Noix Vomique

Les garçons de 68 auraient pu devenir des fascistes

sois jeune et tais-toiParu début octobre, Le Suicide français (Albin Michel, 2014) a valu à son auteur, Eric Zemmour, d’être cloué au pilori avec une rare violence. En évoquant Vichy, et en s’appuyant sur les travaux de l’historien Alain Michel, auteur du livre Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français (CLD, 2012), Eric Zemmour savait pertinemment qu’il allait déchaîner la furie de ses adversaires. Car on ne s’attaque pas impunément à la doxa paxtonienne. Peu importe que Robert Paxton oublie un peu trop souvent que la France était occupée, soumise aux exigences nazies, et que Vichy devait composer avec l’occupant: dans la presse et sur les plateaux de télévisions, à défaut d’arguments, le Camp du Bien rivalisa d’invectives contre Eric Zemmour. Ainsi, Laurent Joffrin avait l’occasion de se palucher dans Libération: «Zemmour était un agent lépeniste. Le voici avocat des collabos». Sur France 5, Mazarine Pingeot, débordante de haine, fulminait, allant jusqu’à contester la légitimité du polémiste -ce qui est particulièrement savoureux lorsqu’on sait que cette pauvre bourrique n’aurait jamais été publiée ou invitée sur les plateaux de télévision si elle n’avait été la bâtarde de François Mitterrand. Durant la même émission, lorsque Daniel Cohn-Bendit compara à demi-mot le livre de Zemmour avec Mein Kampf, il devenait évident qu’aucun de ces imprécateurs n’avait lu le fameux bouquin.

Les détracteurs de Zemmour ont donc monté en épingle les quelque sept pages qu’il a consacrées à Vichy, feignant de croire qu’il cherchait à réhabiliter Vichy, ce qui leur permettait in fine d’occulter les 540 autres. Car le vrai thème du livre est ailleurs, dans ces pages passées sous silence, lorsqu’il s’attaque à mai 68. On pourra toujours gloser sur le style, qui reste journalistique, ou sur le plan chronologique, discutable: ces facilités sont sans doute nécessaires pour être lu par le plus grand nombre. Tant pis pour les élites. Pour Zemmour, les soixante-huitards sont donc des libéraux-libertaires qui ont fait le jeu du capitalisme: en procédant à la déconstruction de la France, ils l’ont rendue vulnérable à la mondialisation, si bien que «les seules bonnes choses qui nous restent appartiennent au monde d’avant 1968».

Lorsque Zemmour critique l’esprit soixante-huitard, je ne peux m’empêcher de penser à l’illustre Raymond Aron qui, en septembre 1983, alors qu’il était invité d’Apostrophes, quelques semaines avant sa mort, comparait mai 68 à un carnaval. Le regard toujours étincelant d’intelligence, il expliqua que les rôles s’étaient inversés: les étudiants, qui «avaient le désir de se distraire et de palabrer indéfiniment», étaient devenus des professeurs et les professeurs, des étudiants. Raymond Aron avait fini par être exaspéré lorsqu’il avait perçu que ce carnaval risquait de dégénérer en révolution: il ne pouvait accepter que De Gaulle fût renversé par Daniel Cohn-Bendit, car c’eût été «une humiliation nationale». Après la dissolution de l’assemblée et les élections législatives de juin, qui donnèrent une majorité écrasante à la droite, le mouvement de mai 68 aurait pu déboucher sur des actions terroristes, comme ce fut le cas en Italie. Mais, comme le souligne Raymond Aron, «les garçons de 68 ont compris qu’à un moment donné, s’ils continuaient, ils deviendraient des fascistes. Alors, ceux-là sont devenus de vrais libéraux. Ils ont le goût de la révolte contre la réalité mais ils savent que, à partir d’un certain moment quand on dit élection=trahison, on met en question les fondements de notre liberté.»

Quand on entend Raymond Aron, il est évident que nous n’avons plus d’intellectuels de ce calibre: ça aussi, c’était mieux avant. Aussi, je ne manque jamais l’occasion de montrer cette vidéo à mes élèves -d’ailleurs, plus généralement, si l’on veut traiter correctement ces nouveaux programmes d’histoire de 1ère et Terminale qui furent tant décriés, les travaux de Raymond Aron restent indispensables. Le mois dernier, nous parlions de mai 68 en classe lorsqu’un élève me demanda fort innocemment si, à l’époque, j’avais fait grève. J’en restai comme deux ronds de flan; bordel-de-merde-je-ne-fais-pas-aussi-vieux-que-ça-les-gamins-n’ont-décidément-plus-aucun-sens-du-respect-et-de-la-chronologie. J’essayai d’expliquer calmement que j’avais trois ans à l’époque. Que mon père avait vingt-huit ans. Ouvrier, père de famille, tout le séparait des soixante-huitards: sans doute avait-il trop de respect pour De Gaulle pour s’impliquer et il était resté indifférent aux événements -il avait juste pesté parce que des piquets l’empêchaient d’aller bosser. Aujourd’hui, à la retraite dans une banlieue qu’il ne reconnaît plus, il lit Zemmour, comme pour mesurer le gâchis de ces quarante dernières années -mais il ne votera pas FN: ce n’est pas à soixante-quatorze ans qu’il va commencer une carrière de dictateur à voter communiste.

