Noix Vomique

Caricature et colonisation

Conférence de Berlin - Draner

Bon, je ne vais pas épiloguer sur les raisons qui ont amené les frères Kouachi à sulfater la rédaction de Charlie Hebdo. Peu importe, finalement, qu’ils se soient monté le bourrichon à cause des caricatures de Mahomet (ce qu’ils ont clairement dit) ou du passé colonial de la France (ce que d’autres affirment à leur place). Ce serait en effet leur chercher des excuses, et par conséquent, se soumettre à leur logique. Or, le problème est ailleurs: nous sommes en présence d’une jeunesse française qui préfère les valeurs de l’Internationale djihadiste à celles de la République. Il n’est pas interdit d’y voir l’échec de notre bonne vieille école républicaine. Car j’imagine que les frères Kouachi, ou encore Coulibaly, Nemmouche et Merah, sont allés à l’école. Leur scolarité a sans doute été brève et chaotique, mais j’imagine qu’ils ont eu des professeurs d’histoire-géographie, qui leur ont donné également des cours d’éducation civique. J’aurais même pu les avoir en classe.

À la sortie de l’école, combien de types comme eux, pleins de rancune contre la France, prêts à basculer dans le terrorisme? En primaire et au collège, voire en 1ère, quand ils sont parvenus jusque là, ils ont certainement entendu parler de la colonisation: qu’en ont-ils retenu? Cette caricature célèbre de Draner, où l’on voit Bismarck, lors de la Conférence de Berlin, qui partage le gâteau africain? À propos de cette conférence, on peut lire dans le Manuel d’histoire critique, publié cet automne par le Monde diplomatique, page 28: «Réunis à Berlin en 1884-1885 à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais et Italiens se sont ainsi partagés l’Afrique, sans qu’aucun représentant africain ne soit consulté. La France et le Royaume-Uni se sont arrogé la part du lion, découpant les frontières avec une minutie de géomètre». Un tel raccourci peut induire les élèves en erreur. Car, n’en doutons pas, c’est un raccourci: l’intention de Bismarck, lorsqu’il proposa la conférence en novembre 1884, n’était pas de dépecer l’Afrique mais de régler les problèmes de commerce dans le bassin du Congo. De fait, l’acte final de la Conférence de Berlin, rédigé en février 1885, établissait le respect du libre-échange pour toute puissance européenne, même en cas de guerre. Il rappelait également l’interdiction de l’esclavage, et invitait les signataires à contribuer à son extinction; il définissait enfin les conditions à remplir pour l’occupation des côtes -l’implantation du drapeau et une notification diplomatique. Il n’était nullement question d’un partage de l’Afrique. Mais, en parlant pour la première fois de «sphères d’influence», on peut estimer que la conférence déclencha involontairement le scramble for Africa, lorsque Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais et Italiens se ruèrent sur l’Afrique pour étendre leur influence. La France et la Grande-Bretagne constituèrent alors de vastes empires, parfois au prix d’incidents diplomatiques, comme à Fachoda, en 1898. Des traités bilatéraux fixaient les frontières des différentes colonies sur le principe des compensations territoriales: pas moins de 249 traités furent signés entre la Grande-Bretagne et la France entre 1885 et 1907. Mais ces frontières n’ont pas été découpées à Berlin, contrairement à ce que certains répètent, sans doute influencés par leur connaissance de ce qui s’est passé ensuite, ainsi que par la caricature de Draner, parue dans L’Illustration du 3 janvier 1885, et que l’on retrouve dans les manuels scolaires. Cette caricature dénonçait en fait l’arrogance de l’Allemagne qui prétendait dominer les puissances européennes; en outre, elle était un clin d’œil à un autre dessin fameux, paru en 1815 après le Congrès de Vienne, qui avait montré une France humiliée.

