Noix Vomique

Robert Brasillach quand même

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François Hollande a beau être pris d’une fièvre commémorative, c’est un anniversaire qu’il ne commémorera pas. L’unité nationale a ses limites. Robert Brasillach fut exécuté le 6 février 1945, il y a soixante-dix ans. Ce matin là, dans la cour du fort de Montrouge, face aux douze hommes du peloton d’exécution, il avait refusé qu’on lui bandât les yeux. Et lorsque l’ordre de tirer fut donné, il s’écria: «Vive la France quand même».

Ses dernières journées en prison furent, selon ses propres mots, «riches et pleines». Il écrivit des poèmes, relut les Évangiles et pria. La veille de son exécution, la coïncidence des dates, qui n’en était certainement pas une, lui inspira un dernier quatrain:

AUX MORTS DE FÉVRIER

Les derniers coups de feu continuent de briller
Dans le jour indistinct où sont tombés les nôtres.
Sur onze ans de retard, serai-je donc des vôtres ?
Je pense à vous ce soir, ô morts de Février.

En août 1944, alors que la libération de Paris ne faisait plus aucun doute, Robert Brasillach avait refusé de quitter la France. Dans un texte publié en 1965 dans les Cahiers des Amis de Robert Brasillach, Saint-Loup relate leur dernière rencontre:

Je ne le revis qu’une fois en 1944. Je lui demandai :

-Quand partez-vous ?

C’était en août. La plus gigantesque rafle policière, la plus impitoyable des Inquisitions que le monde ait jamais connues, s’apprêtaient à déferler sur la France, vêtues des plus mensongères couleurs du patriotisme. Brasillach me dit :

-Je ne pars pas.

Il ajouta en souriant, timide et modeste comme à l’accoutumée :

-Voyez-vous, je suis comme Danton. Je ne peux pas emporter ma patrie à la semelle de mes souliers !

Pauvre Brasillach ! Naïf Brasillach ! Il n’avais pas compris que l’heure était venue d’écouter Trotzky : « En période de troubles graves, le premier devoir d’un révolutionnaire est de plonger dans l’anonymat des foules pour survivre. » J’avais lu Trotzky. Entre les communistes et nous n’existait qu’une fragile frontière représentée, il est vrai, par ce rideau de mort qui flambait sur le front de l’Est. Mais en ce qui concerne Brasillach, je compris plus tard que ce que je prenais pour de la naïveté n’était que la réponse fournie à l’appel du destin plus élevé que celui du révolutionnaire que j’étais.

Je ne le revis plus. J’appris la nouvelle de son supplice dans les Alpes de Bavière.

Brasillach se constitua prisonnier en septembre, pour qu’en échange, sa mère, incarcérée, fût libérée. Le procès eut lieu le 19 janvier 1945 devant la cour d’assises de la Seine. Il faisait froid, il avait neigé, et dans la pénombre du tribunal, l’avocat de Brasillach, maître Jacques Isorni, qui allait ensuite défendre Pétain, s’interrogeait: «les peuples civilisés fusillent-ils les poètes?» Brasillach n’était pas jugé pour ses oeuvres littéraires, mais pour ses articles, souvent virulents, parus dans Je suis partout. Plus d’une fois, il avait écrit qu’il souhaitait la mort de Georges Mandel. Aussi, en juillet 1944, lorsque celui-ci, à son retour de Buckenwald, fut assassiné par des miliciens dans la forêt de Fontainebleau, on désigna Brasillach comme l’un des responsables de l’assassinat. Dans les esprits, c’était une charge qui s’ajoutait à l’accusation d’avoir collaboré avec l’ennemi. En revanche, les propos antisémites qu’il avait publiés ne pesaient pas lourd -à cette date, l’horreur des camps d’extermination n’avait pas encore été découverte. Après six heures d’audience, durant lesquelles Brasillach s’était défendu avec beaucoup de talent, le délibéré fut expédié en vingt minutes; Philippe Bilger raconte dans Vingt minutes pour la mort (Éditions du Rocher, 2011) que le Président Vidal fit pression sur les jurés, en leur présentant une alternative truquée: l’acquittement ou la mort. Or, l’acquittement était bien entendu impossible. Ce fut donc la mort.

