Noix Vomique

Archive for avril 2015

Migrants: le talon d’Achille de l’Europe

Les routes de l'immigration vers l'Europe (Source: Le Figaro, 24 avril 2015)

Les routes de l’immigration vers l’Europe (Source: Le Figaro, 24 avril 2015)

Rendus tout mélancoliques après le naufrage d’un chalutier qui a fait 800 morts au large des côtes de Libye, les dirigeants de l’Union européenne ont donc décidé jeudi de tripler le budget des opérations de surveillance maritime. Ces moyens serviront pour que l’agence européenne Frontex, plutôt que protéger efficacement les frontières, se consacre au sauvetage en mer des migrants. Autant dire que cette décision, qui risque de produire un «effet d’aspiration», puisque les clandestins sont désormais assurés d’arriver à bon port, n’est pas à la hauteur des enjeux.

Mais que pouvait-on espérer de l’Union européenne? Ces derniers jours, n’avait-on pas entendu Gil Arias-Fernández, directeur adjoint de Frontex, déclarer qu’il serait temps d’envisager l’ouverture de «nouvelles voies d’immigration légale» et Cecilia Malstrom, commissaire européen, répéter que «l’immigration est une opportunité pour l’Europe»? Bien sûr, et c’est heureux, le droit maritime oblige tous les navires à prêter assistance aux personnes en difficulté. Mais après? Fidèle à son credo immigrationniste, l’Union européenne continue à encourager les candidats à l’immigration puisque ceux-ci, une fois sauvés, savent qu’ils auront le loisir de rester en Europe. En 2012, au motif que l’article 4 de la Convention européenne des droits de l’homme interdit les expulsions groupées, la Cour européenne des droits de l’homme n’a-t-elle pas, en effet, condamné l’Italie parce qu’elle avait refoulé des clandestins interceptés en Méditerranée? Depuis, le nombre de migrants en provenance de Libye n’a pas cessé d’augmenter -dans ces conditions, l’Union européenne va réussir à nous faire regretter l’époque du colonel Kadhafi.

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Depuis le début de l’année, environ mille six cents personnes ont péri en traversant la Méditerranée vers l’Italie. C’est évidemment tragique. Mais, contrairement à ce que répètent les bonnes consciences, qui accusent l’Europe «de non-assistance à personne en danger», l’Union européenne n’est pas responsable de la mort de ces pauvres gens -elle serait plutôt responsable d’imposer aux peuples européens une immigration dont ils ne veulent pas. De fait, la responsabilité de ces tragédies n’incombe-t-elle pas d’abord aux passeurs qui, dévorés par la cupidité, embarquent les migrants sur des rafiots improbables?

Alors qu’il commentait la mort des migrants au large des côtes libyennes, François Hollande a dit quelque chose d’intéressant -c’est d’ailleurs si étonnant que l’on soupçonne un lapsus: il a qualifié les passeurs de «terroristes». Au même moment, les terroristes de l’État islamique diffusaient une vidéo mettant en scène l’assassinat de chrétiens sur une plage de Libye. Coïncidence? En février dernier, l’État islamique n’avait-il pas menacé d’envoyer 500000 migrants depuis la Libye? En ce début d’année, les flux migratoires à travers la mer Méditerranée ont augmenté de 42% par rapport à la même période de 2014 -le directeur exécutif de Frontex estime que le nombre de migrants pourrait atteindre le million en 2015. Parmi ces clandestins qui embarquent pour l’Italie, tous ne ne sont évidemment pas des djihadistes: on trouve des réfugiés, notamment de Somalie ou d’Érythrée, qui fuient la guerre ou les persécutions, et de nombreux Africains de l’Ouest en quête de conditions de vie plus faciles. Il y a une majorité de musulmans; certains d’entre eux sont si fervents qu’ils n’ont d’ailleurs pas hésité, récemment, à jeter par dessus bord leurs compagnons d’infortune chrétiens. Ceux qui réussissent à passer en Europe sont cent fois plus nombreux que ceux qui périssent et l‘État islamique, qui nous a déclaré la guerre, cherche à les instrumentaliser pour déstabiliser l’Europe. En effet, lorsque les guerres sont asymétriques, les combattants les plus faibles, qui ont recours à la guérilla et au terrorisme, ne peuvent pas projeter d’envahir militairement le territoire de leur ennemi, car ils n’en ont pas les moyens, et l’invasion doit donc prendre une autre forme. L‘État islamique a compris que la gestion des flux migratoires vers la botte italienne était le talon d’Achille des démocraties européennes. Il n’est pas impossible que les départ de bateaux vers l’Italie s’amplifient: les djihadistes utiliseront ces flottilles chargées de malheureux comme les instruments d’une invasion.