Il n’est pas étonnant que les gens du Monde diplomatique dénoncent la Conférence de Berlin: quand il s’agit d’instruire le procès du camp du mal, ils sont capables de déceler des intentions coupables, même lorsqu’il n’y en a pas. Et s’ils peuvent innocenter Staline, les mêmes nous expliqueront (page 62 du Manuel d’histoire critique) qu’il n’avait pas l’intention de liquider la classe paysanne -leur usage de l’histoire est avant tout idéologique, j’y reviendrai. Pourtant, il faut faire gaffe à ce que l’on raconte aux élèves. Si on leur explique, sans nuancer ni contextualiser, que ces salopards d’Occidentaux se sont partagés l’Afrique à Berlin -et si jamais on ajoute que ces salopards de sionistes ont colonisé la Palestine avec la bénédiction des mêmes Occidentaux, imaginez le bordel dans la tête des futurs Kouachi qui croient aux théories du complot et qui s’identifient aux victimes.

Je me souviens d’un rapport, sur «les défis de l’intégration à l’école», que le Haut Conseil à l’intégration avait remis au Premier ministre en 2010, et qui évoquait «l’embarras de certains enseignants d’histoire pour aborder la période coloniale face à un public d’élèves d’origine subsaharienne ou nord africaine». Je n’ose imaginer qu’un collègue, pour avoir la paix, puisse raconter aux élèves ce qu’ils ont envie d’entendre: les méchants colons français, les pauvres indigènes victimes de la cupidité et des discriminations, blablabla. La repentance n’est pas une démarche historique. Et un cours d’histoire n’est pas une séance de mortification. Ce n’est pas, non plus, un réquisitoire. Lorsque l’historien Gilles Manceron écrit, dans Marianne et les colonies (La découverte, 2005), qu’il faut condamner la colonisation «comme un crime, un crime contre l’humanité, la civilisation et les droits de l’homme», il se transforme en procureur et outrepasse son rôle. Et, au bout du compte, c’est la République que l’on affaiblit en matraquant ad nauseam son passé colonial. Bien sûr, on ne va pas suivre l’exemple inverse et se palucher frénétiquement sur les bienfaits de la colonisation: la loi du 23 février 2005, qui disposait que «les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du nord» était tout aussi lourdingue -comme toutes les lois mémorielles, d’ailleurs. Cela rappelle l’époque où la gauche se félicitait d’apporter la civilisation dans les colonies, parce que la France y construisait des écoles et des hôpitaux. En fait, l’historien doit être capable de voir que la colonisation a produit des effets à la fois négatifs et positifs: n’est-ce pas cette ambivalence qu’il faut mettre en lumière, sans tomber dans la caricature?

Written by Noix Vomique

7 mars 2015 à 23 h 11 min

Publié dans Uncategorized

12 Réponses

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  1. Bonjour Noix vomique !
    Très bon billet comme d’habitude !
    Il est drôle que vous ayez écrit « La repentance n’est pas une démarche historique. » et que le même jour, j’éditais un ancien photo-montage de Kroc Blanc sur le même sujet : les grands esprits se rencontrent !
    Sinon, en terme de raccourcis idéologiques, l’EN est championne comme lorsqu’elle s’emploie à la découverte et la mise en place de théories pédagogiques fumeuses.
    Sous prétexte qu’elles proviennent du Québec ou des pays du Nord, elles sont formidables, innovantes, à la pointe des recherches menées sur les gamins,…. et je m’esclaffe lorsque je regarde le classement PISA de ces pays tellement soucieux de pédagogie moderne !!!!
    Je sors d’une formation « l’élève acteur de son orientation »… tout un programme…

  2. A reblogué ceci sur Décadence de Cordicopolis.

  3. Excellent! Il serait bon que l’on se borne à enseigner l’histoire événementielle au lieu de la remplacer par de l’idéologie. Surtout de l’idéologie qui ne fait que dresser une partie de la population contre les « Français de souche » (comme dit Pépère).