La mère de Brasillach supplia François Mauriac d’obtenir la grâce de son fils. Malgré la réprobation des communistes qui noyautaient déjà les Lettres Françaises et le Comité national des écrivains, une pétition circula, qu’Albert Camus signa, par principe, parce qu’il était opposé à la peine de mort -il envisagera même plus tard d’écrire un livre sur Brasillach. Après avoir reçu Mauriac puis Isorni le 3 février 1945, le Général de Gaulle passa une partie de la nuit à étudier le dossier. Comme il l’expliqua à son fils Philippe, il ne pouvait pas pardonner à Brasillach d’avoir exhorté «de pauvres jeunes Français à revêtir l’uniforme de l’occupant»: les écrivains devaient, en effet, prendre leurs responsabilités. Selon Jean Lacouture, de Gaulle avait également besoin de faire des concessions aux communistes. Il ne voulait pas, non plus, être accusé de faiblesse. Cependant, en rejetant l’appel, il offrait un martyr au fascisme à la française.

Robert Brasillach fut donc davantage jugé sur ses écrits que sur des actes. D’ailleurs, quels actes aurait-on pu lui reprocher? Un jour, en 1943, dans un salon de l’ambassade allemande de Paris, il avait confié à Saint-Loup n’être qu’un «planqué»: il se sentait incapable d’être un soldat. Dans l’hommage qu’il publia en 1965, Saint-Loup raconte que la sincérité de Brasillach l’avait impressionné: «je sentais bien que son courage était d’une autre essence que le nôtre, que son combat se situait à des altitudes plus élevées, mais il m’a fallu des années pour en comprendre la philosophie». Saint-Loup, de son vrai nom Marc Augier, était d’une autre trempe, il s’était découvert une âme de guerrier en 1941 quand, engagé dans la Légion des Volontaires Français, il était parti pour le front russe. Il avait dirigé Le combattant européen, le journal de la LVF, puis avait rejoint les Waffen SS de la divison Charlemagne. On en aurait oublié le Marc Augier d’avant-guerre, socialiste, fervent admirateur de Léon Blum, et qui était membre du cabinet de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Loisirs et au Sport du gouvernement du Front populaire. Dans Un paradoxe français (Albin Michel, 2008), l’historien Simon Epstein a montré que ce parcours n’était pas si extraordinaire: Saint-Loup expliquera ensuite que «la mutation subie du socialisme au national-socialisme répondait à tout». À la fin de la guerre, il se cacha en Italie puis s’évapora en Argentine. Condamné à mort par contumace, il fut amnistié à son retour en 1953 et fit une carrière littéraire sous le nom de Saint-Loup. Toujours dans ce texte publié en 1965 dans les Cahiers des amis de Robert Brasillach, il revient sur l’engagement politique de Brasillach:

La collaboration avait rallié les plus grands des écrivains français. Plus réservé qu’Henry de Montherlant qui donnait des articles à La Gerbe, ou Giono dont Signal campait le personnage de faux-prophète, Louis-Ferdinand Céline me disait, alors que je lui demandais un article :

-Mon p’tit, j’ai écrit sur les Juifs tout ce qu’il fallait avant la guerre. Maintenant que les Boches sont là, j’veux pas en remettre. Je crache pas sur les vaincus !

Brasillach ne crachait pas sur les vaincus mais il attendait de Mussolini et d’Hitler la réalisation du fascisme qu’il avait annoncé à la France. Angoisse extrême. Nous avions sacrifié le nationalisme –trente ans avant la CED ou le Marché commun– en faveur d’une Europe unie et socialiste. Et le visage qui s’en dessinait, à travers les silences de l’Allemagne, les réticences d’Hitler, c’était un espace asservi à une nouvelle hégémonie nationale. À travers les lignes de Brasillach, on pouvait lire les prémices d’un proche désenchantement.

En effet, Robert Brasillach doutait; cela lui valut d’être évincé de Je suis partout dès août 1943. Un an plus tard, en août 1944, il était planqué, mais, cette fois-ci, dans une chambre de bonne, au 16 rue de Tournon. Quelques jours plus tôt, il était allé applaudir Huis Clos, de Jean-Paul Sartre, au théâtre du Vieux-Colombier. Sa dernière sortie. Et le 22 août, alors qu’il entendait dehors Paris s’insurger, il composa ce poème:

JE NE SAIS RIEN

Voila quatre jours que je suis enfermé,
Quatre jours que je raye le calendrier
Quatre jours que je ne sais rien.
Un à un, parce qu’il le faut bien,

Au dehors, c’est le bruit de la ville,
A chaque minute claque un coup sourd.
Les mitrailleuses roulent comme des sacs de billes,
Cela dure depuis quatre jours.
Mais il y a aussi des enfants qui jouent,
Et d’autres bruits inconnus et lointains
Mais ma fenêtre est fermée.
Je ne sais rien.