En réponse à cette menace, le «plan de sauvetage européen» n’a pas été conçu pour sauver l’Europe: il entérine, au nom de la solidarité, le fait d’être envahi. Or, soyons réalistes: l’Europe ne peut pas accueillir ces nouveaux migrants; elle n’en a pas les moyens. Mais les dirigeants européens semblent persister dans leurs erreurs, à tel point qu’on ne sait plus s’ils ont une mentalité de négriers ou s’ils sont suicidaires. Qu’ils ne s’étonnent pas, ensuite, si les peuples européens, qui se sentent méprisés, soient révoltés. Car c’est à la source qu’il faut attaquer le problème de l’immigration transméditerranéenne: pour empêcher les migrants de mourir, il faut les empêcher de partir. Aussi, la solution passe d’abord par un blocus maritime de la Libye puis, n’en déplaise au branquignol Ban Ki-moon, par une véritable intervention militaire au sol. C’est seulement ensuite, lorsque la région sera sécurisée et stabilisée, que l’on pourra envisager des aides au développement. Mais l’Union européenne n’a pas le courage de prendre de vraies décisions. On se consolera en songeant que Laurent Fabius n’a pas proposé de livrer des bateaux neufs aux passeurs. C’est déjà ça.

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Amen

Jean-Luc Godard, Masculin Féminin (1966).

La délicieuse Mademoiselle 19 ans n’aime pas les gens qui disent Amen à tout.

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Jean-Marie fait don de sa personne

Jean-Luc Mélenchon râle, car les médias, captivés par les querelles de la famille Le Pen, ont passé sous silence la manifestation que les syndicats avaient convoquée le 9 avril. C’est sans doute rageant, mais, franchement, qui allait s’intéresser à une mobilisation aussi foireuse? L’égocentrisme des gauchistes est tout-de-même extraordinaire, comme si la mornifle des départementales ne leur avait pas servi de leçon: ils sont persuadés que les Français, en votant à droite, ont exprimé le souhait d’un virage à gauche! Aussi, on comprend que les journaleux préfèrent parler du Front National, désormais premier parti de France, plutôt que du Front de Gauche: le programme économique est le même mais, au moins, avec les Le Pen, le spectacle est assuré.

Car tout cela, n’en doutons point, est un spectacle. Les médias ont d’abord monté en épingle une interview que Jean-Marie Le Pen a accordée à l’hebdomadaire nationaliste Rivarol -je me souviens qu’au début des années quatre-vingt-dix, chaque jeudi, alors que les banlieusards sortaient du boulot et montaient sur les quais pour prendre leur train, une voix résonnait avec autorité dans le hall de la gare Saint-Lazare, celle d’un gars, le cheveu ras et l’air peu commode, qui vendait Rivarol à la sauvette; et aujourd’hui, je trouve facilement Rivarol au rayon presse du Leclerc de Conflans -le supermarché où l’un des frères Kouachi travailla comme poissonnier: les gens sont-ils nombreux à mettre Rivarol dans leur caddie? Combien de personnes auraient eu connaissance de l’interview de Jean-Marie Le Pen si les médias n’en avaient pas parlé?

Dans cette interview, Jean-Marie Le Pen est fidèle au discours qu’il a toujours tenu, si bien qu’on ne l’excusera pas, comme on le fit pour Pétain, en invoquant son grand âge. Rien de nouveau, donc. C’est même plutôt anodin, lorsqu’il déclare qu’il n’a jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître: «Je considère que l’on a été très sévère avec lui à la Libération» ou lorsqu’il s’interroge sur l’attachement de Manuel Valls à la France: «Valls est Français depuis trente ans, moi je suis Français depuis mille ans». Mais c’est suffisant pour que les médias soient épouvantés, comme s’ils ne connaissaient pas le personnage, comme s’ils n’étaient toujours pas habitués à ses provocations. Marine Le Pen a aussitôt saisi l’occasion. Invitée du journal de TF1, elle a fait son étroite: elle a fermement condamné les propos de son père et envisagé une procédure disciplinaire. Soudain, on la découvre républicaine jusqu’à la moelle: pour un peu, lors des prochaines élections régionales, elle prendrait la tête de ce front républicain tant désiré par Manuel Valls. Évidemment, dans ces conditions, on se demande comment elle a pu accepter, pendant trente ans, d’être membre du FN.

