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Archive for février 2015

Quelque chose de pourri au royaume de Danemark

Au moins 500 personnes ont participé à l’enterrement du terroriste de Copenhague (Photo: Jens Alstrup)

Au moins 500 personnes ont participé à l’enterrement du terroriste de Copenhague. (Photo: Jens Alstrup)

Foreign Policy, prestigieuse revue américaine créée en 1970 par Samuel Huntington, a publié le 21 janvier dernier un article intitulé The French Colonialist’s Comeuppance, ce que l’on pourrait traduire par La punition méritée des colonisateurs français. On peut y lire que les attentats islamistes qui ont ensanglanté Paris en janvier sont la conséquence directe de l’histoire coloniale de la France. En effet, les Français, incapables de s’adapter aux flux migratoires venant de leurs anciennes colonies, auraient continué à se comporter en colonisateurs: du coup, les enfants d’immigrés, humiliés d’être discriminés, toujours ramenés au rang de colonisés, trouveraient dans le djihad une façon d’exprimer leur rage. L’auteur de cette tartine n’est pas un obscur scribouillard de Mediapart: il est professeur d’université -avec de tels experts en relations internationales, on comprend maintenant que les États-Unis n’aient pas vu venir les attentats du World Trade Center puis qu’ils aient attaqué l’Irak de Saddam Hussein sans en mesurer les conséquences.

C’est donc la faute au général Bugeaud si des attentats meurtriers ont été commis à Paris contre Charlie Hebdo et le supermarché casher de la Porte de Vincennes. En France, ceux que l’historien Daniel Lefeuvre appelait les Repentants rabâchent le même discours: l’islamophobie, qui empêcherait l’islam de s’insérer dans la société française, est un héritage du colonialisme. À les entendre, l’ethnicisation des banlieues, qu’ils comparent à une ghettoïsation, s’inscrirait également dans le prolongement du sectarisme colonial. Ils ont donc bu du petit lait lorsque Manuel Valls a dénoncé, le 20 janvier dernier, l’existence d’un «apartheid territorial, social, ethnique», laissant penser que ces territoires sont délibérément marginalisés par la République -alors qu’ils bénéficient, comme le géographe Christophe Guilluy l’a expliqué, d’une densité d’équipements publics supérieure à la moyenne des zones périurbaines et rurales. Le Premier ministre n’est pas crédible: comment peut-il parler d’apartheid et, ensuite, nous servir l’habituel boniment sur les valeurs républicaines? N’y a-t-il pas une contradiction? De la même façon, l’histoire coloniale est liée à celle de la République: lorsqu’ils accusent le colonialisme de tous les maux, les bobos anticolonialistes du vingt-et-unième siècle remettent finalement en question les fondements d’une République porteuse de Lumières, d’universalisme et d’égalité- et c’est Jules Ferry qui doit se retourner dans sa tombe.

Mais voilà. Le weekend dernier, les attentats de Copenhague, qui ont fait deux morts et cinq blessés, ont apporté un démenti cinglant à l’idéologie gauchiste de la repentance coloniale. Car le Danemark n’a pas de passé colonial. Le seul territoire qu’il n’ait jamais colonisé est le Groënland. Or, ce n’est pas un Inuit qui ouvert le feu, à deux reprises, sur les participants d’un débat consacré à la liberté d’expression puis sur une synagogue. Ce ne sont pas, non plus, des Inuits qui sont venus déposer des fleurs en hommage au terroriste, sur le trottoir où il a été abattu par la police. Enfin, ce ne sont pas 500 Inuits qui ont participé vendredi aux funérailles du tueur. L’explication coloniale ne tient donc pas. Reste à savoir pourquoi le Danemark, pays prospère qu’on nous présentait comme un modèle, à la fois en matière d’intégration et d’État-providence, a échoué. Je me souviens de cette jeune Danoise, rencontrée au début des années quatre-vingt dix lorsque je vivais à Séville. Elle s’appelait Issa, blonde, mignonne comme tout, avec de longues jambes. Le Danemark venait de voter non au traité de Maastricht. Faisant fi du politiquement correct, elle m’avait raconté -déjà- les difficultés liées à l’immigration musulmane. Aujourd’hui, ce qu’elle pressentait se vérifie: la distribution des aides sociales, loin de favoriser l’intégration, a encouragé le parasitisme et le communautarisme. Edwy Plenel aura beau sangloter sur «l’enfance malheureuse des frères Kouachi», force est de constater que les attentats islamistes de Paris et de Copenhague sont moins une conséquence du passé colonial que le résultat de l’immigrationnisme, du laxisme et du padamalgamisme. Les gauchistes nous ont mis en garde pendant des décennies contre les dangers de la xénophobie et du fascisme; nous nous retrouvons aujourd’hui avec une menace djihadiste sur le sol européen. Et, comme par hasard, au moment des attentats de Copenhague, l’État islamique nous envoyait sa nouvelle vidéo: sur une plage libyenne, sous un ciel tempétueux, l’égorgement et la décapitation de vingt-et-un coptes égyptiens. Le chef des djihadistes, qui s’adresse à la caméra, semble défier les «nations chrétiennes», fanfaronnant qu’ils vont «conquérir Rome», là, juste derrière lui, de l’autre côté de la Méditerranée. Nous y sommes. Ça se précise; l’ennemi est . Et le vivre ensemble, ce n’est pas son truc. Si nous ne voulons pas le voir, nous sommes fichus.