Quelquefois je pense que c’est le canon
Ou un mortier, je ne m’y connais pas très bien.
La rue s’emplit du bruit des chars ou des camions
Peut-être s’en vont-ils. Est-ce la fin ?
Mais non, tout recommence comme dans un rêve,
Tout s’enchaîne et rien n’a de fin.
Une voix tout-à-l’heure a annoncé une trêve,
Il me semble du moins, car je ne sais rien.

Quand je suis passé dans la ville, à midi,
L’autre jour, il y avait du soleil dans les rues,
On avait mis des drapeaux sur les mairies,
Des garçons passaient avec des brassards inconnus.
Depuis, je ne sais plus rien de ce qui se passe,
Sauf ce qui, à travers ces murs, me revient.
J’entends sans cesse les voitures d’incendie qui passent,
La nuit, le ciel est rouge.
Je ne sais rien.

Me voici seul comme je ne l’ai jamais été.
Robinson construisant son monde entre ces quatre murs.
Ceux-là que j’aime ? Où sont les miens ?
Dieu les garde de la fureur.
Je ne sais rien.

.

Written by Noix Vomique

6 février 2015 à 11 h 09 min

Publié dans Uncategorized

25 Réponses

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  1. De Gaulle et les Communistes ont eu la peau de Brasillach,
    il y a vraiment de quoi être fier !
    Et quand on voit ce que la France est devenue aujourd’hui,
    il y a de quoi, en revanche, se poser pas mal de questions…
    Amitiés.

    NOURATIN

    6 février 2015 at 12 h 42 min

    • Le jury populaire ne pouvait pas rendre d’autre sentence que la mort, les hommes qui le composaient ayant été choisis parmi les différents maquis communistes. C’est que ces derniers lui en voulaient d’avoir été à Katyn, d’avoir vu les preuves désignant la Russie soviétique comme seule et unique coupable, et d’avoir fait un long article détaillé sur ce qui a été il faut bien le dire, un immonde crime de guerre, puisqu’il s’agissait d’éliminer l’intelligentsia polonaise.

      100% d’accord avec Nouratin.

      koltchak91120

      6 février 2015 at 19 h 56 min

      • Nouratin, Koltchak,
        Il est probable que si Brasillach avait été jugé plus tard, c’est-à-dire dans un contexte différent, il eût été grâcié. Alain Peyrefitte s’était d’ailleurs posé la question.

        Noix Vomique

        8 février 2015 at 17 h 32 min

  2. En même temps ce type était une sacré langue de pute, faut bien en convenir.

    Il militait pour l’extermination des Juifs, y-compris les gosses, et s’était fait une spécialité, dans un genre littéraire particulier: être le procureur littéraire dans des procès d’inquisition où il était concrètement question de la vie ou la mort des hommes politiques de son temps.

    Et il requérait la mort. Ce n’était pas un tendre. C’était le pire de tous.

    Il poursuivait ainsi la tradition des tricoteuses de la révolution, mais de façon plus sournoise et construite: par la plume, en se faisant non seulement l’auxiliaire docile de l’occupant, mais le porte parole des vieilles haines françaises et de leur désir de revanche.

    Il a réclamé la mort de bien des gens et sans jamais vouloir tenir la hache du bourreau, mais seulement la plume du greffier, méticuleux, obstiné et obnubilé par ses vieilles haines recuites. Et il en a joui. Il a taché son slip tant ça lui a fait du plaisir de voir plein de gens crever.

    Quand son tour est venu de passer sur la sellette, il a bien tenté d’activer quelques soutiens, mais quand il a compris que les infâmes dégueulasseries dont il avait fait son fonds de commérage le condamnaient, il a lâché prise.

    C’est l’unique point positif qu’on peut lui reconnaître: ne pas s’être acharné à avoir cru en son innocence.

    Cette saloperie a été exécutée dans les règles, et enterrée comme il le faut, elle a une tombe avec son nom dessus, c’est déjà bien.