Désavoué par sa fille, Jean-Marie Le Pen a finalement annoncé qu’il ne serait pas candidat comme tête de liste pour le Front national aux élections régionales de décembre en Provence-Alpes-Côte d’Azur: «Je ne ferai rien qui puisse compromettre la fragile espérance de survie de la France que représente le Front national avec ses forces et ses faiblesses». Et il a demandé aux cadres du mouvement de soutenir la candidature de sa petite-fille, la députée du Vaucluse Marion Maréchal-Le Pen. Un beau sacrifice -ça me rappelle celui de kamikazes qui espèrent en retour un peu de virginité. La comédie qui s’est jouée, trop parfaite pour être honnête, a en effet permis à Marine Le Pen, avec la complaisance des médias, d’achever la dédiabolisation du Front National et de ne plus apparaître comme une héritière. On peut juste déplorer que le signe le plus évident de normalisation soit passé totalement inaperçu: le Front National est soupçonné de faits de financement illégal de campagne électorale.

Que Jean-Luc Mélenchon se console. Pendant que les médias nous servaient jusqu’à l’écœurement les bisbilles de la famille Le Pen, ils ne pouvaient pas parler, non plus, de la loi sur le renseignement que les députés nous préparent, du rapport de la Cour des comptes sur le droit d’asile, des nouveaux programmes scolaires ni de la loi de santé, votée cette semaine à l’Assemblée. Cette dernière loi prévoit notamment que nous sommes tous, désormais, donneurs d’organe par défaut: maintenant que Marine Le Pen a tué son père, il y en a qui vont sans doute flipper à l’idée, un peu destroy, de pouvoir recevoir un organe de Jean-Marie.

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Le Royaume

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Je ne connais pas Emmanuel Carrère. J’ai lu seulement deux de ses livres, que j’ai sans doute achetés parce qu’ils me rappelaient d’anciennes velléités, lorsque j’envisageais d’écrire des textes sur Philip K. Dick et sur Luc l’évangéliste. Il n’y a rien de masochiste à vouloir lire ce que d’autres ont réussi à produire: je mesure seulement à quel point j’étais un branleur -sans doute le suis-je encore. Aujourd’hui, je réalise que je n’ai pas parlé de Philip K. Dick dans ce blog; quant à Luc, je l’ai évoqué brièvement l’an dernier à l’occasion de la Pentecôte. Mais venons-en à l’objet de ce billet: après Je suis vivant et vous êtes morts (Le Seuil, 1993), je viens donc de lire Le Royaume (P.O.L, 2014). Un bouquin ambitieux que j’ai lu avec plaisir, même si c’est parfois long ou écrit comme un article du Nouvel Obs.

Au départ, quand Emmanuel Carrère nous parle d’une crise mystique qui l’a secoué au début des années quatre-vingt-dix, et que je trouve quelque peu caricaturale, j’ai cru qu’il allait nous proposer une façon de Transmigration de Timothy Archer, le dernier roman de Philip K. Dick, et qu’il allait nous emmener sur les traces de l’évêque Archer dans le désert de Judée. L’épisode de la nounou psychotique renforça ce sentiment mais le récit, page 145, prend soudain une autre tournure: quinze ans ont passé et Emmanuel Carrère, qui se définit désormais comme un sceptique, décide d’enquêter sur les origines du christianisme. Contrairement à Philip K. Dick, qui avait puisé son inspiration dans le Laphroaig pour expédier son roman en quelques semaines, Emmanuel Carrère est méticuleux et prend le temps de se plonger dans les textes. Les sources primaires sont bien sûr chrétiennes -principalement les quatre évangiles, les épîtres de Paul et surtout les Actes des Apôtres, que Jacqueline de Romilly considérait comme l’aboutissement de la littérature grecque depuis Homère; mais aussi non-chrétiennes -quelques brèves indications de Suétone et Tacite, ainsi que des extraits des Antiquités judaïques de l’historien juif Flavius Josèphe, contemporain de Paul. Rien de nouveau, certes, mais ces maigres sources vont permettre à Emmanuel Carrère de donner vie aux premières communautés chrétiennes, à une époque où il était encore difficile de distinguer les chrétiens des juifs.

