Noix Vomique

Le Soudan du Sud est-il entré dans l’Histoire?

Une femme nuer en train de tirer le lait.  Photo d'Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Museum.

Une femme nuer trait le lait. Photo d’Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Museum.

En déplacement au Sénégal pour le XVème sommet de la Francophonie, fin novembre, François Hollande n’avait pas pu s’empêcher, comme s’il en avait besoin pour exister, de faire allusion au fameux discours de Dakar, lorsque Nicolas Sarkozy avait dit que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire». À l’époque, en 2007, ces propos avaient fait un assez joli scandale si bien que Ségolène Royal, lors d’un voyage au Sénégal en 2009, s’était crue obligée de demander «pardon» aux Africains. Aussi, marchant dans les pas de son ex, François Hollande a déclaré que «l’Afrique est non seulement entrée dans l’Histoire mais [qu’] elle est aussi une partie de notre avenir». L’Afrique. En général. C’est bien la peine de nous rabattre les oreilles avec la diversité, si c’est pour ensuite exprimer une vision aussi simpliste de l’Afrique. Une Afrique rêvée, comme à l’époque coloniale. Dans l’actualité, l’Afrique est surtout évoquée à travers le Mali et la Centrafrique. Le Nigeria, encore, où les populations du Nord-Est se font régulièrement enlever ou massacrer par les islamistes de Boko Haram. Mais le Soudan du Sud? Qui s’intéresse à ce pays, devenu indépendant en juillet 2011, et qui a basculé en décembre 2013 dans une abominable guerre civile? Des milliers de morts, le déplacement d’un million et demi de réfugiés, une insécurité alimentaire qui touche quatre millions de personnes. Personne n’a respecté le cessez-le-feu signé le 23 janvier 2013 et, depuis un an, les embrouilles se sont multipliées, notamment entre les ethnies Dinka et Nuer. En décembre dernier, l’ONU déplorait un regain des combats et c’est sans grande illusion qu’un nouveau cessez-le feu, le septième en un an, fut proposé le 2 février. Toute cette violence n’était-elle pas prévisible dès la création de ce nouvel État? Mais, surtout, n’est-elle pas le signe que le Soudan du Sud se situe bel et bien dans l’histoire?

Juba, la capitale du Soudan du Sud. (Photo: AFP)

Djouba, la capitale du Soudan du Sud. (Photo: AFP)

En devenant indépendant, le Soudan du Sud entrait d’emblée dans la catégorie des pays les moins avancés du monde: des revenus par habitants très faibles (90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté), une population majoritairement rurale (83% de la population) et analphabète (le taux d’analphabétisme est de 73% pour les hommes et de 92% pour les femmes), une forte croissance démographique (72% de la population a moins de trente ans et 50% moins de 18 ans), une espérance de vie faible (58 ans pour les hommes et 62 ans pour les femmes), un taux de mortalité infantile élevé (102 pour 1000 naissances), une malnutrition chronique (près de la moitié de la population du sud du Soudan est confrontée à des pénuries alimentaires) et une situation sanitaire préoccupante (l’accès aux soins de base est inexistant pour les trois quarts de la population). Le tableau n’est pas brillant: on mesure à quel point l’expression «Pays les Moins Avancés», créée par l’ONU en 1971, est un doux euphémisme. Car le Soudan du Sud est un pays véritablement sous-développé. Les Pays les Moins Avancés sont exclus de la mondialisation, ce qui limite encore leurs espoirs de croissance. À l’inverse, les pays qui décollent sont ceux qui parviennent à s’intégrer au mouvement. Sachant cela, le Soudan du Sud compte sur ses réserves pétrolières, estimées à plus de cinq milliards de barils, pour financer son développement: les oléoducs qui traversent le Soudan jusqu’au terminal de Port-Soudan, sur la Mer Rouge, lui permettraient de se désenclaver et de se rattacher à la mondialisation -Total est dans les startingblocks pour commencer l’exploitation du « Bloc B », une concession de 120.000 kilomètres carrés obtenue en 1980 dans la région de Jonglei.