    Faut-il maintenant faire entrer ce qui reste de sa dépouille putride au panthéon?

    Pour moi, les merdes de chiens restent dehors, mais je conçois qu’avec le temps on puisse vouloir lui trouver des excuses jusqu’à lui édifier une petite réhabilitation. La roue tourne.

    M’enfin faut quand même pas oublier que c’était un sacré fils de pute. Une vraie saloperie dans son genre.

    C’est pas un modèle, quoi.

    tschok

    6 février 2015 at 17 h 26 min

    • Bravo Tschok
      Très beau com et beau billet

      Didstat

      6 février 2015 at 22 h 25 min

    • Tschok,

      Mon intention n’est pas de réhabiliter Brasillach. Évidemment, que ce n’est pas un modèle. Ce qui me frappe, c’est l’ambivalence du personnage. À la fois un écrivain de talent et un salopard.

      Brasillach a tenu, en effet, des propos antisémites abjects. Mais il faut ajouter, à sa décharge, qu’il ignorait l’existence des camps d’extermination. Et ses juges l’ignoraient également. Ça ne justifie donc pas sa condamnation à mort. Certes, il fut une sacrée langue de pute. Votre comparaison avec les tricoteuses est pertinente et le situe, paradoxalement, dans la continuité de la Révolution: on pourrait aussi évoquer Hébert qui, dans Le Père Duchesne n’hésitait pas à demander l’exécution de tel ou tel ennemi de la république. Y’a une idée à creuser, là.
      Mais j’ai le sentiment que sa virulence était surjouée, pour faire marrer les copains, comme s’il jubilait soudain d’avoir enfilé le costume du méchant. C’est palpable dans Notre avant-guerre, qu’il publie en 1941, lorsqu’il écrit: «Nous avancions dans une bien excitante atmosphère de calomnies et d’ordures: vendus à Hitler, vendus à Franco, vendus à Mussolini, vendus au grand capital, vendus au deux cents familles et au Mikado, nous devenions pour nos adversaires quelque chose comme l’organe officiel du fascisme international. Mais nous savions que nous étions surtout le journal de notre amitié et de notre amour de la vie».

      Bref, c’est un type plein de contradictions. C’est pour cela, sans doute, qu’il est intéressant.

      Noix Vomique

      8 février 2015 at 18 h 03 min

      • Même en ignorant l’existence des camps de la mort, ses propos antisémites étaient abjects. Il n’empêche que c’était un grand écrivain.

        Pangloss

        16 février 2015 at 18 h 30 min

  3. Je ne vais certainement pas pleurer sur le sort de Brasillach, et ce qu’en dit Tschok n’est pas faux (la comparaison avec les tricoteuses, en particulier, très juste). Il n’en reste pas moins qu’il est l’auteur d’un des plus beaux livres que je connaisse : l’ « Anthologie de la poésie grecque », en deux volumes, une vraie merveille. Il écrivait ceci dans la préface, en juillet 1944 :

    « Les poètes grecs ont tout accepté de la vie, leurs vers ont été le filet dont les mailles ont retenu tous les trésors de la mer ; nous pouvons encore y sentir palpiter la respiration de ce qu’a ramené leur pêche miraculeuse. De leurs ports dorés, de leurs petites villes battues des vents au flanc des collines pierreuses, ils ont lancé leur barque sur cette mer pour laquelle ils ne sont jamais avares d’épithètes, la mer violette, la mer sans vendanges, ou la mer vineuse, et tout ce qu’ils ont écrit semble garder encore la puissante odeur de la salure. La mort elle-même fait partie de la vie, et le naufrage, et l’abordage, et la longue course, et la captivité, et l’amour bref ou long des filles que l’on rencontre dans le port. La Grèce n’a jamais cessé de proclamer la vérité unique d’Antigone :

    Nombreuses sont les merveilles du monde,
    Mais la plus grande des merveilles reste l’homme. »

    Emmanuel F.

    6 février 2015 at 18 h 32 min

    • Emmanuel, je n’ai pas lu son essai sur Corneille, qui est d’ailleurs toujours réédité par Fayard. Mais on en dit également beaucoup de bien.