Car, lors de ses voyages, Paul s’adressait d’abord aux juifs. Dans toutes les villes où il passait, il visitait la synagogue: le samedi, après la lecture de la Bible, il prenait la parole pour expliquer que Jésus est le messie attendu par Israël. Sa prédication n’était pas toujours bien accueillie, et il échappa plus d’une fois à la lapidation, si bien qu’il décida aussi de prêcher Jésus aux païens. Les judéo-chrétiens commencèrent à lui reprocher de ne pas vouloir imposer la circoncision aux chrétiens venus du paganisme. Paul se rendit alors à Jérusalem pour rencontrer les apôtres -il devait leur remettre les sommes d’argent collectées lors de ses voyages mais il avait également l’intention de soulever le problème des prescriptions rituelles. Emmanuel Carrère souligne bien la rivalité qui oppose Paul à Jacques, le frère de Jésus, qui dirigeait la communauté des Jérusalémites. Paul, accusé d’avoir introduit un païen dans le temple, fut arrêté et déféré devant la justice romaine: durant deux ans, comme si les Romains hésitaient à le livrer au Sanhédrin, il fut gardé prisonnier à Césarée. Finalement, après avoir invoqué sa qualité de citoyen romain, ce qui lui permettait de faire appel auprès du tribunal impérial, il fut transféré à Rome. Le voyage fut pénible mais valait la peine puisque Paul fut, semble-t-il, acquitté. Emmanuel Carrère nous plonge alors avec délectation dans la Rome du premier siècle et il imagine Paul, en régime de liberté surveillée, qui «a été autorisé à louer un petit logement, […] un studio ou un deux pièces  dans une de ces barres qu’aujourd’hui nous connaissons par coeur».

Le Royaume regorge de ce genre d’analogie, auxquels les historiens peuvent certes se risquer, à l’instar de Fernand Braudel qui, dans La Méditerranée, comparait les mouvements de colonisation phéniciens et grecs à un «Far-West méditerranéen». Mais le recours à de tels anachronismes, plus ou moins audacieux, donne l’impression ici de tourner au procédé, et c’est parfois malheureux, quand les premiers chrétiens sont comparés à des «djihadistes», ou un publicain à un «collabo», c’est-à-dire un «sale type». D’ailleurs, les limites du livre d’Emmanuel Carrère se trouvent dans ces allers-retours entre notre époque et les débuts du christianisme: l’écrivain n’a pas vraiment réussi à emboiter le récit de sa vie d’ancien chrétien dans celui des premiers chrétiens, et la confrontation entre les deux époques reste artificielle.

En fait, quand il ne parle pas de lui, Emmanuel Carrère préfère se projeter dans le personnage de Luc: cela nous donne certainement les meilleurs moments du livre. Il nous présente Luc comme un romancier qui se fixe des objectifs d’historien, ce qui le distingue des autres évangélistes:

Tout en étant le plus ferme de la bande des quatre sur le bonheur promis aux pauvres et la malédiction liée à la richesse, Luc est aussi le plus porté à rappeler qu’il y a de bons riches , comme il y a de bons centurions. Il est le plus sensible aux catégories sociales, à leurs nuances, au fait qu’elles ne déterminent pas entièrement les actions. Historien de la Seconde guerre mondiale, il aurait insisté sur le fait que des gens d’Action française et des Croix-de-Feu ont compté parmi les premiers héros de la résistance.

Emmanuel Carrère imagine beaucoup de choses: que Luc, par exemple, est Macédonien -alors que j’ai toujours pensé, sans doute une réminiscence de l’École du dimanche, qu’il était originaire d’Antioche et qu’il avait justement fait la connaissance de Paul dans cette ville de Syrie, bien avant ce fameux voyage à Troas au cours duquel il dit «nous» pour la première fois dans les Actes des Apôtres. Luc reste en Macédoine, à Philippe, pour animer la petite communauté chrétienne que Paul a fondée. Il rejoint ensuite Paul lors de son troisième voyage, dont il fait un récit très détaillé, comme s’il avait tenu un journal de bord, puis il cesse de dire «nous» à Jérusalem après l’entrevue avec Jacques. Pendant les deux ans du séjour de Paul en prison, Luc rassemble les matériaux nécessaires à la rédaction de son évangile et Emmanuel Carrère imagine alors qu’il recueille le témoignage de Philippe, qui serait l’un des disciples d’Emmaüs:

Je suis certain pourtant qu’il y a un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire. Que le sort l’avait mis à la bonne place pour recueillir les paroles des témoins: Philippe d’abord, puis d’autres que lui ferait connaître Philippe, qu’il allait rechercher lui-même.

