Noix Vomique

Archive for juin 2015

-Ceci est-il une véritable bataille? -Un peu.

Louis-Victor Baillot, né en 1793, dernier survivant de la bataille de Waterloo, photographié à Carisey en 1897.

Louis-Victor Baillot, né en 1793, dernier survivant de la bataille de Waterloo, photographié en 1897.

À ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.

— Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt francs. Il pouvait être deux heures.

Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté ; son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le retenait. Hé bien, soit se dit Fabrice.

Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble ; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney ; il eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la veille ; il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied à terre ; le bord du fossé était à pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds en contre-bas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel, étant fort animé, sauta dans le canal ce qui fit rejaillir l’eau à une hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la nappe d’eau, et s’écria en jurant Au diable la f… bête ! Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. Puis-je en demander raison ? se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive opposée du fossé ; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds. Il fallut y renoncer ; alors il remonta le courant, son cheval ayant de l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir ; par cette pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il fut le premier homme de l’escorte qui y parut ; il se mit à trotter fièrement le long du bord ; au fond du canal les hussards se démenaient, assez embarrassés de leur position ; car en beaucoup d’endroits l’eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal-des-logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l’air si peu militaire.

— Remontez ! il y a un abreuvoir à gauche ! s’écria-t-il, et peu à peu tous passèrent.

En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout seuls ; le bruit du canon lui sembla redoubler ; ce fut à peine s’il entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille :

— Où as-tu pris ce cheval ?

Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien :

L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)

— Que dis-tu ? lui cria le général.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

— Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l’escorte, et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore ; ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.

— Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal-des-logis. Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :

— Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?

— Pardi, c’est le maréchal !

— Quel maréchal ?

— Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu’ici ?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui ; c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres le sang coulait dans la boue.

Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. À ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout.

À ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin plein d’eau, qui était à cinq pieds en contre-bas.

Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout à son aise ; il le trouva très-blond, avec une grosse tête rouge. Nous n’avons point des figures comme celle-là en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux châtains, je ne serai comme ça, ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire : Jamais je ne serai un héros. Il regarda les hussards à l’exception d’un seul, tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort étendues d’hommes rouges ; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en contre-bas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du côté vers lequel on s’avançait ; l’on voyait quelquefois des hommes au galop se détacher sur cette fumée blanche.

Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre à terre. Ah ! nous sommes attaqués, se dit-il ; puis il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un maréchal-des-logis qui avait l’air fort bon enfant. Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder. Il médita longtemps.

— Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal-des-logis ; mais ceci est-il une véritable bataille ?

— Un peu. Mais vous, qui êtes-vous ?

— Je suis frère de la femme d’un capitaine.

— Et comment l’appelez-vous, ce capitaine ?

Notre héros fut terriblement embarrassé ; il n’avait point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop. Quel nom français dirai-je ? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maître de l’hôtel où il avait logé à Paris ; il rapprocha son cheval de celui du maréchal-des-logis, et lui cria de toutes ses forces :

— Le capitaine Meunier ! L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit : — Ah ! le capitaine Teulier ? Eh bien ! il a été tué. Bravo se dit Fabrice. Le capitaine Teulier ; il faut faire l’affligé. — Ah, mon Dieu cria-t-il et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contre-bas, on traversait un petit pré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de cadavres et de blessés ; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant d’impression sur notre héros ; il avait autre chose à penser.

Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre.

— Restez donc, s… ! lui cria le maréchal-des-logis.

Que peut-il me faire ici ? pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin ; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait : — Il était pourtant bien bel homme ! Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat ; on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie. — Comme tu y vas, gringalet ! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui donna une idée : il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades les hussards de l’escorte.

— Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.

— Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd’hui ?

Comme il regagnait l’escorte au galop :

— Ah ! tu nous rapportes la goutte s’écria le maréchal-des-logis, c’est pour ça que tu désertais ? Donne.

La bouteille circula ; le dernier qui la prit la jeta en l’air après avoir bu. — Merci, camarade ! cria-t-il à Fabrice. Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice ; c’était un de ces cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux ; Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre, il dit au maréchal-des-logis :

— Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrai-je rejoindre ma sœur ? Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.

— C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal-des-logis.