Alors que les vieux soixante-huitards se donnent parfois des airs d’anciens combattants, comme s’ils avaient fait une vraie révolution, je lisais dans Causeur l’interview, fort intéressante, de Gérard Berréby, le directeur des éditions Allia, qui vient de coécrire et éditer un ouvrage d’entretiens avec Raoul Vaneigem. À un moment, il rappelle que la société, en 1968, «était sclérosée et ne correspondait pas aux aspirations d’une partie de la jeunesse». C’est vrai; et les soixante-huitards étaient des jouisseurs, ils voulaient profiter de la vie. Certes, ils exprimaient une certaine révolte contre la société industrielle, mais, au bout du compte, on se souvient davantage de leurs pitreries, comme ces parties de baise dans le théâtre de l’Odéon. Après avoir d’abord mis la main sur les universités, ils arrivèrent au pouvoir dans les années quatre-vingts lorsque la crise puis la mondialisation donnaient l’occasion d’en finir avec ce modèle industriel qu’ils détestaient tant, et ils cherchèrent à imposer, à la place, une société festive, où tout le monde aurait son bac et où tout deviendrait consommation et carnaval: leur façon à eux de dire «sois-jeune et tais-toi».

Written by Noix Vomique

10 décembre 2014 à 15 h 30 min

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14 Réponses

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  1. Les garçons -et peut être encore plus les filles- de 68 nous ont entraînés dans une pente mortelle et Zemmour analyse très bien le phénomène. Ayant vécu personnellement les « événements » je puis vous assurer qu’il s’agissait d’une sorte de crise collective, mélange d’idéologie à deux balles et de désir de jouissance totale et immédiate. Ces gens-là se sont ensuite monté la tête au point de s’imaginer comme les héritiers de toutes les révolutions depuis 89 jusqu’aux Barbudos de Castro et Guevarra en passant par les Bolchevicks et, surtout, le « Grand Mao ». Cette sorte d’aberration mentale, partagée par une génération quasi-entière, ne pouvait nous conduire qu’au désastre.
    Amitiés.

    NOURATIN

    10 décembre 2014 at 17 h 12 min

    • N’oubliez pas les fameux « katangais ».

      koltchak91120

      11 décembre 2014 at 13 h 29 min

      • Oui, c’est vrai, ne les oublions surtout pas!

        NOURATIN

        12 décembre 2014 at 17 h 02 min

        • On leur doit un spectacle particulièrement réjouissant. Ces zigotos, dont certains se promenaient armés afin de protéger les saints lieux 68ards qu’étaient la Sorbonne et l’Odéon, avaient réussi à foutre la trouille aux communistes, qui pour le coup se mirent à douter des masses… estudiantines.
          Nos gentils rouges entassèrent donc des sacs de sable afin de protéger l’accès au siège du parti qui se trouvait à l’époque place Kossuth. Et pour faire bonne mesure, ils positionnèrent des hommes armés sur le toit. Privilège dû au parti des 100000 fusillés, ou oubli de l’administration, il ne se trouva aucun préfet ou commissaire pour leur intimer l’ordre de ranger la quincaillerie.
          C’est que les cocos avaient encore en tête l’assaut et le saccage de leur siège, ainsi que celui de L’humanité en 1956, après l’entrée des chars soviétiques en Hongrie.

          koltchak91120

          12 décembre 2014 at 17 h 25 min

  2. Je viens de finir le livre de Zemmour et le passage de 68 m’a fort bien plu, j’ai vécu cette époque, je travaillais chez Renault à Flins à l’époque, ce sont les jeunes  » intellos » qui sont venus mettre le boxon devant l’usine. Nous on ne pensait que faire la grève, ça n’allait pas arranger notre fin de mois, puis nous avons plus ou moins été obligés de suivre puisque l’usine était à l’arrêt, mais en tous les cas, le jour où l’autre tâche de Sartre est venu se percher sur son tonneau, les gars se demandaient ce qu’il foutait là ! C’était pas une affaire d’ouvriers mais c’était pour les  » intellos » et on en a payé le prix à l’époque, quand les petits bourgeois sont partis, nous, on est resté avec les chefs et ça n’a pas été simple, et aujourd’hui encore, on vit sur cette connerie de soi-disant révolution, les ministères et les entreprises sont remplis de ces petits révolutionnaires à la noix.