Mille questions devaient se lever dans son esprit. Depuis des années, il participait à des repas rituels au cours desquels, en mangeant du pain et buvant du vin, on commémorait le dernier repas du Seigneur et, mystérieusement, entrait en communion avec lui. Mais ce dernier repas, qu’il s’était toujours imaginé avoir lieu dans une sorte d’Olympe, suspendue entre ciel et terre, ou plutôt qu’il n’avait jamais eu l’idée d’imaginer, ce repas, il en prenait soudain conscience, avait eu lieu vingt-cinq ans plus tôt dans une pièce réelle d’une maison réelle, en présence de personnes réelles. Il allait falloir que lui, Luc, entre dans cette pièce, parle avec ces personnes. De même, il savait que le Seigneur, avant de ressusciter, avait été crucifié. Pendu au bois, selon l’expression de Paul. Luc savait parfaitement ce qu’était le supplice de la croix, qui était pratiqué dans tout l’Empire romain. Il avait vu, au bord des routes, des hommes crucifiés. il sentait bien qu’il y avait quelque chose d’étrange et même de scandaleux d’adorer un dieu dont le corps avait été soumis à cette torture infamante. Mais il ne s’était jamais demandé pourquoi il y avait été condamné, dans quelles circonstances, par qui. Paul ne s’y attardait pas, il disait « par les juifs », et comme tous les ennuis de Paul venaient des Juifs on ne s’y attardait pas non plus, on ne posait pas de questions plus précises.

Emmanuel Carrère réussit un magnifique portrait de Luc: il le rend vivant et nous raconte qu’il construit son œuvre comme un véritable écrivain. L’occasion de redécouvrir la splendeur de la parabole du fils prodigue. Évidemment, lorsqu’il «démonte les rouages» de l’évangile, Emmanuel Carrère a souvent tendance à affirmer que Luc invente. Il réduit aussi, un peu trop facilement, les Actes des Apôtres à une «biographie de Paul». Enfin, et surtout, il oublie que Luc est animé par la foi. Mais la foi est étrangère à Emmanuel Carrère; il a du mal à en parler et il tergiverse jusqu’à terminer Le Royaume par un «je ne sais pas» qui rappelle les fins béantes de certains romans de Philip K. Dick. Sa conversion au christianisme, qui dura trois ans dans les années quatre-vingt-dix, n’était qu’un simulacre: il allait à la messe tous les jours et noircissait des pages de cahiers comme un fou furieux, un peu comme Philip K. Dick composait son Exégèse. Or, la foi n’est pas un refuge névrotique: il s’agit simplement de croire. Aujourd’hui, Emmanuel Carrère ne veut pas croire mais il reste fasciné. Il ne croit plus en la résurrection mais ça l’intrigue que «des gens normaux, intelligents» puissent croire à «une histoire tout aussi délirante». Or, aucun historien ne peut lui apporter de réponse.

L’historien ne peut pas se prononcer sur la réalité de la résurrection -s’il s’intéresse à Jésus, le champ de ses recherches s’arrête avec l’épisode de la mise au tombeau, et il peut seulement constater que quelque chose s’est produit, qui va favoriser ensuite l’émergence du christianisme. La fin tragique de Jésus avait jeté le désarroi parmi ses disciples: ils n’avaient pas attendu la fin du procès pour décaniller et Luc montre à quel point les disciples d’Emmaüs étaient désabusés: «Nos grands-prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort, et l’ont crucifié. Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël». Les choses auraient pu en rester là. Le troisième jour, tout le monde s’est résigné à l’idée que Jésus est mort et, lorsque les femmes se pointent avec des aromates pour embaumer le cadavre, elles trouvent le tombeau vide. Elles courent avertir les apôtres restés sur place: ceux-ci considèrent que ce sont des «inepties». Jésus apparaît alors à des gens convaincus de sa mort: les disciples d’Emmaüs puis les onze apôtres, avec lesquels il partage un morceau de poisson grillé. Luc écrit ici des passages superbes pour nous signifier que la résurrection est un événement aussi extraordinaire qu’inattendu. Et c’est pour cela qu’on y croit.

Je vous souhaite un bon dimanche de Pâques; n’oublions pas les chrétiens d’Orient.

Written by Noix Vomique

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