La mondialisation, loin de n’être qu’un phénomène géographique et économique, est aussi le temps historique qui a succédé à la guerre froide: en s’y incorporant, les Sud-Soudanais devraient donc, logiquement, trouver leur place dans l’histoire. Mais saisissent-ils vraiment les enjeux du développement? Palperont-ils les bénéfices des exportations de pétrole? Pour la plupart, ils vivent encore de manière traditionnelle: leur principale activité est l’agriculture vivrière. Les principales ethnies présentes au Sud-Soudan, telles que les Dinka (deux millions de personnes), les Nuer (environ un million), ou encore les Mundari qui vivent au nord de Djouba, continuent à donner au bétail une place centrale dans la vie économique. Pour ces populations, la tradition est plus importante que le développement, l’essentiel étant de transmettre aux générations futures ce que l’on a soi-même reçu.

On a l’habitude de considérer que les sociétés traditionnelles, soumises aux contraintes de la tradition, sont immuables. Elles se stabiliseraient dans la répétition et donneraient l’illusion de sociétés a-historiques, sans réelle conscience historique. Pour Claude Lévi-Strauss, elles résistent à l’histoire parce qu’elles «produisent extrêmement peu de désordre», contrairement aux sociétés historiques qui, en créant du déséquilibre, se trouvent obligées de se transformer constamment: «Tandis que les sociétés dites primitives baignent dans un fluide historique auquel elles s’efforcent de demeurer imperméables, nos sociétés intériorisent, si l’on peut dire, l’histoire pour en faire le moteur de leur développement» [1]. Cependant, ces sociétés n’échappent pas à l’histoire et se modifient avec le temps. Pour l’ethnographe britannique Edward Evan Evans-Pritchard, qui vécut avec les Nuer entre 1930 et 1936, et qui leur consacra une monographie magnifique [2], ces sociétés sont le résultat d’une succession d’événements. Elles ont un passé, au cours duquel elles ont subi des mouvements de populations, des crises, ou encore des guerres. Au Soudan, la domination musulmane puis la colonisation ont laissé des traces: les peuples du Sud se souviennent que les Ottomans les réduisaient en esclavage et que les Britanniques mirent fin à ces pratiques en 1882 lorsqu’ils occupèrent l’Égypte. Certes, les sociétés traditionnelles essaient de limiter les effets de ces événements en se conformant à la tradition, et notamment en ayant recours au culte des ancêtres. Mais, comme l’explique l’ethnologue Georges Balandier dans Anthopo-logiques [3], le temps est l’agent qui compose, décompose et recompose les sociétés:

«De là, le rapport essentiellement ambigu que toute société établit au temps: du passé, elle reçoit les moyens de se définir et de se maintenir, et le “récit” historique par lequel elle se légitime; du présent, elle tire la découverte de son caractère problématique en raison des calculs et des pratiques propres aux divers acteurs sociaux; par l’avenir, elle prend conscience des tendances qui peuvent la contraindre au développement et/ou à la mutation, des configurations latentes qui, en elle, cherchent à s’actualiser. Les sociétés disposent de deux possibilités d’esquiver le défi du temps, de produire l’illusion a-historique; soit en éternisant le passé et la continuité (perspective conservatrice), soit en rendant imaginairement présent un avenir par lequel l’histoire se trouve abolie (perspective eschatologique).»

Loin d’être des univers clos et hors du temps, les sociétés traditionnelles se situent donc dans l’histoire. Georges Balandier souligne que la constitution d’un État, alors que les sociétés traditionnelles sont des sociétés sans État, réveille la conscience du temps historique, puisqu’elle «entraine la construction d’une société d’un type nouveau, plus différenciée et souvent plus “plurale”, plus ouverte à l’inégalité et assurant la suprématie d’un groupe dominant, davantage libérée des relations primaires résultant de la parenté, de la filiation et de l’alliance». Au Soudan du Sud, la création d’un État indépendant en 2011 a évidemment généré un désordre: les Nuer contestent la légitimité du chef de l’État, Salva Kiir, parce qu’il est un Dinka. Par leur culture, ils ont toujours été réticents à l’idée d’un pouvoir politique organisé et centralisé, si bien qu’Evans-Pritchard avait parlé à leur sujet d’une «anarchie ordonnée»: «ni maître ni serviteur dans leur société, mais des égaux qui se considèrent comme la plus noble création de Dieu. Le respect qu’ils se témoignent entre eux fait contraste avec leur mépris de tous les autres peuples». Leur aversion pour les Dinka montrent que les rapports de force, dans une société multiculturelle, sont moins politiques ou sociaux qu’ethniques. Et cela rend difficile l’exercice de la démocratie. Thomas Joassin se demandait d’ailleurs dans Causeur si le modèle étatique moderne était adapté aux sociétés africaines: «La logique d’un système ethnique, dans ce type d’État unifié, encourage la violence par une logique de vengeance et de punition collective». Les Nuer et les Dinka s’étaient déjà castagnés dans le passé; il n’en fallait donc pas beaucoup pour qu’ils reprennent les armes. Les raffinements du multiculturalisme, sans doute.