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21 février 2015 at 12 12 07 02072

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Le Soudan du Sud est-il entré dans l’Histoire?

Une femme nuer en train de tirer le lait.  Photo d'Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Museum.

Une femme nuer trait le lait. Photo d’Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Museum.

En déplacement au Sénégal pour le XVème sommet de la Francophonie, fin novembre, François Hollande n’avait pas pu s’empêcher, comme s’il en avait besoin pour exister, de faire allusion au fameux discours de Dakar, lorsque Nicolas Sarkozy avait dit que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire». À l’époque, en 2007, ces propos avaient fait un assez joli scandale si bien que Ségolène Royal, lors d’un voyage au Sénégal en 2009, s’était crue obligée de demander «pardon» aux Africains. Aussi, marchant dans les pas de son ex, François Hollande a déclaré que «l’Afrique est non seulement entrée dans l’Histoire mais [qu’] elle est aussi une partie de notre avenir». L’Afrique. En général. C’est bien la peine de nous rabattre les oreilles avec la diversité, si c’est pour ensuite exprimer une vision aussi simpliste de l’Afrique. Une Afrique rêvée, comme à l’époque coloniale. Dans l’actualité, l’Afrique est surtout évoquée à travers le Mali et la Centrafrique. Le Nigeria, encore, où les populations du Nord-Est se font régulièrement enlever ou massacrer par les islamistes de Boko Haram. Mais le Soudan du Sud? Qui s’intéresse à ce pays, devenu indépendant en juillet 2011, et qui a basculé en décembre 2013 dans une abominable guerre civile? Des milliers de morts, le déplacement d’un million et demi de réfugiés, une insécurité alimentaire qui touche quatre millions de personnes. Personne n’a respecté le cessez-le-feu signé le 23 janvier 2013 et, depuis un an, les embrouilles se sont multipliées, notamment entre les ethnies Dinka et Nuer. En décembre dernier, l’ONU déplorait un regain des combats et c’est sans grande illusion qu’un nouveau cessez-le feu, le septième en un an, fut proposé le 2 février. Toute cette violence n’était-elle pas prévisible dès la création de ce nouvel État? Mais, surtout, n’est-elle pas le signe que le Soudan du Sud se situe bel et bien dans l’histoire?

Juba, la capitale du Soudan du Sud. (Photo: AFP)

Djouba, la capitale du Soudan du Sud. (Photo: AFP)

En devenant indépendant, le Soudan du Sud entrait d’emblée dans la catégorie des pays les moins avancés du monde: des revenus par habitants très faibles (90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté), une population majoritairement rurale (83% de la population) et analphabète (le taux d’analphabétisme est de 73% pour les hommes et de 92% pour les femmes), une forte croissance démographique (72% de la population a moins de trente ans et 50% moins de 18 ans), une espérance de vie faible (58 ans pour les hommes et 62 ans pour les femmes), un taux de mortalité infantile élevé (102 pour 1000 naissances), une malnutrition chronique (près de la moitié de la population du sud du Soudan est confrontée à des pénuries alimentaires) et une situation sanitaire préoccupante (l’accès aux soins de base est inexistant pour les trois quarts de la population). Le tableau n’est pas brillant: on mesure à quel point l’expression «Pays les Moins Avancés», créée par l’ONU en 1971, est un doux euphémisme. Car le Soudan du Sud est un pays véritablement sous-développé. Les Pays les Moins Avancés sont exclus de la mondialisation, ce qui limite encore leurs espoirs de croissance. À l’inverse, les pays qui décollent sont ceux qui parviennent à s’intégrer au mouvement. Sachant cela, le Soudan du Sud compte sur ses réserves pétrolières, estimées à plus de cinq milliards de barils, pour financer son développement: les oléoducs qui traversent le Soudan jusqu’au terminal de Port-Soudan, sur la Mer Rouge, lui permettraient de se désenclaver et de se rattacher à la mondialisation -Total est dans les startingblocks pour commencer l’exploitation du « Bloc B », une concession de 120.000 kilomètres carrés obtenue en 1980 dans la région de Jonglei.