L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice se sentait tout à fait enivré ; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle ; il se souvint fort à propos d’un mot que répétait le cocher de sa mère :Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin. Le maréchal s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit charger ; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.

Tout à coup le maréchal-des-logis cria à ses hommes :

— Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s… ! Sur-le-champ l’escorte cria vive l’Empereur ! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les figures. Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d’eau-de-vie ! Cette réflexion le réveilla tout à fait.

Stendhal, La Chartreuse de Parme.

Written by Noix Vomique

18 juin 2015 at 0 12 24 06246

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Trafic de reliques

Traité des reliques Jean Calvin

Si vous vous trouvez à Séville un 30 mai, ne manquez pas de passer par la cathédrale car la tradition exige ce matin-là que le cercueil d’argent de Ferdinand III de Castille soit ouvert: vous apercevrez alors le corps miraculeusement conservé du roi -petite chose racornie dans son costume d’apparat, avec ce visage parcheminé et dentu qui n’en finit pas de rendre son dernier souffle. Lorsque je vivais à Séville, et qu’accessoirement j’y travaillais une thèse d’histoire, j’avais déniché dans la bibliothèque colombine le manuscrit d’un gars qui racontait le transfert en 1579 du corps du roi dans la cathédrale, à l’occasion de la Fête-Dieu: une procession avait accompagné en grande pompe le cercueil jusqu’à la chapelle royale. La foule des Sévillans s’était pressée pour assister à l’événement car Ferdinand, qui avait reconquis la ville en 1248, inspirait une vraie dévotion -il sera d’ailleurs canonisé en 1671. Il pouvait enfin reposer dans la Cathédrale, que l’on venait d’achever, et, selon son vœu, aux pieds de cette statue de la Vierge, dite des Rois, qu’il avait reçue de son cousin, Saint Louis des Français. Ce genre d’histoire me ravissait et je n’ai jamais terminé ma thèse -sans doute parce que j’étais trop désinvolte, un brin enclin à l’autodestruction, mais aussi, peut-être, parce que les coulisses de l’université m’étaient totalement étrangères. À un moment, je m’étais amusé à recenser toutes les reliques conservées dans les églises et monastères de Séville, ce qui me donnait l’impression de marcher dans les pas de Jean Calvin, lorsqu’il avait écrit le Traité des reliques: en bon protestant, je riais de tous ces ossements, cheveux et morceaux de bois dont on faisait commerce mais j’étais également émerveillé par la nature des sentiments que cet invraisemblable fatras pouvait susciter.

Le Traité des reliques fut publié en 1543 à Genève; il connut un vif succès et fit l’objet d’une dizaine de rééditions durant le seizième siècle -en France, la Faculté de théologie de Paris l’avait inscrit dès sa parution à l’Index librorum prohibitorum. Le texte est magnifique, car Calvin était un vrai humaniste, qui écrivait avec beaucoup d’élégance -l’essor de la réforme fut aussi celui de la langue française. Calvin était aussi capable d’une ironie féroce. Lorsqu’il évoquait la prolifération des reliques un peu partout en Europe, il s’étonnait «que Jésus-Christ ait eu trois prépuces», «qu’il ait été crucifié avec quatorze clous ou qu’on eût employé une haie toute entière à lui faire sa couronne d’épines» ou encore, constatant que le lait de la Vierge était conservé en abondance, il conclut «que si la sainte Vierge eût été une vache, ou qu’elle eût été nourrice toute sa vie, à grand peine en eût-elle pu rendre telle quantité». Il regrettait que le monde, «au lieu de chercher Jésus-Christ en sa parole» s’amusât avec«ses robes, chemises et drapeaux; et en ce faisant a laissé le principal, pour suivre l’accessoire». Mais, surtout, il dénonçait que l’on en fût arrivé, par fétichisme, à profaner des sépultures:

«C’était l’office des chrétiens, de laisser les corps des saints en leur sépulcre pour obéir à cette sentence universelle, que tout homme est poussière et retournera en poussière: non pas de les élever en pompe et somptuosité, pour faire une résurrection devant le temps. Cela n’a pas été entendu, mais au contraire, contre l’ordonnance de Dieu on a déterré les corps des fidèles pour les magnifier en gloire, au lieu qu’ils devaient être en leurs couches et lieu de repos, en attendant le dernier jour».

