Noix Vomique

Le bon payeur est le maître de la bourse d’autrui

Benjamin Franklin (1706-1790)

Benjamin Franklin (1706-1790)

Comment ne pas voir que la crise grecque signifie l’échec de l’Europe de Maastricht? Dans une certaine mesure, le résultat du référendum de dimanche dernier m’a réjoui car je suis un souverainiste convaincu -j’avais voté contre le traité Maastricht en 1992, ce qui m’avait valu à l’époque d’être traité pour la première fois de réac. Il devient maintenant évident que Philippe Séguin, Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement avaient raison. Mais l’heure n’est pas au triomphalisme et je ne partage pas la jubilation mauvaise de ceux, comme Jean-Luc Mélenchon, qui avaient défendu le traité de Maastricht au nom du progrès et qui prétendent aujourd’hui prendre une revanche sur les eurocrates.

Bien sûr, l’Europe s’est construite en méprisant les peuples et la tenue d’un référendum en Grèce était plutôt une bonne nouvelle. Mais après? On semble oublier que les Grecs sont responsables de leurs malheurs. Sans doute par commodité, ils ont cru aux mensonges des politiciens qui les gouvernaient, ils n’ont pas amélioré leur système de prélèvement d’impôts et ont continué à emprunter. Aujourd’hui, ils se permettent de faire un bras d’honneur à leurs créanciers, c’est-à-dire les autres pays européens, tout en espérant que ceux-ci vont continuer à raquer pour eux. S’ils étaient vraiment dignes, ils sortiraient de l’Europe et essaieraient de se démouscailler seuls. Mais ils préfèrent finasser, ou se livrer à un chantage indigne, comme le ministre de la Défense, Panos Kamménos, qui a menacé d’inonder l’Europe de migrants si l’Eurogroupe ne trouvait pas de solution favorable pour la Grèce: «On leur distribuera des papiers valides qui leur permettront de circuler dans l’espace Schengen. Et tant mieux si, parmi ces migrants, se trouvent des djihadistes de l’État islamique». Marine Le Pen applaudit ce genre d’individu, aveuglée par l’idée que la France pourrait suivre l’exemple grec et, éventuellement, sortir de l’euro. Elle devrait pourtant savoir que les nations ne sont pas interchangeables: la Grèce n’est pas la France.

Car la Grèce n’en finit pas de ressasser son histoire. Sans doute est-ce le moment de relire Économie et société dans l’Antiquité, de Max Weber, comme nous l’avait proposé dès 2011 l’anthropologue Jean-Michel Le Bot. Dans l’Antiquité, les paysans de l’Attique étaient si endettés qu’ils étaient devenus esclaves: ils travaillaient pour la noblesse urbaine. L’esclavage pour dette les dispensait de service militaire et la défense de la Cité, qui reposait sur les hommes libres, s’en trouvait remise en question. Aussi, au début du sixième siècle avant notre ère, Solon, archonte à Athènes, décida d’annuler la dette des paysans. C’est ce que l’on appelle la seisachtheia, c’est-à-dire le «rejet du fardeau»: ceux qui demandent aujourd’hui une restructuration de la dette grecque ont probablement cet épisode en mémoire.

Restons avec Max Weber. Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, il citait longuement Benjamin Franklin:

Souviens-toi que le temps, c’est de l’argent. Celui qui, pouvant gagner dix shillings par jour en travaillant, se promène ou reste dans sa chambre à paresser la moitié du temps, bien que ses plaisirs, que sa paresse, ne lui coûtent que six pence, celui-là ne doit pas se borner à compter cette seule dépense. Il a dépensé en outre, jeté plutôt, cinq autres shillings.

Souviens-toi que le crédit, c’est de l’argent. Si quelqu’un laisse son argent entre mes mains alors qu’il lui est dû, il me fait présent de l’intérêt ou encore de tout ce que je puis faire de son argent pendant ce temps. Ce qui peut s’élever à un montant considérable si je jouis de beaucoup de crédit et que j’en fasse bon usage.

Souviens-toi que l’argent est, par nature, générateur et prolifique. L’argent engendre l’argent, ses rejetons peuvent en engendrer davantage, et ainsi de suite. Cinq shillings qui travaillent en font six, puis se transforment en sept shillings trois pence, etc., jusqu’à devenir cent livres sterling. Plus il y a de shillings, plus grand est le produit chaque fois, si bien que le profit croît de plus en plus vite. Celui qui tue une truie, en anéantit la descendance jusqu’à la millième génération. Celui qui assassine (sic) une pièce de cinq shillings, détruit tout ce qu’elle aurait pu produire : des monceaux de livres sterling.