La mondialisation, loin de n’être qu’un phénomène géographique et économique, est aussi le temps historique qui a succédé à la guerre froide: en s’y incorporant, les Sud-Soudanais devraient donc, logiquement, trouver leur place dans l’histoire. Mais saisissent-ils vraiment les enjeux du développement? Palperont-ils les bénéfices des exportations de pétrole? Pour la plupart, ils vivent encore de manière traditionnelle: leur principale activité est l’agriculture vivrière. Les principales ethnies présentes au Sud-Soudan, telles que les Dinka (deux millions de personnes), les Nuer (environ un million), ou encore les Mundari qui vivent au nord de Djouba, continuent à donner au bétail une place centrale dans la vie économique. Pour ces populations, la tradition est plus importante que le développement, l’essentiel étant de transmettre aux générations futures ce que l’on a soi-même reçu.

On a l’habitude de considérer que les sociétés traditionnelles, soumises aux contraintes de la tradition, sont immuables. Elles se stabiliseraient dans la répétition et donneraient l’illusion de sociétés a-historiques, sans réelle conscience historique. Pour Claude Lévi-Strauss, elles résistent à l’histoire parce qu’elles «produisent extrêmement peu de désordre», contrairement aux sociétés historiques qui, en créant du déséquilibre, se trouvent obligées de se transformer constamment: «Tandis que les sociétés dites primitives baignent dans un fluide historique auquel elles s’efforcent de demeurer imperméables, nos sociétés intériorisent, si l’on peut dire, l’histoire pour en faire le moteur de leur développement» [1]. Cependant, ces sociétés n’échappent pas à l’histoire et se modifient avec le temps. Pour l’ethnographe britannique Edward Evan Evans-Pritchard, qui vécut avec les Nuer entre 1930 et 1936, et qui leur consacra une monographie magnifique [2], ces sociétés sont le résultat d’une succession d’événements. Elles ont un passé, au cours duquel elles ont subi des mouvements de populations, des crises, ou encore des guerres. Au Soudan, la domination musulmane puis la colonisation ont laissé des traces: les peuples du Sud se souviennent que les Ottomans les réduisaient en esclavage et que les Britanniques mirent fin à ces pratiques en 1882 lorsqu’ils occupèrent l’Égypte. Certes, les sociétés traditionnelles essaient de limiter les effets de ces événements en se conformant à la tradition, et notamment en ayant recours au culte des ancêtres. Mais, comme l’explique l’ethnologue Georges Balandier dans Anthopo-logiques [3], le temps est l’agent qui compose, décompose et recompose les sociétés:

«De là, le rapport essentiellement ambigu que toute société établit au temps: du passé, elle reçoit les moyens de se définir et de se maintenir, et le “récit” historique par lequel elle se légitime; du présent, elle tire la découverte de son caractère problématique en raison des calculs et des pratiques propres aux divers acteurs sociaux; par l’avenir, elle prend conscience des tendances qui peuvent la contraindre au développement et/ou à la mutation, des configurations latentes qui, en elle, cherchent à s’actualiser. Les sociétés disposent de deux possibilités d’esquiver le défi du temps, de produire l’illusion a-historique; soit en éternisant le passé et la continuité (perspective conservatrice), soit en rendant imaginairement présent un avenir par lequel l’histoire se trouve abolie (perspective eschatologique).»