Deux guerriers nuer simulent un duel. Photo d'Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Musuem.

Deux guerriers nuer simulent un duel. Photo d’Edward Evan Evans-Pritchard, juillet 1935. Archives du Pitt Rivers Musuem.

Certes, le Soudan du Sud n’est pas l’Afrique. Mais nous voyons bien que l’indépendance, la guerre civile et les espoirs liés à la mondialisation ont permis aux habitants de ce nouveau pays de réaliser qu’ils se situaient dans l’histoire et qu’ils pouvaient transformer par leur action la société dans laquelle ils vivaient. L’Histoire n’est-elle pas, en effet, le résultat d’une prise de conscience? Nos hommes politiques l’ont oublié; tels des concierges, ils en sont réduits à surveiller qui entre, ou pas, dans l’Histoire. Et plutôt que dire que «l’Afrique est une partie de notre avenir», ce qui suppose que la France n’est plus maîtresse de son destin, plutôt que s’interroger sur sa propre postérité, en regrettant que «ceux qui racontent l’Histoire ont plus de chance d’être aimés que ceux qui font l’Histoire», François Hollande serait bien inspiré de se demander pourquoi tant de Français semblent partager aujourd’hui l’étrange sentiment que la France est en train de sortir de l’Histoire.

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[1] Georges CHARBONNIER. Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, Paris : Presses Pocket , 1996, 188 pages.

[2] Edward Evan EVANS-PRITCHARD. Les Nuer, Paris, Gallimard, 1994, 312 pages.

[3] Georges BALANDIER. Antropo-logiques, Paris, Livre de Poche, 1985, 320 pages.

Written by Noix Vomique

11 février 2015 à 10 h 57 min

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9 Réponses

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  1. Passionnant comme du Lugan !
    J’adore la chute de ce billet fort bien renseigné.
    Du Noix Vomique, quoi…
    Bien à vous.

    Lebuchard courroucé

    11 février 2015 at 11 h 55 min

    • Lebuchard,

      Ah, merci, c’est un honneur d’être comparé à Bernard Lugan! Il faudrait peut-être que je pense à me laisser pousser les bacchantes, également.

      Noix Vomique

      16 février 2015 at 12 h 43 min

  2. A reblogué ceci sur Décadence de Cordicopolis.

    Lebuchard courroucé

    11 février 2015 at 11 h 55 min

  3. Fort bel article, en effet. Le Sud Soudan constitue un bel exemple de ces pays africains artificiellement crées et qui ne reposent sur aucune réalité. L’existence du pétrole permettra certainement, toutefois, à quelques malins locaux de s’en mettre plein le fouilles, le vulgum pecus restant se trouvant condamné à la misère et à la guerre civile à substrat ethnique…une situation pas très éloignée de celle de la France dans quelques années…le pétrole en moins.
    Amitiés.

    nouratinbis

    12 février 2015 at 18 h 49 min

    • Bien cinglant comme d’habitude !!!
      Vulgum pecus, excellent !!!
      Il est vrai que nous n’avons pas le pétrole mais nous n’avons plus les idées non plus, depuis un moment !
      Bon… moi, je propose Nouratin président (ou Empereur), Noix Vomique à l’éducation, Carine à la santé, Goux à la Culture, Skandal à l’économie, moi-même à la recherche (de quoi… je ne sais pas…),etc
      Que du bon-sens et donc de la réussite en perspective !!!!

      Lebuchard courroucé

      12 février 2015 at 19 h 21 min

      • Empereur, oui, ça je veux bien, c’est mon côté Bokassa…
        Je vous verrais mieux, cependant, aux Affaires Etrangères,
        vous avez vraiment le profil…attention, n’y voyez aucune
        allusion malveillante, surtout…

        nouratinbis

        13 février 2015 at 19 h 04 min

        • Tiens, ce n’est pas une mauvaise idée, ça: un Shadow cabinet constitué de blogueurs…

          Noix Vomique

          16 février 2015 at 12 h 45 min

    • Il n’empêche que vous avez repris le nom de ce pays dans sa version franglaise, plutôt que comme notre hôte, dans sa dénomination française : le Soudan du Sud…😉

      amike

      13 février 2015 at 21 h 57 min


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