      Noix Vomique

      8 février 2015 at 17 h 45 min

  4. l’homme ne m’enchante pas non plus, mais c’était un écrivain de génie et ses  » poèmes de Fresnes  » sont magnifiques , pour le reste, Koltchak à raison, les communistes ne voulaient pas qu’il étale Katyn que nous n’avons vraiment découvert qu’il y a peu, placés sous le couvercle de la place du colonel Fabien

    BOUTFIL

    6 février 2015 at 20 h 52 min

    • Boutfil, nombre d’historiens ont découvert l’existence du massacre de Katyn dans les années 90, après l’ouverture des archives soviétiques… Tout ça parce que ce sont des cocos et qu’ils ont des œillères: ils n’avaient jamais lu Brasillach. « J’ai vu les fosses de Katyn, publié en 1943 dans Je suis Partout est pourtant un texte extraordinaire.

      Noix Vomique

      8 février 2015 at 17 h 43 min

  5. Merci de nous avoir rappelé cet anniversaire. Depuis plusieurs années, je l’oubliais.

    leplouc

    6 février 2015 at 22 h 15 min

  6. Les derniers instants de Robert Brasillach, décrits par Me Jacques Isorni

    À 8 heures 30, devant les grilles du Palais de Justice, se forme le cortège des six voitures noires qui doivent conduire à Fresnes les personnes requises par la loi et l’usage pour l’exécution. Tout le long du parcours un important service d’ordre constitué par des gardiens de la paix armés de mitraillettes. Aux abords de Fresnes, le service d’ordre est beaucoup plus dense. Dans l’allée de la prison des gardes mobiles font la haie. Nous attendons quelques instants avec les différentes personnalités devant la grille d’accès au grand couloir qui mène à la détention.

    À 9 heures juste, nous nous rendons, suivis d’un peloton de gardes mobiles, à la division des condamnés à mort. Le commissaire du gouvernement François ouvre la porte de la cellule de Robert Brasillach et lui annonce d’une voix sèche que son recours en grâce a été rejeté.

    Je pénètre à ce moment dans sa cellule avec Maître Mireille Noël et l’aumônier. Robert Brasillach nous embrasse tous les trois. Puis il demande à rester seul avec l’aumônier. Deux gardiens viennent lui retirer ses chaînes. Après sa confession et quelques minutes d’entretien avec le prêtre il me fait appeler ainsi que Mademoiselle Noël. Il me donne alors ses dernières lettres qu’il a préparées pour sa mère, pour sa famille, pour ses amis, pour Mademoiselle Noël et pour moi-même.

    Il me donne également les manuscrits des poèmes écrits en prison et une feuille contenant quelques lignes avec ce titre : « La mort en face ». De temps en temps il me regarde avec un bon sourire d’enfant. Il avait compris, dès hier, que ce serait pour ce matin.

    « Vous savez, me dit-il, j’ai parfaitement dormi ! »

    Comme il doit revêtir son costume civil à la place du costume du condamné à mort qu’il porte, Mademoiselle Noël se retire et je demeure seul avec lui.

    « Oui, restez près de moi », me dit-il.

    Il me montre la photographie de sa mère et celle de ses deux neveux.

    Il les met dans son portefeuille et m’exprime le désir de mourir avec ces photographies sur son cœur. À ce moment, il a une légère défaillance, il pousse un soupir, et des larmes coulent de ses yeux. Il se tourne vers moi et dit, comme s’il voulait s’excuser : « C’est un peu naturel. Tout à l’heure je ne manquerai pas de courage. Rassurez-vous ».

    Il s’habille alors tranquillement, avec beaucoup de soin, refait la raie de ses cheveux devant sa petite glace, puis, songeant à tout, retire d’une miche de pain un petit canif et une paire de ciseaux qu’il y avait dissimulées et qu’il me remet. Il m’explique : « pour que personne n’ait d’ennuis ».

    Il range ses affaires personnelles dans un grand sac. À ce moment, il a soif. Il boit un peu d’eau dans sa gamelle. Puis il achève sa toilette. Il a le pardessus bleu qu’il portait au procès. Autour de son cou, il a passé un foulard de laine rouge.

    Il demande à s’entretenir avec Monsieur le Commissaire du Gouvernement Reboul.

    Celui-ci s’avance. Il est raidi par l’émotion, le visage tourmenté, d’une grande pâleur.