Loin d’être des univers clos et hors du temps, les sociétés traditionnelles se situent donc dans l’histoire. Georges Balandier souligne que la constitution d’un État, alors que les sociétés traditionnelles sont des sociétés sans État, réveille la conscience du temps historique, puisqu’elle «entraine la construction d’une société d’un type nouveau, plus différenciée et souvent plus “plurale”, plus ouverte à l’inégalité et assurant la suprématie d’un groupe dominant, davantage libérée des relations primaires résultant de la parenté, de la filiation et de l’alliance». Au Soudan du Sud, la création d’un État indépendant en 2011 a évidemment généré un désordre: les Nuer contestent la légitimité du chef de l’État, Salva Kiir, parce qu’il est un Dinka. Par leur culture, ils ont toujours été réticents à l’idée d’un pouvoir politique organisé et centralisé, si bien qu’Evans-Pritchard avait parlé à leur sujet d’une «anarchie ordonnée»: «ni maître ni serviteur dans leur société, mais des égaux qui se considèrent comme la plus noble création de Dieu. Le respect qu’ils se témoignent entre eux fait contraste avec leur mépris de tous les autres peuples». Leur aversion pour les Dinka montrent que les rapports de force, dans une société multiculturelle, sont moins politiques ou sociaux qu’ethniques. Et cela rend difficile l’exercice de la démocratie. Thomas Joassin se demandait d’ailleurs dans Causeur si le modèle étatique moderne était adapté aux sociétés africaines: «La logique d’un système ethnique, dans ce type d’État unifié, encourage la violence par une logique de vengeance et de punition collective». Les Nuer et les Dinka s’étaient déjà castagnés dans le passé; il n’en fallait donc pas beaucoup pour qu’ils reprennent les armes. Les raffinements du multiculturalisme, sans doute.

Deux guerriers nuer simulent un duel. Photo d'Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Musuem.

Deux guerriers nuer simulent un duel. Photo d’Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Musuem.

Certes, le Soudan du Sud n’est pas l’Afrique. Mais nous voyons bien que l’indépendance, la guerre civile et les espoirs liés à la mondialisation ont permis aux habitants de ce nouveau pays de réaliser qu’ils se situaient dans l’histoire et qu’ils pouvaient transformer par leur action la société dans laquelle ils vivaient. L’Histoire n’est-elle pas, en effet, le résultat d’une prise de conscience? Nos hommes politiques l’ont oublié; tels des concierges, ils en sont réduits à surveiller qui entre, ou pas, dans l’Histoire. Et plutôt que dire que «l’Afrique est une partie de notre avenir», ce qui suppose que la France n’est plus maîtresse de son destin, plutôt que s’interroger sur sa propre postérité, en regrettant que «ceux qui racontent l’Histoire ont plus de chance d’être aimés que ceux qui font l’Histoire», François Hollande serait bien inspiré de se demander pourquoi tant de Français semblent partager aujourd’hui l’étrange sentiment que la France est en train de sortir de l’Histoire.

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[1] Georges CHARBONNIER. Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, Paris : Presses Pocket , 1996, 188 pages.

[2] Edward Evan EVANS-PRITCHARD. Les Nuer, Paris, Gallimard, 1994, 312 pages.

[3] Georges BALANDIER. Antropo-logiques, Paris, Livre de Poche, 1985, 320 pages.

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11 février 2015 at 10 10 57 02572

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Robert Brasillach quand même

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François Hollande a beau être pris d’une fièvre commémorative, c’est un anniversaire qu’il ne commémorera pas. L’unité nationale a ses limites. Robert Brasillach fut exécuté le 6 février 1945, il y a soixante-dix ans. Ce matin là, dans la cour du fort de Montrouge, face aux douze hommes du peloton d’exécution, il avait refusé qu’on lui bandât les yeux. Et lorsque l’ordre de tirer fut donné, il s’écria: «Vive la France quand même».

Ses dernières journées en prison furent, selon ses propres mots, «riches et pleines». Il écrivit des poèmes, relut les Évangiles et pria. La veille de son exécution, la coïncidence des dates, qui n’en était certainement pas une, lui inspira un dernier quatrain:

AUX MORTS DE FÉVRIER

Les derniers coups de feu continuent de briller
Dans le jour indistinct où sont tombés les nôtres.
Sur onze ans de retard, serai-je donc des vôtres ?
Je pense à vous ce soir, ô morts de Février.

En août 1944, alors que la libération de Paris ne faisait plus aucun doute, Robert Brasillach avait refusé de quitter la France. Dans un texte publié en 1965 dans les Cahiers des Amis de Robert Brasillach, Saint-Loup relate leur dernière rencontre:

Je ne le revis qu’une fois en 1944. Je lui demandai :

-Quand partez-vous ?

