Noix Vomique

Archive for mars 2015

Les siècles

Il y a 200 ans, jour pour jour, le 20 mars 1815, Napoléon entrait triomphalement dans Paris, le drapeau tricolore flottait à nouveau sur les Tuileries le temps des Cent-Jours, et j’aime penser que ma Grand-mère, qui est née en 1921, a connu, gamine, des gens qui ont eux-mêmes connu des gens qui ont vécu ces événements, il faudrait que je le lui demande, la prochaine fois que nous monterons à Conflans, car elle a toujours des anecdotes à raconter, qui parfois mettent en scène ses parents ou ses grands-parents, ou encore ce personnage, marin, qui avait ramené en 1840 les cendres de Napoléon à bord de la «Belle Poule», souvenirs qu’elle a finalement écrits pour qu’ils ne se perdent pas (l’occasion pour elle, à l’âge vénérable qui est le sien, de découvrir Windows) et que mes filles, qui n’ont que 3 et 5 ans, trouvent sans doute pour le moment lointains, voire insignifiants, mais j’imagine, lorsqu’elles auront l’âge de ma grand-mère, à l’aube du vingt-deuxième siècle, qu’elles pourront évoquer à leur tour ces aïeux d’un autre temps, tels Étienne Berthélémy, fils de forgeron, né en 1856 près de Sedan, qui devint gendarme et se maria avec Esther Vaury, fille de pasteur, née en 1861, qui fit l’École normale de Boissy-Saint-Léger, et lorsqu’elles en parleront à leurs petits-enfants, ceux-ci auront l’impression encore plus profonde que ce sont de très vieilles histoires -d’ailleurs ce seront peut-être leurs arrières-petits-enfants, si les générations se renouvellent plus rapidement que je ne l’ai permis, car j’ai tardé à me marier et à avoir une progéniture: mes filles sont encore toutes petites et je fête aujourd’hui mes cinquante balais, un demi-siècle, bordel, un demi-siècle qui est passé si vite que ce n’est vraiment rien -multipliez ça par quarante et vous vous retrouvez deux mille ans plus tôt, à l’époque du Christ; et mes filles, au début du vingt-deuxième siècle parleront de leur père avec tendresse, du moins je l’espère, en précisant peut-être, comme une curiosité, qu’il était français et qu’il les éduquait comme s’il était en retard sur son siècle -de toute façon, il était toujours en retard, et j’ignore si elles le diront en français, ce français que je leur enseigne, ou en basque, leur langue maternelle, ou encore dans une autre langue qu’elles auront apprise, un peu comme j’essaie d’apprendre aujourd’hui celle de leur mère; je n’aurai alors plus mal aux dents depuis longtemps, ces vilaines dents que je vais maintenant rincer en me servant un autre scotch.

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Fin de vie

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La loi sur la fin de vie a été adoptée par l’Assemblée nationale alors que nous célébrons la Semaine de la langue française. N’y voyez aucune malice. De toute façon, la fin de vie, les académiciens s’en tapent: ils sont immortels. Tout cela ne va donc pas perturber leurs séances du jeudi. L’Académie française travaille depuis 1986 à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française: trois tomes sont déjà parus -de A à Enzyme, de Éocène à Mappemonde et de Maquereau à Quotité. La matière du quatrième et dernier tome, actuellement en cours de rédaction, est publiée au fur et à mesure de l’avancement des travaux dans les «Documents administratifs» du Journal officiel. Cette nouvelle édition, nous dit-on, reflète un «formidable accroissement du vocabulaire lié au développement des sciences et des techniques, à l’évolution des mœurs et des modes de communication». Ainsi, par rapport à l’édition précédente, qui fut achevée en 1935, 28000 nouveaux mots ont été introduits, tels que aérosol, autoradio, billetterie, calculette, énarque, hypermarché, jetable, laborantin, maquisard, maraîchage, marketing, médicaliser, micro-ordinateur, mondialisation, pénaliser, pesticide, pétainiste, photomontage, polluant, ou encore prêt-à-porter, qui rendent compte de l’évolution des modes de vie au cours de ces quatre-vingts dernières années. Je vous invite maintenant à parcourir la liste suivante: Lire le reste de cette entrée »

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19 mars 2015 at 11 11 29 03293