    D’une voix sourde, Brasillach lui fait alors la déclaration suivante :

    « Je ne vous en veux pas, Monsieur Reboul, je sais que vous croyez avoir agi selon votre devoir ; mais je tiens à vous dire que je n’ai songé, moi, qu’à servir ma patrie. Je sais que vous êtes chrétien comme moi. C’est Dieu seul qui nous jugera. Puis-je vous demander un service ? »

    Monsieur Reboul s’incline. Robert Brasillach continue : « Ma famille a été très éprouvée, mon beau-frère est en prison, sans raison, depuis six mois. Ma sœur a besoin de lui. Je vous demande de faire tout ce que vous pourrez pour qu’il soit libéré. Il a été aussi le compagnon de toute ma jeunesse ».

    Le commissaire du Gouvernement lui répond : « Je vous le promets ».

    Robert Brasillach lui dit pour terminer : « Consentirez-vous, Monsieur Reboul, à me serrer la main ? »

    Le commissaire du Gouvernement la lui serre longuement.

    Robert Brasillach m’embrasse une fois encore. Il embrasse également Maître Mireille Noël qui vient de rentrer et lui dit : « Ayez du courage et restez près de ma pauvre sœur ».

    Il est prêt. Il ouvre lui-même la porte de sa cellule. Il s’avance au-devant des personnalités qui attendent et leur dit : « Messieurs, je suis à vos ordres ».

    Deux gardes mobiles se dirigent vers lui et lui passent les menottes. Nous gagnons le grand couloir de la sortie. En passant devant une cellule, d’une voix claire, Robert Brasillach crie : « Au revoir Béraud ! » et, quelques mètres plus loin : « Au revoir Lucien Combelle ! ».

    Sa voix résonne sous la voûte, au-dessus du bruit des pas.

    Lorsque nous arrivons à la petite cour où attend la voiture cellulaire, il se retourne vers Mademoiselle Noël et lui baise la main en lui disant : « Je vous confie Suzanne et ses deux petits ». Il rajoute : « C’est aujourd’hui le 6 février, vous penserez à moi et vous penserez aussi aux autres qui sont morts, le même jour, il y a onze ans ».

    Je monte avec lui dans la voiture qui va nous conduire au fort de Montrouge. Il s’est assis, impassible, en me prenant la main. À partir de ce moment, il ne parlera plus.

    Le poteau est dressé au pied d’une butte de gazon. Le peloton, qui comprend 12 hommes et un sous-officier, nous tourne le dos. Robert Brasillach m’embrasse en me tapotant sur l’épaule en signe d’encouragement. Un sourire pur illumine son visage et son regard n’est pas malheureux. Puis, très calme, très à l’aise, sans le moindre tressaillement, il se dirige vers le poteau. Je me suis un peu détaché du groupe officiel. Il s’est retourné, adossé au poteau. Il me regarde. Il a l’air de dire : « Voilà… c’est fini ».

    Un soldat sort du peloton pour lui lier les mains. Mais le soldat s’affole et n’y parvient pas. Le maréchal des logis, sur ordre du lieutenant essaye à son tour. Les secondes passent… On entend la voix du lieutenant qui coupe le silence : « Maréchal des logis !… Maréchal des logis !… ».

    Robert Brasillach tourne lentement la tête de gauche à droite. Ses lèvres dessinent un sourire presque ironique. Les deux soldats rejoignent enfin le peloton.

    Robert Brasillach est lié à son poteau, très droit, la tête levée et fière. Au-dessus du cache-col rouge elle apparaît toute pâle. Le greffier lit l’arrêt par lequel le pourvoi est rejeté.

    Puis, d’une voix forte, Robert Brasillach crie au peloton : « Courage ! » et, les yeux levés : « Vive la France ! »

    Le feu de salve retentit. Le haut du corps se sépare du poteau, semble se dresser vers le ciel ; la bouche se crispe. Le maréchal des logis se précipite et lui donne le coup de grâce. Le corps glisse doucement jusqu’à terre. Il est 9 heures 38.

    Le docteur Paul s’avance pour constater le décès. L’aumônier et moi-même le suivons et nous inclinons. Le corps est apparemment intact. Je recueille, pour ceux qui l’aiment, la grosse goutte de sang qui roule sur son front.

    Fait à Paris le 6 février 1945,

    Jacques Isorni

    Avocat à la Cour d’appel

    koltchak91120

    7 février 2015 at 11 h 27 min

    • Koltchak, merci pour ce texte d’Isorni.
      Il dit que Brasillach, face au peloton, crie «Vive la France!». Mince! Le «Vive la France quand même!» serait-il donc une légende?