C’était en août. La plus gigantesque rafle policière, la plus impitoyable des Inquisitions que le monde ait jamais connues, s’apprêtaient à déferler sur la France, vêtues des plus mensongères couleurs du patriotisme. Brasillach me dit :

-Je ne pars pas.

Il ajouta en souriant, timide et modeste comme à l’accoutumée :

-Voyez-vous, je suis comme Danton. Je ne peux pas emporter ma patrie à la semelle de mes souliers !

Pauvre Brasillach ! Naïf Brasillach ! Il n’avais pas compris que l’heure était venue d’écouter Trotzky : « En période de troubles graves, le premier devoir d’un révolutionnaire est de plonger dans l’anonymat des foules pour survivre. » J’avais lu Trotzky. Entre les communistes et nous n’existait qu’une fragile frontière représentée, il est vrai, par ce rideau de mort qui flambait sur le front de l’Est. Mais en ce qui concerne Brasillach, je compris plus tard que ce que je prenais pour de la naïveté n’était que la réponse fournie à l’appel du destin plus élevé que celui du révolutionnaire que j’étais.

Je ne le revis plus. J’appris la nouvelle de son supplice dans les Alpes de Bavière.

Brasillach se constitua prisonnier en septembre, pour qu’en échange, sa mère, incarcérée, fût libérée. Le procès eut lieu le 19 janvier 1945 devant la cour d’assises de la Seine. Il faisait froid, il avait neigé, et dans la pénombre du tribunal, l’avocat de Brasillach, maître Jacques Isorni, qui allait ensuite défendre Pétain, s’interrogeait: «les peuples civilisés fusillent-ils les poètes?» Brasillach n’était pas jugé pour ses oeuvres littéraires, mais pour ses articles, souvent virulents, parus dans Je suis partout. Plus d’une fois, il avait écrit qu’il souhaitait la mort de Georges Mandel. Aussi, en juillet 1944, lorsque celui-ci, à son retour de Buckenwald, fut assassiné par des miliciens dans la forêt de Fontainebleau, on désigna Brasillach comme l’un des responsables de l’assassinat. Dans les esprits, c’était une charge qui s’ajoutait à l’accusation d’avoir collaboré avec l’ennemi. En revanche, les propos antisémites qu’il avait publiés ne pesaient pas lourd -à cette date, l’horreur des camps d’extermination n’avait pas encore été découverte. Après six heures d’audience, durant lesquelles Brasillach s’était défendu avec beaucoup de talent, le délibéré fut expédié en vingt minutes; Philippe Bilger raconte dans Vingt minutes pour la mort (Éditions du Rocher, 2011) que le Président Vidal fit pression sur les jurés, en leur présentant une alternative truquée: l’acquittement ou la mort. Or, l’acquittement était bien entendu impossible. Ce fut donc la mort.

La mère de Brasillach supplia François Mauriac d’obtenir la grâce de son fils. Malgré la réprobation des communistes qui noyautaient déjà les Lettres Françaises et le Comité national des écrivains, une pétition circula, qu’Albert Camus signa, par principe, parce qu’il était opposé à la peine de mort -il envisagera même plus tard d’écrire un livre sur Brasillach. Après avoir reçu Mauriac puis Isorni le 3 février 1945, le Général de Gaulle passa une partie de la nuit à étudier le dossier. Comme il l’expliqua à son fils Philippe, il ne pouvait pas pardonner à Brasillach d’avoir exhorté «de pauvres jeunes Français à revêtir l’uniforme de l’occupant»: les écrivains devaient, en effet, prendre leurs responsabilités. Selon Jean Lacouture, de Gaulle avait également besoin de faire des concessions aux communistes. Il ne voulait pas, non plus, être accusé de faiblesse. Cependant, en rejetant l’appel, il offrait un martyr au fascisme à la française.