    BOUTFIL

    10 décembre 2014 at 19 h 33 min

  3. Les garçons de 68 auraient pu devenir des fascistes.

    C’est exactement la conclusion à laquelle était arrivé Georges Pompidou en guise de conclusion de son livre « Le noeud gordien ». Il voyait même l’hypothèse fasciste plus probable que le basculement vers le marxisme, qu’il estimait en train de mourir doucement.

    koltchak91120

    10 décembre 2014 at 21 h 37 min

  4. Très bon billet. J’ajoute juste un bémol : des professeurs qui ont la finesse, l’érudition et le sens politique de Raymond Aron il y en a encore. Je pense par exemple à Pierre Manent, qui fut l’élève d’Aron. Mais il est vrai que sa surface médiatique est bien moindre.

    Aristide

    10 décembre 2014 at 22 h 21 min

    • Pierre Manent, Rémi Brague… et quelques autres encore… Tout n’est pas encore complètement foutu.

      didiergoux

      11 décembre 2014 at 10 h 14 min

      • Oui, c’est vrai, il y a aussi Pierre Manent, Rémi Brague ou encore Marcel Gauchet. Mais j’ai l’impression qu’ils sont moins médiatisés et donc moins accessibles pour le commun des mortels que ne l’était Raymond Aron.

        Noix Vomique

        17 décembre 2014 at 22 h 19 min

  5. « Ils ont le goût de la révolte contre la réalité mais ils savent que, à partir d’un certain moment quand on dit élection=trahison, on met en question les fondements de notre liberté. »

    Sur ce point, je pense qu’il n’a pas voulu se montrer cruel envers ces zigotos , car dans le fond, la réalité, c’est que ces beaux messieurs ont surtout eu très peur de mettre en péril leur avenir. Car dans le fond, que sont-ils devenus sinon des rentiers du système ? Cohn-Bendit, malgré sa dégaine d’écolo bon teint, sa gouaille, n’est jamais qu’un parasite qui se paie sur la bête qu’il critiquait. Serge July est devenu un patron de presse aux goûts forts luxueux qui continue d’affecter d’être un gauchiste. Alain Geismar est devenu inspecteur général de l’Éducation nationale, puis le cabinet du secrétaire d’État à l’Enseignement technique, Jean Glavany, en 1992. Il a été conseiller, chargé de l’éducation, l’université et la recherche, auprès de Bertrand Delanoë jusqu’à sa retraite. Il n’y a guère que Sauvageot pour avoir été fidèle à ses convictions, ce qui l’a conduit à vivoter en accumulant les petits boulots jusqu’à ce qu’il trouve un poste d’enseignant à l’École des Beaux-Arts.

    koltchak91120

    10 décembre 2014 at 22 h 32 min

  6. Les soixante-huitards, dont je fus presque (j’avais 14 ans et j’étais en 4e…) furent certes des « libertaires qui ont fait le jeu du capitalisme », mais ne furent pas des libéraux. Dans les facs des années soixante-dix, que j’ai bien connues hélas, nous étions tous marxistes, trotskystes, maoïstes (et bien sûr féministes), à deux balles certes, mais c’était silence dans les rangs. On imagine mal aujourd’hui la chape de plomb que le gauchisme, cette « pensée » collectiviste foncièrement antilibérale, a fait peser sur l’université et la vie intellectuelle. En 68, les libéraux s’appelaient Raymond Aron ou Jean-François Revel et ils ne gueulaient pas « Il est interdit d’interdire ! ». C’est pourquoi je suis toujours étonné par ce sempiternel amalgame « libéral-libertaire » qualifiant le sinistre (dans tous les sens du terme) mai 68, analysé et dénoncé par Zemmour (que j’ai lu, moi, contrairement à Margarine Peugeot), qui en dresse un diagnostique fort juste – tout en commettant le même contresens.

    Alain

    18 décembre 2014 at 22 h 07 min

    • Oui, Alain, vous avez raison: les soixante-huitards n’étaient pas libéraux. Ils étaient libertaires. Et bien sûr marxiste. Sur son blog, Skandal citait à ce sujet un texte de Guillaume Faye qui dénonce cette confusion que Zemmour semble vouloir entretenir.

      Noix Vomique

      21 décembre 2014 at 22 h 51 min

  7. […] d’avoir voulu réhabiliter le régime de Vichy. Peu importe que le vrai sujet du livre soit ailleurs, peu importe, même, que Zemmour se soit appuyé sur les travaux de l’historien Alain Michel. Au […]

    Soumission | Noix Vomique

    22 décembre 2014 at 15 h 28 min

  8. Les dirigeants des 68tards avaient surtout pour but, à mon sens, de mettre le Général de Gaulle à terre, lui qui s’opposait à l’OTAN, qui s’acharnait à sauvegarder l’indépendance de la France et qui venait de parler d’un certain peuple comme d’un peuple sourcilleux et trop sûr de lui.
    Je pense que c’était signer là sa perte politique.
    Et ça n’a pas loupé, d’ailleurs.

    carine005

    28 décembre 2014 at 22 h 03 min


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