Aujourd’hui, dans la France du vingt-et-unième siècle, on continue à déterrer des cadavres. Mais ce n’est pas l’Église qui se livre à ce trafic: c’est la République. Et personne ne s’en étonne. Ainsi, le 27 mai dernier, quatre cercueils furent solennellement transportés dans le Panthéon. Dans les deux premiers, les restes de Pierre Brossolette et Jean Zay, que François Hollande salua comme «deux francs-maçons qui eurent très jeunes des responsabilités politiques importantes»; dans les deux autres, que dalle, puisque leurs familles ont refusé que Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz soient exhumées. Mais la communication politicienne ne s’arrête pas à de telles broutilles et François Hollande a débité son boniment devant des cercueils vides. Sans doute persuadé, comme saint Basile, que «celui qui touche les os des martyrs participe à la sainteté et à la grâce qui y réside», il cherche à utiliser quelques morts d’exception, quitte à trahir leur mémoire, pour sauver son misérable destin politique. Quand il présente Jean Zay comme un précurseur de la réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem, sa prosopopée médiocre se situe bien sûr à des années-lumière du discours d’André Malraux, lorsque les cendres de Jean Moulin, par un jour glacial de décembre 1964, furent transférées au Panthéon. Nous en sommes là: il aura fallu que François Hollande soit président de la République pour réaliser que la cérémonie de la panthéonisation est grotesque.

Pourtant, on s’en doutait. En 1984, dans Les lieux de mémoire, Mona Ozouf avait déjà évoqué la «désuétude du Panthéon»: indissociable de la Révolution, emblématique d’une époque où la République devait encore lutter pour s’imposer, il est devenu, écrivait-elle, «un lieu mort de notre imaginaire national». On se souvient de moments glorieux, comme les funérailles de Victor Hugo en 1885, mais il est évident que cette histoire de Panthéon était mal engagée dès le départ, lorsque l’Assemblée constituante décida, après la mort de Mirabeau, en avril 1791, de transformer l’église Sainte-Geneviève: les fenêtres furent obstruées et les décorations baroques supprimées pour donner l’impression d’une crypte gigantesque et austère. Le résultat est sinistre: rien à voir, par exemple, avec l’abbaye de Westminster, ni avec la Sainte-Chapelle, que Saint Louis fit construire pour abriter sa collection de reliques de la Passion. Triste réplique de la basilique Saint-Denis, le Panthéon allait donc accueillir les grands hommes de la Nation. Mais les révolutionnaires eurent du mal, même parmi leurs rangs, à trouver des récipiendaires: Mirabeau fut exclu en 1793 lorsqu’on découvrit ses liens avec la Cour, la dépouille de Marat ne resta que quelques mois avant d’être finalement jetée aux égouts et la panthéonisation de Bara fut annulée après que Robespierre fut arrêté. Aux yeux des révolutionnaires, ce que l’on pouvait sauver de l’Ancien régime se résumait à Voltaire et Rousseau: on exhuma donc leurs restes pour les inhumer dans le Panthéon -ils sont finalement les seuls rescapés de cette époque. Aussi le Panthéon est-il le révélateur des faiblesses de la Révolution. Celle-ci ne savait pas, en effet, à quel saint se vouer: elle recyclait d’anciens cultes. Pour satisfaire ses penchants morbides, elle allait prendre l’habitude de manipuler des cadavres -ceux de ses héros mais également ceux de ses ennemis. Le Panthéon nous renvoie ainsi, malgré lui, aux horreurs du mois d’octobre 1793. Alors que le procès de Marie-Antoinette s’ouvrait à Paris, on décida d’appliquer le décret de la Convention, signé le 1er août, qui ordonnait la destruction des tombes royales de la basilique Saint-Denis: celles-ci furent donc saccagées, les corps, exhumés et profanés. Alexandre Lenoir, conservateur du dépôt depuis 1791, et futur fondateur du musée des Monuments français, n’hésita pas à s’opposer aux profanateurs. Parce qu’il avait l’intention de gagner un peu d’argent en organisant lui-même un trafic de reliques royales.

Written by Noix Vomique

12 juin 2015 at 11 11 17 06176

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