Noix Vomique

Utopie nazie: vacances pour tous

Prora

Début juillet, je lisais dans Le Figaro qu’un luxueux complexe touristique allait voir le jour sur l’île de Rügen, à trois cents kilomètres au nord de Berlin. On nous promet des suites cinq étoiles et deux cents appartements de standing dans une pinède, avec vue imprenable sur la mer Baltique -ce n’est certes pas la mer Égée, mais les Allemands, qui doutent d’être désormais bien accueillis en Grèce, doivent se creuser la tête pour trouver une alternative. Pour mener à bien ce projet qu’ils ont baptisé «Prora Solitaire», les promoteurs devront restaurer des barres d’immeubles qui s’étendent sur quatre kilomètres et demi et qui étaient tombées à l’abandon après la chute du mur de Berlin. Du temps de la RDA, ces bâtiments austères servaient de caserne militaire mais leur origine est plus ancienne: Prora est en effet un vestige du caractère utopique du nazisme.

La première pierre de la station balnéaire de Prora fut posée en 1936. L’organisation Kraft durch Freude, c’est-à-dire «La Force par la joie», qui prétendait organiser les loisirs des Allemands et qui offrait déjà aux classes populaires des séjours au ski et des croisières bon marché, avait prévu la construction de plus de 11000 chambres, avec des réfectoires collectifs tous les cent mètres, des installations sportives et une immense salle des fêtes destinée à accueillir vingt mille vacanciers. Après trois années de travaux, Prora était presque terminée lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata et mit fin au rêve. Car c’était un rêve, comme l’a montré Frédéric Rouvillois dans le remarquable Crime et utopie (Flammarion, 2014).

Les nazis souhaitaient en effet instaurer une société parfaite, débarrassée des structures traditionnelles et racialement homogène, où rien n’eût été laissé au hasard: cela supposait que l’État exerçât un contrôle total sur la population. Tous les moyens étaient bons pour imposer le bonheur obligatoire aux Allemands: l’euthanasie et le génocide n’étaient finalement conçus que pour éliminer ceux qui ne s’inséraient pas dans ce projet. Peu importait que l’utopie conduisît au totalitarisme et au crime; le national-socialisme promettait d’être une fête permanente. Le docteur Ley, qui aurait pu inventer Paris Plage, avait convaincu Hitler que le divertissement était la meilleure facon d’endoctriner les Allemands: la KdF allait donc leur offrir des sorties au théâtre et au cinéma, des équipements pour faire du sport, des paquebots et des volkswagen pour partir en vacances, et la plage de Prora aurait dû devenir le symbole de ce paradis nazi. Mais les utopies ne sont plus ce qu’elles étaient et Prora, construite par un régime totalitaire pour les classes populaires, est aujourd’hui rénovée pour le seul plaisir des plus riches.

Written by Noix Vomique

21 juillet 2015 à 14 h 40 min

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3 Réponses

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  1. Très intéressant, merci ! J’ignorais l’existence de ces bâtiments, et j’ai cherché d’autres informations ailleurs. La vue panoramique dans l’article de Wikipedia est extraordinaire, cette construction parait irréelle; à l’exposition universelle de Paris de 1937, la cité de Prora a reçu le grand prix d’architecture. Le Corbusier et sa cité radieuse sont des petits joueurs…

    Suzanne

    22 juillet 2015 at 23 h 33 min

  2. Il avait beau être national, le nazisme restait quand même un socialisme : « que vous le vouliez ou non, nous allons faire votre bonheur »…ça finit toujours mal, plus ou moins mais toujours!
    Amitiés.

    nouratinbis

    30 juillet 2015 at 16 h 19 min


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