Noix Vomique

Archive for août 2015

En ces temps où furent ouverts les verrous de notre frontière

Les Derniers Jours - Michel de Jaeghere

En quelques semaines, comme si les clandestins qui débarquent dans le sud de l’Italie étaient trop noirs pour faire figure de bons réfugiés syriens, les médias ont déplacé leur attention sur les migrants qui cherchent à gagner l’Union européenne par les Balkans. Les reportages sont poignants -des familles apeurées qui tentent de franchir une frontière, un camion où gisaient les corps sans vie de plusieurs dizaines de migrants. Parallèlement, on nous montre de vilains xénophobes qui, fort opportunément, ont attaqué un foyer d’accueil de migrants en Allemagne. L’émotion est soigneusement cultivée à l’échelle de toute l’Europe pour que chaque pays, au nom de la solidarité, se sente obligé d’accueillir son contingent de migrants. Car, pour remédier à cette crise, l’Union européenne, dans une triste parodie d’elle-même, s’est contentée de proposer des quotas, comme s’il s’agissait de production de lait: les gens qui nous gouvernent sont décidément d’une nullité crasse. Par le plus grand des hasards, je suis en ce moment plongé dans une lecture passionnante qui me laisse peu de temps, hélas, pour m’émouvoir du sort de ces milliers de migrants: je lis en effet Les Derniers Jours, de Michel De Jaeghere, un livre admirablement écrit et fort bien documenté qui nous raconte l’effondrement de la civilisation romaine, aux quatrième et cinquième siècles [1]. C’est aussi une magnifique réponse à ceux qui, au gré d’une relecture idéologique de l’Histoire, cherchent à présenter les invasions barbares comme une immigration qui eût été bénéfique. Les sources d’époque, que ce soient les textes écrits par des témoins ou les vestiges archéologiques, nous montrent en effet que les invasions barbares furent loin d’être une chance pour l’empire romain. Dans l’extrait qui suit, Michel De Jaeghere raconte comment les Romains eux-mêmes aidèrent les Goths à traverser le Danube:

Sur le Danube, les troupes romaines ont reçu l’ordre de transborder les immigrants avec leur train de bagage. La traversée n’est pas facile. Elle va se faire dans la grande confusion. Des pluies continuelles ont prodigieusement élargi le cours du fleuve. Une foule de bateaux, de radeaux, et de troncs d’arbres creusés passent et repassent jour et nuit. Des milliers de guerriers barbares, escortés de leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, entrent sans coup férir dans l’empire. «Et un soin diligent, note avec amertume Ammien Marcellin, pour ne pas abandonner à l’arrière un seul de ces hommes destinés à renverser la puissance romaine!» L’incurie des officiers chargés de les prendre en charge va les transformer, de fait, en pillards et en ennemis du nom romain.

«En ces temps où furent ouverts les verrous de notre frontière, où la barbarie répandit ses hordes d’hommes armés comme les cendres de l’Etna, quand des difficultés critiques et des obligations impérieuses réclamaient les chefs militaires les plus connus par l’éclat de leurs hauts faits, comme si une divinité vraiment hostile opérait ce choix, accuse encore Ammien, on vit réunis pour exercer des commandements, des individus tarés parmi lesquels se distinguaient Lupicinus et Maximus.» […]

Jour et nuit, de nouveaux arrivants se présentent au nord du Danube: la nouvelle s’y est répandue que la frontière de l’empire est ouverte. On s’y précipite pour profiter de l’aubaine. Entouré de ses fidèles, Athanaric est lui-même venu tenter sa chance. Craignant d’être refoulé sans pitié par les troupes de Valens, il finit par rebrousser chemin pour aller se fortifier en Valachie, dans le «Caucaland». Les garnisons de frontière et les patrouilles fluviales ont été appelées à la rescousse pour encadrer la foule imprévue des immigrants. Elles laissent dès lors sans protection le reste de la frontière. À la faveur du désordre, les Greuthinges et les Alains d’Alatheus et Safrax passent le fleuve sur des radeaux de fortune, en compagnie d’un autre chef, Farnobe, sans rencontrer de résistance. Les Taïfales de Valachie, une bande gothique alliée aux Tervinges -elle leur tient lieu de cavalerie -, suivent le mouvement.

