Noix Vomique

Soumission

Le narrateur de SoumissionL’historien Bartolomé Bennassar expliquait que l’Inquisition espagnole avait travaillé au service de l’État: «elle visait d’abord le but qui lui était propre, celui de créer un peuple unifié par la même croyance, conforme à l’orthodoxie catholique la plus exacte». Aussi avait-elle entrepris de réprimer tous les déviants, qu’ils fussent juifs, morisques, protestants ou encore sodomites. Les livres étaient également sous surveillance: l’Inquisition délivrait des licences d’impression et un premier index des ouvrages expurgés ou interdits fut publié dès 1551. En 1584, l’index de Quiroga porta à mille quatre cents le nombre des livres censurés. L’obsession de tout vouloir contrôler était telle que les cales des navires qui jetaient l’ancre en Espagne étaient soumises à une inspection. L’Inquisition cherchait ainsi, par tous les moyens, à empêcher la diffusion d’idées subversives. Rien d’extraordinaire, finalement. De nos jours, dans nos démocraties, des livres et des auteurs peuvent encore être mis à l’index parce qu’ils ne sont pas conformes à la pensée dominante. Certes, aucune interdiction ne sera prononcée, aucun bûcher ne sera dressé: pour que l’honneur de la démocratie soit sauf, les nouveaux inquisiteurs ont des méthodes plus subtiles.

Régulièrement, les bobos ont besoin de trembler à l’idée qu’un nouveau Mein Kampf sort en librairie. La gauche leur a donc désigné tour à tour l’Éloge littéraire d’Anders Breivik de Richard Millet (Pierre-Guillaume de Roux, 2012), L’Identité malheureuse d’Alain Finkielkraut (Stock, 2013) et, enfin, Le suicide français d’Éric Zemmour (Albin Michel, 2014) pour qu’ils les lynchent sans retenue. Chaque fois, le propos du livre est déformé et l’auteur traîné dans la boue: mais ne l’a-t-il pas cherché en critiquant le multiculturalisme, en doutant des bienfaits de l’immigration ou en dénonçant l’islamisation de notre société?

Ces dernières semaines, Eric Zemmour a donc été livré à la vindicte: on lui a d’abord reproché d’avoir voulu réhabiliter le régime de Vichy. Au sommet de l’État, Manuel Valls déclarait sur un ton péremptoire que «Zemmour ne mérite pas qu’on le lise». Mais la polémique n’a pas suffi à disqualifier Zemmour aux yeux du public: Le suicide français est un véritable succès et s’est déjà vendu à plus de 400000 exemplaires. Les gauchistes, dépités, ont donc renouvelé leurs attaques. Lundi dernier, Jean-Luc Mélenchon évoquait sur son blog une interview au Corriere della Sera: Eric Zemmour aurait parlé de déporter cinq millions de musulmans. Aussitôt, les réseaux sociaux s’emballaient: sur twitter, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve condamnait «avec une extrême fermeté les propos tenus par Eric Zemmour concernant les musulmans de France dans le Corriere della Sera» et le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Bruno Leroux, enjoignait les médias de boycotter Eric Zemmour. Dans le rôle du Tribunal du Saint-Office, SOS Racisme saisissait la justice et exigeait qu’Eric Zemmour soit exclu d’i>Télé, de RTL et du Figaro. Malgré la mise au point du journaliste Stefano Montefiori, qui expliqua que le mot déportation n’avait jamais été prononcé durant l’interview, la corrida médiatique continua et i>Télé décidait finalement de livrer la tête d’Eric Zemmour à SOS Racisme et aux musulmans d’Al-Kanz qui la lui avaient réclamée. Pour se justifier, Céline Pigalle, directrice de la rédaction d’i>Télé, pourra toujours, sans honte, invoquer «la liberté d’expression»: l’éviction de Zemmour nous révèle à quel point il existe un décallage entre «l’opinion publique et l’opinion publiée».

Ces péripéties nous montrent qu’une certaine classe politique et médiatique, plutôt que chercher le débat contradictoire, s’obstine à donner dans le procès en sorcellerie. À l’instar de l’Inquisition, la gauche s’est érigée en juge de l’orthodoxie et de la déviance. Elle est persuadée d’incarner le Bien: elle ne tolère donc aucune discussion et préfère lancer des fatwas. Bientôt, Michel Houellebecq devrait subir à son tour les foudres de la bienpensance car son prochain roman, Soumission, qui paraîtra le 7 janvier, se situerait en 2022 dans une France convertie à l’islam. Or, on se souvient que Houellebecq avait déclaré en 2001, lors de la promotion de son roman Plateforme, que «la religion la plus con, c’est quand même l’islam». À l’époque, cela avait fait un tel scandale que Claude Lévi-Strauss avait pris la défense de l’écrivain. Dans une interview parue le 10 octobre 2002 dans Le Nouvel Obs, l’ethnologue avait évoqué pêle-mêle le procès fait à Michel Houellebecq et la montée de l’intégrisme religieux:

«J’ai dit dans “Tristes Tropiques” ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam: à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici».