    Pangloss

    8 mars 2015 at 12 h 19 min

  4. […] Bon, je ne vais pas épiloguer sur les raisons qui ont amené les frères Kouachi à sulfater la rédaction de Charlie Hebdo. Peu importe, finalement, qu'ils se soient monté le bourrichon à cause des caricatures de Mahomet (ce qu’ils ont clairement dit) ou du passé colonial de la France (ce que d’autres affirment à leur place)….  […]

  5. La colonisation nous la payons cher! Cela dit, ce n’est pas de la faute des colonisateurs qui n’avaient certes pas l’intention de voir leur oeuvre se retourner contre leurs descendants. Nous devons l’horreur d’aujourd’hui à tous ceux qui, pour des raisons diverses, ont cru judicieux de nous infliger une culpabilité éternelle et qui par repentir nous ont laissés coloniser par les populations de nos anciennes colonies. Quant à l’Ecole de la République, au mieux elle s’est montrée inaudible et au pire elle a jeté de l’huile sur le feu.
    Comme vous dites, ne nous paluchons pas sur les bienfaits de la colonisation, couvrons nous plutôt la tête de cendres, nous avons condamnés nos descendants à un sort infect.
    Amitiés.

    nouratinbis

    8 mars 2015 at 18 h 16 min

  6. Bonjour Noix Vomique,

    Après la Shoa, vous abordez l’enseignement de la colonisation. Que des sujets difficiles! Personnellement, si j’étais en face d’élèves, je ne sais pas trop comment je me débrouillerais.

    Vous suggérez une approche pédagogique mettant en lumière l’ambivalence du phénomène colonial par la mise en balance de ses effets positifs et négatifs. C’est une approche classique: on pourrait avoir la même, sur un terrain philosophique, par exemple, à propos du progrès technique.

    Autres exigences de ce cahier des charges: éviter l’écueil de la repentance et des lois mémorielles, ne pas élever à la gloire de la France un monument qui relèverait plus de la propagande nationaliste que de l’approche historique, proscrire le manichéisme, et ne pas se faire le procureur de l’histoire.

    Bien sûr, on ne peut faire tout cela qu’après avoir balisé la période historique en question (avec sa zone géographique) et éclairé le récit événementiel par une mise en contexte qui prendra en compte les détails saillants, sans pour autant verser dans l’anecdote.

    Vaste programme!

    Enfin, plus exactement: programme tout à fait classique dans son approche méthodologique, mais comment se fait-il qu’aujourd’hui on en arrive à le considérer comme une chose étrange?!

    Cela me paraît d’autant plus ennuyeux que des approches moins classiques de l’histoire ne peuvent bien se comprendre, à mon sens, que si l’élève a reçu et intégré une base classique, qu’il maîtrise et peut ainsi dépasser, même si l’objet de l’enseignement secondaire n’est pas de former que des doctorants dans l’enseignement supérieur.

    La vertu des méthodes classiques étant de mettre les idées en place, quand la base est bonne on peut en sortir et progresser dans notre vision du passé par des approches peut être plus originales, ou disons, moins conventionnelles.

    Dans ce que vous racontez, on voit bien qu’on pédale lamentablement en ressassant la même thématique de la culpabilité et de l’intransmissibilité de l’histoire: comment parler de colonisation à des élèves issus d’anciennes colonies?

    Ben… normalement, sans doute?

    tschok

    9 mars 2015 at 13 h 16 min

  7. A reblogué ceci sur No One Is Innocent….

    Skandal

    9 mars 2015 at 16 h 42 min

  8. Cher professeur, c’est quoi la différence entre les colonies européennes et les conquêtes ottomanes, arabes, moghols, mongols, maliennes, égyptiennes, iraniennes, aztèques, des incas, pour n’évoquer qu’une partie des empires ayant traversé l’histoire?
    Pourquoi c’est pas bien pour les croisés d’avoir voulu rouvrir la route du pèlerinage et c’est normal que les palestiniens veuillent prier à la mosquée du rocher?
    Est-ce à dire que les occidentaux bénéficieraient d’une intelligence supérieure qui auraient dû les empecher de faire ce que faisaient et font encore les autres? Et qu’ils sont donc plus coupables de tuer un comanche qu’un sioux tuant ce même comanche?
    Merci pour vos éclaircissements.