Souviens-toi du dicton : le bon payeur est le maître de la bourse d’autrui. Celui qui est connu pour payer ponctuellement et exactement à la date promise, peut à tout moment et en toutes circonstances se procurer l’argent que ses amis ont épargné. Ce qui est parfois d’une grande utilité. Après l’assiduité au travail et la frugalité, rien ne contribue autant à la progression d’un jeune homme dans le monde que la ponctualité et l’équité dans ses affaires. Par conséquent, il ne faut pas conserver de l’argent emprunté une heure de plus que le temps convenu; à la moindre déception, la bourse de ton ami te sera fermée pour toujours.

Il faut prendre garde que les actions les plus insignifiantes peuvent influer sur le crédit d’une personne. Le bruit de ton marteau à 5 heures du matin ou à 8 heures du soir, s’il parvient à ses oreilles, rendra ton créancier accommodant six mois de plus; mais s’il te voit jouer au billard, ou bien s’il entend ta voix dans une taverne alors que tu devrais être au travail, cela l’incitera à te réclamer son argent dès le lendemain; il l’exigera d’un coup, avant même que tu l’aies à ta disposition pour le lui rendre.

Cela prouvera, en outre, que tu te souviens de tes dettes; tu apparaîtras comme un homme scrupuleux et honnête, ce qui augmentera encore ton crédit.

Garde-toi de penser que tout ce que tu possèdes t’appartient et de vivre selon cette pensée. C’est une erreur où tombent beaucoup de gens qui ont du crédit. Pour t’en préserver tiens un compte exact de tes dépenses et de tes revenus. Si tu te donnes la peine de tout noter en détail, cela aura un bon résultat : tu découvriras combien des dépenses merveilleusement petites et insignifiantes s’enflent jusqu’à faire de grosses sommes, tu t’apercevras alors de ce qui aurait pu être épargné, de ce qui pourra l’être sans grand inconvénient à l’avenir […].

Benjamin Franklin, Advice to a Young Tradesman (1748), cité par Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905).

Ces conseils sont frappés au sceau du bon sens. Alexis Tsipras le sait. Aussi, cette nuit, et malgré le résultat du référendum, il a finalement accepté l’essentiel des mesures proposées par les créanciers de la Grèce -une hausse de la TVA, le recul de l’âge de départ à la retraite, la suppression des avantages fiscaux et la réorganisation des impôts. Évidemment, ça fait mal. Les comiques extrémistes de gauche et de droite vont crier à la trahison; alors qu’en engageant la Grèce à rembourser sa dette, Alexis Tsipras s’est juste rendu à la raison. C’est aussi cela, la démocratie: les peuples qui se sont choisis des dirigeants médiocres finissent toujours par payer la facture.

Written by Noix Vomique

10 juillet 2015 à 8 h 46 min

Publié dans Uncategorized

6 Réponses

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  1. Vous êtes Nikolos, vous avez besoin d’un véhicule, vous allez chez VW, et votre faible budget, ne vous autorise qu’une vieille Polo d’occase. Là, Gunter le marchand vous annonce que vous avez tort, car pour 10 000 euros, il vous vend une neuve que vous rembourserez dans 7 ans. Et Gunter s’occupe de tout car il connait bien le banquier qui émet un crédit (le banquier crée de la monnaie crédit en envoyant la créance à la BCE).
    Humm, c’est alléchant…. et vous cédez.

    En parallèle, Papanikolaou votre premier ministre, fait la même chose avec Werner, le directeur des avions Airbus, en visite avec la délicieuse Angela… Ach, fou afez des problèmes de migrants, fou defez acheter des afions patrouilleurs. Et fou afez de la chanze, c’est pas cher, et vous paierez dans 15 ans. C’est 4 millions l’appareil. Et dans 15 ans, ce n’est pas fous qui serez à la tête du pays, donc ne fous inquiétez pas.

    Et hop, le premier ministre prend 15 avions car c’est vrai que son opinion public lui casse les couilles avec ces migrants, le tout payé en monnaie de singe puisque la banque allemande créée aussi de la monnaie de singe, et allonge les 60 millions, en espérant récupérer 80 millions.

    Pendant ce temps là, vous retournez avec votre VW à votre exploitation d’huile d’olive…. et pas de bol, celle ci ne se vend pas car la monnaie est un peu trop forte par rapport au concurrent Libanais qui lui vend son huile en roupie de sansonnet.

    Au final, les boches vous ont vendu une bagnole, l’argent étant retourné en Allemagne, et vous devez même brader votre huile pour payer la caisse et les intérêts. Au final, vous vendez votre exploitation à la banque teutonique.