      Noix Vomique

      8 février 2015 at 18 h 07 min

  7. que brasillach ait été une crapule , certes
    on ne peut pas lui retirer qu’il est mort en homme , tout collabo qu’il fut
    comme est mort saddam hussein

    d’ailleurs c’est assez caractéristique de la part de l’empire ( peut il y avoir un autre mot pour désigner ça ? ) de toujours nous présenter ceux qu’il fait liquider comme des êtres abjects
    brasillach ici , saddam demain

    kobus van cleef

    7 février 2015 at 18 h 20 min

    • Kobus! Comparer Brasillach à Saddam Hussein? Alors là, vous faites fort!

      Noix Vomique

      8 février 2015 at 18 h 09 min

      • prouvez moi que saddam était une ordure
        ça aussi , ça m’intéresse

        kobus van cleef

        9 février 2015 at 22 h 08 min

        • Hahaha! Oui, mais prouvez-moi que Saddam Husseim était aussi bon écrivain que Brasillach.

          Noix Vomique

          10 février 2015 at 11 h 56 min

          • nous ne lisons pas l’arabe,il est possible que saddam n’ai laissé aucun écrit
            ceci dit ,il était très street crédible comme dirait marsault

            kobus van cleef

            11 février 2015 at 21 h 36 min

    • Je suis de moins en moins certain que crapule et collabo soient
      de parfaits synonymes…

      nouratinbis

      9 février 2015 at 16 h 41 min

  8. Il me semble que Brasillach a aussi écrit des poèmes qui permettent de comprendre à quel moment l’éloge du courage, ou du guerrier, n’est plus respectable comme l’Iliade d’Homère, mais mérite plutôt d’être considéré comme un mauvais poème fasciste. Ce serait le moment où les héros ne font plus face à un mal qu’ils n’ont pas provoqué, mais peuvent être admirables au vu de leur seul courage, leur seule habileté de guerriers, sans savoir à quoi ils font face, pourquoi ils se sont engagés dans la guerre, si ce sont, par exemple, des résistants ou des nazis convaincus sur le front de l’est. Il me semble que Brasillach a écrit, autour des années 40, des éloges de ce genre : en connaissez-vous ?

    samuel

    10 février 2015 at 20 h 58 min

    • Samuel, je ne connais pas ces textes., désolé. Ça a l’air intéressant; peut-être que quelqu’un ici pourra vous aider.

      Noix Vomique

      10 février 2015 at 23 h 01 min

  9. « Maintenant, ils vont me tuer. Je n’ai pas peur. Est-ce que j’ai peur ? Voici comment les choses se passent. Le plomb perfore les os. Une côte flottante volera en éclats. Les projectiles s’écraseront contre le ciment, comme des mégots dans un cendrier. Il y a des études là-dessus. (…) Dans le tas, il y en aura bien un qui ratera sa cible. Avec ma corpulence, je ne dois pas être difficile à atteindre. A cette distance, c’est un jeu d’enfant. Pointent-ils tous leur fusil vers le même endroit ? Le bruit de la culasse, ce claquement sec. Que se diront-ils, à cette seconde-là ? Les douilles qui retombent par terre. Ils regarderont la fumée sortir du canon. Etait-ce cela, une vie, rien que cela ? (…) C’est pour demain. J’ai froid. Il faudrait dormir. Je n’ai pas sommeil. Ne pas gaspiller ma dernière nuit. Je repense à tout ça. Une belle connerie. Ça devait bien se terminer un jour. Je n’ai pas pris la fuite. C’était faisable. On me disait : l’Allemagne. J’y étais allé. La Suisse ? Trop ennuyeux. Quant à l’Espagne, je connais. Je suis français. C’était mieux de mourir en France. »

    Extraits des premières pages du roman « Actualités françaises »* dans lequel Eric Neuhoff a fait le portrait d’un coupable, Frédéric Valentré, un écrivain chéri des fées sur son berceau mais qui, 40 ans plus loin, attend son exécution pour « intelligence avec l’ennemi ». En exergue à son roman, Neuhoff a placé une citation de Jean-René Huguenin, « Nous vivons tant de morts avant la bonne. »

    *Albin Michel et Livre de Poche (1992)

    Claude

    14 mars 2015 at 12 h 30 min


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