Noix Vomique

Trafic de reliques

Traité des reliques Jean Calvin

Si vous vous trouvez à Séville un 30 mai, ne manquez pas de passer par la cathédrale car la tradition exige ce matin-là que le cercueil d’argent de Ferdinand III de Castille soit ouvert: vous apercevrez alors le corps miraculeusement conservé du roi -petite chose racornie dans son costume d’apparat, avec ce visage parcheminé et dentu qui n’en finit pas de rendre son dernier souffle. Lorsque je vivais à Séville, et qu’accessoirement j’y travaillais une thèse d’histoire, j’avais déniché dans la bibliothèque colombine le manuscrit d’un gars qui racontait le transfert en 1579 du corps du roi dans la cathédrale, à l’occasion de la Fête-Dieu: une procession avait accompagné en grande pompe le cercueil jusqu’à la chapelle royale. La foule des Sévillans s’était pressée pour assister à l’événement car Ferdinand, qui avait reconquis la ville en 1248, inspirait une vraie dévotion -il sera d’ailleurs canonisé en 1671. Il pouvait enfin reposer dans la Cathédrale, que l’on venait d’achever, et, selon son vœu, aux pieds de cette statue de la Vierge, dite des Rois, qu’il avait reçue de son cousin, Saint Louis des Français. Ce genre d’histoire me ravissait et je n’ai jamais terminé ma thèse -sans doute parce que j’étais trop désinvolte, un brin enclin à l’autodestruction, mais aussi, peut-être, parce que les coulisses de l’université m’étaient totalement étrangères. À un moment, je m’étais amusé à recenser toutes les reliques conservées dans les églises et monastères de Séville, ce qui me donnait l’impression de marcher dans les pas de Jean Calvin, lorsqu’il avait écrit le Traité des reliques: en bon protestant, je riais de tous ces ossements, cheveux et morceaux de bois dont on faisait commerce mais j’étais également émerveillé par la nature des sentiments que cet invraisemblable fatras pouvait susciter.

Le Traité des reliques fut publié en 1543 à Genève; il connut un vif succès et fit l’objet d’une dizaine de rééditions durant le seizième siècle -en France, la Faculté de théologie de Paris l’avait inscrit dès sa parution à l’Index librorum prohibitorum. Le texte est magnifique, car Calvin était un vrai humaniste, qui écrivait avec beaucoup d’élégance -l’essor de la réforme fut aussi celui de la langue française. Calvin était aussi capable d’une ironie féroce. Lorsqu’il évoquait la prolifération des reliques un peu partout en Europe, il s’étonnait «que Jésus-Christ ait eu trois prépuces», «qu’il ait été crucifié avec quatorze clous ou qu’on eût employé une haie toute entière à lui faire sa couronne d’épines» ou encore, constatant que le lait de la Vierge était conservé en abondance, il conclut «que si la sainte Vierge eût été une vache, ou qu’elle eût été nourrice toute sa vie, à grand peine en eût-elle pu rendre telle quantité». Il regrettait que le monde, «au lieu de chercher Jésus-Christ en sa parole» s’amusât avec«ses robes, chemises et drapeaux; et en ce faisant a laissé le principal, pour suivre l’accessoire». Mais, surtout, il dénonçait que l’on en fût arrivé, par fétichisme, à profaner des sépultures:

«C’était l’office des chrétiens, de laisser les corps des saints en leur sépulcre pour obéir à cette sentence universelle, que tout homme est poussière et retournera en poussière: non pas de les élever en pompe et somptuosité, pour faire une résurrection devant le temps. Cela n’a pas été entendu, mais au contraire, contre l’ordonnance de Dieu on a déterré les corps des fidèles pour les magnifier en gloire, au lieu qu’ils devaient être en leurs couches et lieu de repos, en attendant le dernier jour».

Aujourd’hui, dans la France du vingt-et-unième siècle, on continue à déterrer des cadavres. Mais ce n’est pas l’Église qui se livre à ce trafic: c’est la République. Et personne ne s’en étonne. Ainsi, le 27 mai dernier, quatre cercueils furent solennellement transportés dans le Panthéon. Dans les deux premiers, les restes de Pierre Brossolette et Jean Zay, que François Hollande salua comme «deux francs-maçons qui eurent très jeunes des responsabilités politiques importantes»; dans les deux autres, que dalle, puisque leurs familles ont refusé que Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz soient exhumées. Mais la communication politicienne ne s’arrête pas à de telles broutilles et François Hollande a débité son boniment devant des cercueils vides. Sans doute persuadé, comme saint Basile, que «celui qui touche les os des martyrs participe à la sainteté et à la grâce qui y réside», il cherche à utiliser quelques morts d’exception, quitte à trahir leur mémoire, pour sauver son misérable destin politique. Quand il présente Jean Zay comme un précurseur de la réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem, sa prosopopée médiocre se situe bien sûr à des années-lumière du discours d’André Malraux, lorsque les cendres de Jean Moulin, par un jour glacial de décembre 1964, furent transférées au Panthéon. Nous en sommes là: il aura fallu que François Hollande soit président de la République pour réaliser que la cérémonie de la panthéonisation est grotesque.

