la réalité mais ils savent que, à partir d’un certain moment quand on dit élection=trahison, on met en question les fondements de notre liberté.»

Quand on entend Raymond Aron, il est évident que nous n’avons plus d’intellectuels de ce calibre: ça aussi, c’était mieux avant. Aussi, je ne manque jamais l’occasion de montrer cette vidéo à mes élèves -d’ailleurs, plus généralement, si l’on veut traiter correctement ces nouveaux programmes d’histoire de 1ère et Terminale qui furent tant décriés, les travaux de Raymond Aron restent indispensables. Le mois dernier, nous parlions de mai 68 en classe lorsqu’un élève me demanda fort innocemment si, à l’époque, j’avais fait grève. J’en restai comme deux ronds de flan; bordel-de-merde-je-ne-fais-pas-aussi-vieux-que-ça-les-gamins-n’ont-décidément-plus-aucun-sens-du-respect-et-de-la-chronologie. J’essayai d’expliquer calmement que j’avais trois ans à l’époque. Que mon père avait vingt-huit ans. Ouvrier, père de famille, tout le séparait des soixante-huitards: sans doute avait-il trop de respect pour De Gaulle pour s’impliquer et il était resté indifférent aux événements -il avait juste pesté parce que des piquets l’empêchaient d’aller bosser. Aujourd’hui, à la retraite dans une banlieue qu’il ne reconnaît plus, il lit Zemmour, comme pour mesurer le gâchis de ces quarante dernières années -mais il ne votera pas FN: ce n’est pas à soixante-quatorze ans qu’il va commencer une carrière de dictateur à voter communiste.

Alors que les vieux soixante-huitards se donnent parfois des airs d’anciens combattants, comme s’ils avaient fait une vraie révolution, je lisais dans Causeur l’interview, fort intéressante, de Gérard Berréby, le directeur des éditions Allia, qui vient de coécrire et éditer un ouvrage d’entretiens avec Raoul Vaneigem. À un moment, il rappelle que la société, en 1968, «était sclérosée et ne correspondait pas aux aspirations d’une partie de la jeunesse». C’est vrai; et les soixante-huitards étaient des jouisseurs, ils voulaient profiter de la vie. Certes, ils exprimaient une certaine révolte contre la société industrielle, mais, au bout du compte, on se souvient davantage de leurs pitreries, comme ces parties de baise dans le théâtre de l’Odéon. Après avoir d’abord mis la main sur les universités, ils arrivèrent au pouvoir dans les années quatre-vingts lorsque la crise puis la mondialisation donnaient l’occasion d’en finir avec ce modèle industriel qu’ils détestaient tant, et ils cherchèrent à imposer, à la place, une société festive, où tout le monde aurait son bac et où tout deviendrait consommation et carnaval: leur façon à eux de dire «sois-jeune et tais-toi».

Written by Noix Vomique

10 décembre 2014 at 15 03 30 123012

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