Claude Lévi-Strauss était conscient que sa liberté de ton ne serait plus possible aujourd’hui. En 1955, dans l’avant-dernier chapitre de Tristes Tropiques [1], il avait des mots très durs pour l’islam. Il expliquait notamment que les musulmans étaient «incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui: le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite». Aujourd’hui, ces quelques pages lui vaudraient sûrement d’être cloué au pilori. Les nouveaux inquisiteurs lui reprocheraient d’être islamophobe -le plus grand des crimes. Et en y réfléchissant, le fait qu’on ne puisse plus avoir aujourd’hui d’opinion critique sur l’islam, comme si cette religion était devenue sacrée pour tout le monde, même pour les non-musulmans, est peut-être le signe que, sans attendre 2022, notre pays est d’ores et déjà soumis.

[1] LÉVI-STRAUSS Claude. Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, 504 pages.

Written by Noix Vomique

22 décembre 2014 à 16 h 27 min

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10 Réponses

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  1. Les temps bénis de « une nation, une foi, une loi » sont révolus en Occident. Plutôt que de l’urticaire des polémistes et de celui des ligues morales qui en vivent, je me méfierais du premier parti de France, les abstentionnistes et non-inscrits qui ne « consentent » à rien par leur silence. C’est devenu une énorme masse qui pourrait réagir en nombre à des événements insupportables pour elle. L’accumulation est en cours.

    Pour le reste, il y a de bonnes raisons d’être énervé à voir ministres et procureurs venir, goguenards, faire des télés au premier fait divers sanglant. La dernière de Cazeneuve à Dijon, pénétrant tout sourire et la pogne huilée au commissariat, est à gerber : « les motivations de l’homme ne sont pas établies, il ne faut pas tirer de conclusions hâtives ». Ben, voyons !

    Catoneo

    22 décembre 2014 at 16 h 55 min

  2. On a encore le droit de dire que l’islam est une saloperie:
    http://ripostelaique.com/reaction-de-christine-tasin-apres-sa-relaxe-video-5.html

    Orage

    22 décembre 2014 at 17 h 40 min

  3. Mais que se passe-t-il dans la tête de ces nouveaux inquisiteurs ?

    J’aimerais bien qu’on leur applique le même examen psychologique qu’eux même n’hésitent pas à faire sur les Libéraux.

    Personnellement, j’ai dû mal à comprendre si leur altruisme est véritable ou cache un mécanisme de compensation égoïste, même si inconscient.

    Rien n’est gratuit dans la nature, et la loi de l’évolution montre bien l’équilibre difficile entre intérêt individuel et collectif.

    amike

    22 décembre 2014 at 20 h 49 min

  4. Très bonne analyse. Merci
    C.Monge

    Monge

    22 décembre 2014 at 23 h 13 min

  5. On se demande comment les Français, peuple soi-disant épris de justice et de liberté, tolèrent cette espèce de police de la pensée qui s’est instaurée peu à peu depuis quarante ans. Il est vrai que la
    répression s’accompagne d’actions de préventions extrêmement efficaces menées par des media inféodés à la bien-pensance gauchiarde, qui consacrent tous leurs efforts au bourrage de crânes, à la désinformation et à l’abrutissement du populo. Au milieu d’un tel fatras la liberté d’expression n’a plus sa chance.
    Amitiés.

    NOURATIN

    23 décembre 2014 at 14 h 53 min

  6. Je suis convaincu que vous faites semblant de penser que nos gouvernants en l’occurrence Cazeneuve soient à ce point naïfs. Ils sont bien entendu obligés pour éviter tout emballement extrémiste de minimiser, de ne pas souligner la religion des cinglés du moment. Cela n’empêche pas l’action.
    Quant à Zemmour, je suis étonné qu’on puisse s’émouvoir sur son sort qui reste très enviable. Le succès lui a monté a la tête et il n’évite plus les conneries.
    Pour être honnête, je pense que ce type n’a aucun talent, ne propose rien, il est effrayé par tout ce qui bouge. En plus, il écrit mal….vous écrivez bien mieux que lui.

    Didstat

    23 décembre 2014 at 14 h 54 min

    • Didstat, je ne crois pas que Cazeneuve soit naïf: je le trouve, au contraire, cynique. Les naïfs, ce sont plutôt les gusses qui continuent à gober tout ce que la gauche leur raconte…😉

      Noix Vomique

      23 décembre 2014 at 18 h 52 min

  7. Nous sommes vraiment très mal partis.
    En attendant d’arriver Dieu seul sait où, je vous souhaite de passer un très heureux Noël.
    A très bientôt !
    Bravo et merci pour vos billets.

    carine005

    24 décembre 2014 at 17 h 56 min

  8. A reblogué ceci sur No One Is Innocent….

    Skandal

    2 janvier 2015 at 9 h 36 min

  9. A reblogué ceci sur Décadence de Cordicopolis.

    Lebuchard courroucé

    4 janvier 2015 at 10 h 50 min


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