Pourtant, on s’en doutait. En 1984, dans Les lieux de mémoire, Mona Ozouf avait déjà évoqué la «désuétude du Panthéon»: indissociable de la Révolution, emblématique d’une époque où la République devait encore lutter pour s’imposer, il est devenu, écrivait-elle, «un lieu mort de notre imaginaire national». On se souvient de moments glorieux, comme les funérailles de Victor Hugo en 1885, mais il est évident que cette histoire de Panthéon était mal engagée dès le départ, lorsque l’Assemblée constituante décida, après la mort de Mirabeau, en avril 1791, de transformer l’église Sainte-Geneviève: les fenêtres furent obstruées et les décorations baroques supprimées pour donner l’impression d’une crypte gigantesque et austère. Le résultat est sinistre: rien à voir, par exemple, avec l’abbaye de Westminster, ni avec la Sainte-Chapelle, que Saint Louis fit construire pour abriter sa collection de reliques de la Passion. Triste réplique de la basilique Saint-Denis, le Panthéon allait donc accueillir les grands hommes de la Nation. Mais les révolutionnaires eurent du mal, même parmi leurs rangs, à trouver des récipiendaires: Mirabeau fut exclu en 1793 lorsqu’on découvrit ses liens avec la Cour, la dépouille de Marat ne resta que quelques mois avant d’être finalement jetée aux égouts et la panthéonisation de Bara fut annulée après que Robespierre fut arrêté. Aux yeux des révolutionnaires, ce que l’on pouvait sauver de l’Ancien régime se résumait à Voltaire et Rousseau: on exhuma donc leurs restes pour les inhumer dans le Panthéon -ils sont finalement les seuls rescapés de cette époque. Aussi le Panthéon est-il le révélateur des faiblesses de la Révolution. Celle-ci ne savait pas, en effet, à quel saint se vouer: elle recyclait d’anciens cultes. Pour satisfaire ses penchants morbides, elle allait prendre l’habitude de manipuler des cadavres -ceux de ses héros mais également ceux de ses ennemis. Le Panthéon nous renvoie ainsi, malgré lui, aux horreurs du mois d’octobre 1793. Alors que le procès de Marie-Antoinette s’ouvrait à Paris, on décida d’appliquer le décret de la Convention, signé le 1er août, qui ordonnait la destruction des tombes royales de la basilique Saint-Denis: celles-ci furent donc saccagées, les corps, exhumés et profanés. Alexandre Lenoir, conservateur du dépôt depuis 1791, et futur fondateur du musée des Monuments français, n’hésita pas à s’opposer aux profanateurs. Parce qu’il avait l’intention de gagner un peu d’argent en organisant lui-même un trafic de reliques royales.

Written by Noix Vomique

12 juin 2015 à 11 h 17 min

Publié dans Uncategorized

7 Réponses

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  1. Des grands hommes dont le voisinage avec Voltaire devrait pourtant en défriser plus d’un ! menteur, voleur, affabulateur…..les familles des 2 dernières arrivées ont eu raison de refuser le transfert, laissons donc dormir en paix les vrais héros

    BOUTFIL

    12 juin 2015 at 12 h 02 min

  2. Calvin avait raison et l’exprimait admirablement…mais il
    n’entravait que pouic à la nature humaine. Le bon populo il lui
    faut du concret, des ossements, des vrai morceaux de la fausse
    croix (comme disait Pierre Dac), des saints-suaires impressionnés
    et par là même impressionnants. Même la République avec ses
    panthéonnades a besoin de reliques, fussent elles complètement
    bidon. Nous n’en avons donc pas fini avec les reliques, nous en
    avons même une qui bouge encore en la personne de Culbuto le
    Grand.
    Amitiés.

    nouratinbis

    12 juin 2015 at 18 h 59 min

  3. Ce Panthéon abrite des hommes de plus en plus petits.

    Pangloss

    12 juin 2015 at 21 h 17 min

  4. Placés là par d’encore plus petits qu’eux.

    Pangloss

    12 juin 2015 at 21 h 18 min

  5. Superbe billet, merci

    Vlad

    13 juin 2015 at 9 h 26 min

  6. Excellent, comme d’habitude !

    jacquesetienne

    13 juin 2015 at 11 h 38 min

  7. […] raconté des histoires de dévotion et de rédemption. Mais j’étais un rêveur éveillé et ma thèse est restée inachevée. Bien qu’elle ne m’encombre plus […]


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