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Pipeau

Fleur Pellerin est une ministre appliquée: rien ne manquait dans le discours qu’elle a prononcé à l’occasion de la Semaine de la langue française et de la francophonie. Elle a cité Léopold Sédar Senghor, mentionné le Musée de l’Immigration et elle nous a servi tous les poncifs du baratin républicain: «citoyenneté partagée», «diversité culturelle» et, bien sûr, l’inépuisable «lutte contre les inégalités». Il faut croire que ce monologue de shampooineuse n’était pas très palpitant: l’assistance a décroché rapidement et personne n’a ricané lorsque la ministre a expliqué, le plus sérieusement du monde, que «les pratiques artistiques de l’oralité» étaient une priorité du gouvernement pour «renforcer la citoyenneté». Une façon, sans doute, de nous faire comprendre que tout ça, c’est du pipeau. Fleur Pellerin a rappelé que la Semaine de la langue française et de la francophonie célébrait cette année les mots venus d’ailleurs. Il est évident que la langue française, au cours de son histoire, s’est nourrie d’apports extérieurs, mais les médias ont saisi l’occasion pour insinuer que la France ne serait rien sans les (mots) étrangers. Ainsi, TV5Monde fit l’inventaire de ce que le français devait à… la langue arabe. On regrettera que les exemples choisis soient toujours les mêmes -abricot, azur, café, coton, artichaut, algèbre. Car l’arabe ne nous a-t-il pas donné, également, de jolis mots tels que razzia, gourbi, assassin ou encore djihadiste?

Et avec ça, nous sommes bien avancés. Au lieu de nous asséner leur propagande lourdingue, les politiciens seraient bien inspirés de réfléchir à l’enseignement du français, qui donne des résultats de plus en plus catastrophiques. Non seulement les élèves n’ont acquis aucune notion de grammaire ou d’orthographe mais ils éprouvent de réelles difficultés à lire un texte simple: l’école n’est-elle pas aujourd’hui en train de fabriquer des illettrés?

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Caricature et colonisation

Conférence de Berlin - Draner

Bon, je ne vais pas épiloguer sur les raisons qui ont amené les frères Kouachi à sulfater la rédaction de Charlie Hebdo. Peu importe, finalement, qu’ils se soient monté le bourrichon à cause des caricatures de Mahomet (ce qu’ils ont clairement dit) ou du passé colonial de la France (ce que d’autres affirment à leur place). Ce serait en effet leur chercher des excuses, et par conséquent, se soumettre à leur logique. Or, le problème est ailleurs: nous sommes en présence d’une jeunesse française qui préfère les valeurs de l’Internationale djihadiste à celles de la République. Il n’est pas interdit d’y voir l’échec de notre bonne vieille école républicaine. Car j’imagine que les frères Kouachi, ou encore Coulibaly, Nemmouche et Merah, sont allés à l’école. Leur scolarité a sans doute été brève et chaotique, mais j’imagine qu’ils ont eu des professeurs d’histoire-géographie, qui leur ont donné également des cours d’éducation civique. J’aurais même pu les avoir en classe.