    Lyly

    9 mars 2015 at 17 h 35 min

  9. La responsabilité des professeurs d’histoire-géographie-éducation-civique est écrasante. Celle des concepteurs des programmes (consultables ici : http://eduscol.education.fr/) et celle des jurys des concours, issus du milieu ou de plus haut (professeurs d’université majoritairement marxistes) tout autant.

    La candeur pyromane quotidienne de mes collègues me terrifie. Et je pèse mes mots. Pour ma part, j’ai tenté d’apporter le maximum de nuance, avec les programmes stupides et malgré le nivellement du rapport entre enseignant et enseigné (ne parlons plus de rapport maître – disciple, ces termes sont fascistes). Je jette l’éponge.

    @Lyly : offrez autour de vous Le Sanglot de l’homme blanc, de Bruckner.

    BelepLesPoules

    10 mars 2015 at 11 h 28 min

  10. L’Histoire est régulièrement prise en otage par les haut-parleurs de groupes de pression partisans (lobbies) qui opèrent des descentes de police idéologique dans son enseignement.
    A propos des études coloniales et de la repentance, une revue en ligne créée par le regretté Daniel Lefeuvre propose des ressources intéressantes:
    http://etudescoloniales.canalblog.com/

    « L’historiquement correct, c’est le politiquement correct appliqué à l’histoire : ce n’est pas une lecture scientifique du passé, une tentative de le restituer tel qu’il a été, c’est une interprétation idéologique et politique du monde d’hier, visant à lui faire dire quelque chose pour les hommes d’aujourd’hui, avec les mots et les concepts d’aujourd’hui. L’historiquement correct ne cherche pas à comprendre le passé pour éclairer le présent : il part du présent pour juger le passé. Dans cet état d’esprit, l’histoire devient un écran où se projettent toutes les passions contemporaines. »

    Jean Sévilla

    Claude

    13 mars 2015 at 10 h 22 min

  11. Merci, Claude, pour cette citation de Jean Sévilla. On aurait aussi pu citer Max Gallo, qui a très bien expliqué, à plusieurs reprises, et en apportant de nombreuses preuves très solides, que la colonisation n’avait pas été animée par la volonté d’exploiter les peuples, mais par l’idéal socialiste et républicain « d’apporter les Lumières et les droits de l’homme » aux peuples encore plongés dans les ténèbres. C’était une reprise directe, sécularisée, laïcisée, du sacerdoce missionnaire.

    J’ajoute, étant de mère allemande et germaniste de profession (et connaissant très à fond la politique africaine de Bismarck) que le « chancelier de fer » ne voulait justement pas coloniser l’Afrique et a tout fait pour concentrer l’effort impérialiste de la Prusse sur la politique « continentale » (européenne).

    En tout état de cause, je crois que les caricatures – comme tout raccourci destiné à nuire – font beaucoup de mal, et que de ce point de vue, la mode de la culture générale, qui doit son succès à l’espèce de rattrapage un peu anarchique et désespéré des gens qui ont le sentiment de n’avoir rien appris à l’école, se solde par des jugements d’autant plus catégoriques qu’ils sont faux – et c’est catastrophique!

    Comme l’écrit Emmanuel Legeard : « La culture générale est en fait la culture américaine qui réduit le monde en fiches suivant le plus petit dénominateur commun et s’estime quitte de l’effort de comprendre moyennant quelques caricatures hollywoodiennes où l’essentiel est anéanti. « 

    Enguerrand

    14 mars 2015 at 2 h 32 min

  12. […] classe un récit national, soucieux d’exactitude historique, où l’on peut aborder la colonisation et les traites négrières sans tomber dans la repentance, et qui permette finalement aux élèves […]


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