    Je veux bien que le Grec soit un peu con sur les bords… mais est il le seul coupable dans cette histoire ?

    L’allemand n’a t’il pas un peu profiter pendant des années, de la crédulité du Grec pour lui vendre des tas de trucs qu’il ne pouvait pas s’offrir. Dans une transaction économique…. il faut être deux, et je crois que les 2, ont merdé et doivent payer.

    Donc le Grec, on peut le saigner… mais le banquier allemand qui a vendu du crédit à tire larigot à des acheteurs insolvables, il devrait être au minimum pendu.

    Pipo le clown

    11 juillet 2015 at 9 h 05 min

    • Je suis protestant: c’est sans doute pour cela que je pointe davantage du doigt la responsabilité de celui qui s’endette. Mais j’admets volontiers que les créanciers puissent être également des connards.

      Noix Vomique

      11 juillet 2015 at 23 h 57 min

  2. A reblogué ceci sur Décadence de Cordicopoliset a ajouté:
    Il m’est très difficile d’écrire mes propres billets en ce moment pour de multiples raisons…
    J’ai de nombreux brouillons en cours, l’actualité conserve comme un vilain réactionnaire sa sale manie d’aller beaucoup trop vite, j’ai réalisé récemment quelques clichés de la « nouvelle France » qui a soi-disant toujours existé,… il me tarde de reprendre le chemin du clavier pour achever certains écrits et pour répondre à mes fidèles visiteurs (chez qui je vais faire un tour sans laisser de commentaire pour l’instant).
    En attendant, à propos des évènements comico-tragiques helléniques, deux de mes camarades 2.0 ont rédigé deux billets forts clairs et pertinents comme souvent que j’ai grand plaisir à rebloguer ici.
    Régalez vous !

    Lebuchard courroucé

    11 juillet 2015 at 11 h 45 min

    • Ho moi ,je suis réac et je vais lentement, vous savez
      Très lentement

      kobus van cleef

      14 juillet 2015 at 8 h 38 min

  3. Je trouve la conclusion d’une injustice totale.
    Dans la sainte Eurozone, tout le monde risque des pertes quand il fait des choix… sauf les banques et les créanciers des États. Eux ne perdent jamais.

    Eux, ont droit à une mutualisation colossale de leurs pertes y compris quand ils ont achetés de la dette à fort taux d’intérêt parce que les trucages opérés par les responsables grecs et Goldman Sachs commençaient à être connus.
    Alors on a droit au discours bas de plafond du type « une dette faut la payer ecetou ! « .

    Ceux qui exigent que les dettes soient payées quelles que soit les conséquences déresponsabilisent totalement les créanciers de leurs choix.
    J’espère que si ces personnes héritaient d’une énorme dette de leurs parents ces gens se saigneraient avec le sourire pour des choix pour lesquels ils n’ont pas eu de responsabilités.

    Les responsables sont ils seulement les citoyens grecs ? Est ce le citoyen grec de base, qui subit l’austérité, qui a voté pour que des magouilles soient organisées pour faire entrer ce pays dans l’euro ? J’en doute.
    Par contre, pour de hauts responsables comme Draghi, ou les ex ministres grecs, ca va bien merci ! Facile pour eux de répéter comme des perroquets que  » les dettes faut les payer un point cétou !  »

    La Grece n’est pas solvable. Sinon sa dette aurait cessé d’augmenter avec les plans d’économie assez colossaux qui ont été faits, hors c’est le contraire qui se passe.
    Sous prétexte que les Etats ont une capacité de perception de monnaie quasi illimitée ils faudrait que les créanciers ne prennent jamais leurs pertes ? Et ceci jusqu’a l’ absurde ?

    TeoNeo

    6 août 2015 at 19 h 28 min

    • TeoNeo, sur le fond, je suis d’accord avec vous. Le mieux est de ne pas avoir affaire à des créanciers.

      Quant à ma conclusion, loin d’être injuste, je crois qu’elle est hélas réaliste: les peuples doivent en effet supporter les conséquences de la duplicité des dirigeants qu’ils se sont choisis. Jacques Bainville l’avait d’ailleurs observé dans une chronique en 1924: «Le résultat, c’est qu’on charge maintenant les banquiers de décider du sort des peuples par dessus la tête de leurs gouvernements. C’est ce qu’on appelle la démocratie et l’on est un réactionnaire quand on se permet de douter que ce soit un progrès».

      Noix Vomique

      23 août 2015 at 15 h 56 min


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