À la sortie de l’école, combien de types comme eux, pleins de rancune contre la France, prêts à basculer dans le terrorisme? En primaire et au collège, voire en 1ère, quand ils sont parvenus jusque là, ils ont certainement entendu parler de la colonisation: qu’en ont-ils retenu? Cette caricature célèbre de Draner, où l’on voit Bismarck, lors de la Conférence de Berlin, qui partage le gâteau africain? À propos de cette conférence, on peut lire dans le Manuel d’histoire critique, publié cet automne par le Monde diplomatique, page 28: «Réunis à Berlin en 1884-1885 à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais et Italiens se sont ainsi partagés l’Afrique, sans qu’aucun représentant africain ne soit consulté. La France et le Royaume-Uni se sont arrogé la part du lion, découpant les frontières avec une minutie de géomètre». Un tel raccourci peut induire les élèves en erreur. Car, n’en doutons pas, c’est un raccourci: l’intention de Bismarck, lorsqu’il proposa la conférence en novembre 1884, n’était pas de dépecer l’Afrique mais de régler les problèmes de commerce dans le bassin du Congo. De fait, l’acte final de la Conférence de Berlin, rédigé en février 1885, établissait le respect du libre-échange pour toute puissance européenne, même en cas de guerre. Il rappelait également l’interdiction de l’esclavage, et invitait les signataires à contribuer à son extinction; il définissait enfin les conditions à remplir pour l’occupation des côtes -l’implantation du drapeau et une notification diplomatique. Il n’était nullement question d’un partage de l’Afrique. Mais, en parlant pour la première fois de «sphères d’influence», on peut estimer que la conférence déclencha involontairement le scramble for Africa, lorsque Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais et Italiens se ruèrent sur l’Afrique pour étendre leur influence. La France et la Grande-Bretagne constituèrent alors de vastes empires, parfois au prix d’incidents diplomatiques, comme à Fachoda, en 1898. Des traités bilatéraux fixaient les frontières des différentes colonies sur le principe des compensations territoriales: pas moins de 249 traités furent signés entre la Grande-Bretagne et la France entre 1885 et 1907. Mais ces frontières n’ont pas été découpées à Berlin, contrairement à ce que certains répètent, sans doute influencés par leur connaissance de ce qui s’est passé ensuite, ainsi que par la caricature de Draner, parue dans L’Illustration du 3 janvier 1885, et que l’on retrouve dans les manuels scolaires. Cette caricature dénonçait en fait l’arrogance de l’Allemagne qui prétendait dominer les puissances européennes; en outre, elle était un clin d’œil à un autre dessin fameux, paru en 1815 après le Congrès de Vienne, qui avait montré une France humiliée.

Il n’est pas étonnant que les gens du Monde diplomatique dénoncent la Conférence de Berlin: quand il s’agit d’instruire le procès du camp du mal, ils sont capables de déceler des intentions coupables, même lorsqu’il n’y en a pas. Et s’ils peuvent innocenter Staline, les mêmes nous expliqueront (page 62 du Manuel d’histoire critique) qu’il n’avait pas l’intention de liquider la classe paysanne -leur usage de l’histoire est avant tout idéologique, j’y reviendrai. Pourtant, il faut faire gaffe à ce que l’on raconte aux élèves. Si on leur explique, sans nuancer ni contextualiser, que ces salopards d’Occidentaux se sont partagés l’Afrique à Berlin -et si jamais on ajoute que ces salopards de sionistes ont colonisé la Palestine avec la bénédiction des mêmes Occidentaux, imaginez le bordel dans la tête des futurs Kouachi qui croient aux théories du complot et qui s’identifient aux victimes.

Je me souviens d’un rapport, sur «les défis de l’intégration à l’école», que le Haut Conseil à l’intégration avait remis au Premier ministre en 2010, et qui évoquait «l’embarras de certains enseignants d’histoire pour aborder la période coloniale face à un public d’élèves d’origine subsaharienne ou nord africaine». Je n’ose imaginer qu’un collègue, pour avoir la paix, puisse raconter aux élèves ce qu’ils ont envie d’entendre: les méchants colons français, les pauvres indigènes victimes de la cupidité et des discriminations, blablabla. La repentance n’est pas une démarche historique. Et un cours d’histoire n’est pas une séance de mortification. Ce n’est pas, non plus, un réquisitoire. Lorsque l’historien Gilles Manceron écrit, dans Marianne et les colonies (La découverte, 2005), qu’il faut condamner la colonisation «comme un crime, un crime contre l’humanité, la civilisation et les droits de l’homme», il se transforme en procureur et outrepasse son rôle. Et, au bout du compte, c’est la République que l’on affaiblit en matraquant ad nauseam son passé colonial. Bien sûr, on ne va pas suivre l’exemple inverse et se palucher frénétiquement sur les bienfaits de la colonisation: la loi du 23 février 2005, qui disposait que «les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du nord» était tout aussi lourdingue -comme toutes les lois mémorielles, d’ailleurs. Cela rappelle l’époque où la gauche se félicitait d’apporter la civilisation dans les colonies, parce que la France y construisait des écoles et des hôpitaux. En fait, l’historien doit être capable de voir que la colonisation a produit des effets à la fois négatifs et positifs: n’est-ce pas cette ambivalence qu’il faut mettre en lumière, sans tomber dans la caricature?

Written by Noix Vomique

7 mars 2015 at 23 11 11 03113

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