Robert Brasillach fut donc davantage jugé sur ses écrits que sur des actes. D’ailleurs, quels actes aurait-on pu lui reprocher? Un jour, en 1943, dans un salon de l’ambassade allemande de Paris, il avait confié à Saint-Loup n’être qu’un «planqué»: il se sentait incapable d’être un soldat. Dans l’hommage qu’il publia en 1965, Saint-Loup raconte que la sincérité de Brasillach l’avait impressionné: «je sentais bien que son courage était d’une autre essence que le nôtre, que son combat se situait à des altitudes plus élevées, mais il m’a fallu des années pour en comprendre la philosophie». Saint-Loup, de son vrai nom Marc Augier, était d’une autre trempe, il s’était découvert une âme de guerrier en 1941 quand, engagé dans la Légion des Volontaires Français, il était parti pour le front russe. Il avait dirigé Le combattant européen, le journal de la LVF, puis avait rejoint les Waffen SS de la divison Charlemagne. On en aurait oublié le Marc Augier d’avant-guerre, socialiste, fervent admirateur de Léon Blum, et qui était membre du cabinet de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Loisirs et au Sport du gouvernement du Front populaire. Dans Un paradoxe français (Albin Michel, 2008), l’historien Simon Epstein a montré que ce parcours n’était pas si extraordinaire: Saint-Loup expliquera ensuite que «la mutation subie du socialisme au national-socialisme répondait à tout». À la fin de la guerre, il se cacha en Italie puis s’évapora en Argentine. Condamné à mort par contumace, il fut amnistié à son retour en 1953 et fit une carrière littéraire sous le nom de Saint-Loup. Toujours dans ce texte publié en 1965 dans les Cahiers des amis de Robert Brasillach, il revient sur l’engagement politique de Brasillach:

La collaboration avait rallié les plus grands des écrivains français. Plus réservé qu’Henry de Montherlant qui donnait des articles à La Gerbe, ou Giono dont Signal campait le personnage de faux-prophète, Louis-Ferdinand Céline me disait, alors que je lui demandais un article :

-Mon p’tit, j’ai écrit sur les Juifs tout ce qu’il fallait avant la guerre. Maintenant que les Boches sont là, j’veux pas en remettre. Je crache pas sur les vaincus !

Brasillach ne crachait pas sur les vaincus mais il attendait de Mussolini et d’Hitler la réalisation du fascisme qu’il avait annoncé à la France. Angoisse extrême. Nous avions sacrifié le nationalisme –trente ans avant la CED ou le Marché commun– en faveur d’une Europe unie et socialiste. Et le visage qui s’en dessinait, à travers les silences de l’Allemagne, les réticences d’Hitler, c’était un espace asservi à une nouvelle hégémonie nationale. À travers les lignes de Brasillach, on pouvait lire les prémices d’un proche désenchantement.

En effet, Robert Brasillach doutait; cela lui valut d’être évincé de Je suis partout dès août 1943. Un an plus tard, en août 1944, il était planqué, mais, cette fois-ci, dans une chambre de bonne, au 16 rue de Tournon. Quelques jours plus tôt, il était allé applaudir Huis Clos, de Jean-Paul Sartre, au théâtre du Vieux-Colombier. Sa dernière sortie. Et le 22 août, alors qu’il entendait dehors Paris s’insurger, il composa ce poème:

JE NE SAIS RIEN

Voila quatre jours que je suis enfermé,
Quatre jours que je raye le calendrier
Quatre jours que je ne sais rien.
Un à un, parce qu’il le faut bien,

Au dehors, c’est le bruit de la ville,
A chaque minute claque un coup sourd.
Les mitrailleuses roulent comme des sacs de billes,
Cela dure depuis quatre jours.
Mais il y a aussi des enfants qui jouent,
Et d’autres bruits inconnus et lointains
Mais ma fenêtre est fermée.
Je ne sais rien.

Quelquefois je pense que c’est le canon
Ou un mortier, je ne m’y connais pas très bien.
La rue s’emplit du bruit des chars ou des camions
Peut-être s’en vont-ils. Est-ce la fin ?
Mais non, tout recommence comme dans un rêve,
Tout s’enchaîne et rien n’a de fin.
Une voix tout-à-l’heure a annoncé une trêve,
Il me semble du moins, car je ne sais rien.

Quand je suis passé dans la ville, à midi,
L’autre jour, il y avait du soleil dans les rues,
On avait mis des drapeaux sur les mairies,
Des garçons passaient avec des brassards inconnus.
Depuis, je ne sais plus rien de ce qui se passe,
Sauf ce qui, à travers ces murs, me revient.
J’entends sans cesse les voitures d’incendie qui passent,
La nuit, le ciel est rouge.
Je ne sais rien.

Me voici seul comme je ne l’ai jamais été.
Robinson construisant son monde entre ces quatre murs.
Ceux-là que j’aime ? Où sont les miens ?
Dieu les garde de la fureur.
Je ne sais rien.

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Written by Noix Vomique

6 février 2015 at 11 11 09 02092

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