Les Huns venus d’Asie centrale, avaient franchi le Don en 375, obligeant les Goths à chercher refuge en territoire romain. Les Romains, qui ne rechignaient pas à ouvrir parfois leurs frontières, étaient prêts à les accueillir. Mais très vite, les Barbares s’éloignèrent des berges du Danube: en quête de ravitaillement, ils pillaient et incendiaient les villae qu’ils trouvaient sur leur chemin. Peu à peu, ils formèrent une armée de plusieurs milliers de combattants qui semait la terreur dans les campagnes. Ammien Marcellin a rapporté qu’ils étaient rejoints par les esclaves barbares des propriétés romaines: «Ce qui exaltait les Barbares, c’est de voir chaque jour affluer auprès d’eux une multitude de gens de leur nation, vendus longtemps auparavant par des marchands.» Car les Barbares étaient déjà présents dans l’empire, comme le fait remarquer Michel de Jaeghere:

Des Barbares viennent profiter des bienfaits de la paix romaine en s’installant pacifiquement sur le territoire romain. Portefaix, porteurs d’eau, ces immigrants se vendent comme esclaves pour mener à bien les travaux dont ne veulent pas les Romains. L’immigration représente un apport de main-d’oeuvre servile qui permet de contenir les coûts de production. Au IVème siècle, les forts qui gardent la frontière deviennent le coeur d’un immense trafic de bétail humain. Les expéditions punitives visant à réprimer les raids de pillage, les famines qui chassent sporadiquement les Barbares de leurs terres, offrent à leurs commandants autant d’occasion de livrer des esclaves bon marché aux marchands qui pullulent dans les provinces danubiennes. «Chaque famille jouissant d’un minimum d’aisance possède un esclave goth, témoignera plus tard Synésiosde Cyrène; dans toutes les maisons, ce sont des Goths qui apportent des amphores; et parmi les esclaves accompagnateurs, ceux qui chargent sur leurs épaules les tabourets pliants sur lesquels les maîtres peuvent s’asseoir en chemin sont tous des Goths.»

En août 378, à Andrinople, à 200 kilomètres au nord-ouest de Constantinople, les cavaliers Goths infligèrent une sévère défaite à l’armée romaine -celle-ci fut, selon les paroles d’Ammien Marcellin, «écrasée comme par l’écoulement d’un énorme remblai.» Ce fut un désastre; l’empereur Valens est tué. À partir de cette date, les Goths errèrent dans l’empire à la recherche d’une terre où demeurer: menés par leur roi Alaric, ils pillèrent l’Illyrie puis l’Italie et finirent par s’emparer de Rome en 410. Au même moment, les Vandales, les Suèves et les Alamans avaient franchi la frontière du Rhin, protégée par des troupes insuffisantes, et avaient envahi la Gaule. L’empire romain était à l’agonie. Le vivre ensemble romain avait vécu.

[1] Michel De Jaeghere. Les Derniers Jours. La fin de l’empire romain d’Occident. Paris, Les Belles Lettres, 2015, 658 pages.

Written by Noix Vomique

31 août 2015 at 16 04 37 08378

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Motorama : « Heavy Wave » #RadioBlogueurs

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Le dernier album de Motorama, « Poverty », est également disponible en cassette!

J’aime penser que l’histoire du rock, depuis le service militaire d’Elvis à Friedberg, est indissociable de la Guerre froide. Alors que la menace d’une guerre atomique semblait peser sur leurs têtes, les baby boomers trouvaient dans le rock l’illusion qu’ils pouvaient vivre dans une totale insouciance: ils étaient jeunes et voulaient malgré tout s’amuser. Les sixties commencèrent vraiment après la crise des fusées de Cuba, quand électrophones et magnétocassettes inondèrent le marché et permirent au rock de devenir un produit de consommation de masse -on plaignait secrètement les Russkofs, de l’autre côté du rideau de fer, de ne pas en profiter. Lorsque le président Johnson demanda aux jeunes américains de partir pour le Vietnam, ceux-ci trouvèrent dans le rock un moyen d’exprimer leur colère. De la même façon, quand les Noirs se révoltaient à Détroit, les Blancs les imitaient et produisaient des disques fumasses. Mais même envisagé comme une contre-culture, le rock n’en demeurait pas moins l’un des meilleurs moyens, avec le cinéma, de diffuser le modèle américain: lorsqu’on était jeune et révolté, il valait mieux écouter du rock qu’être communiste -d’ailleurs, comment pouvait-on prendre au sérieux l’engagement d’un groupe comme Clash, qui vomissait les États-Unis et le capitalisme mais qui, dès qu’il en avait l’occasion, signait un contrat avec une multinationale et traversait l’Atlantique pour faire la tournée des grands stades? En fait, ce n’est pas un hasard si le rock commença à avoir le bourdon à la fin des années soixante-dix, alors que le scandale du Watergate et la défaite au Vietnam avaient sérieusement détérioré l’image des États-Unis.

Cela fait maintenant un quart de siècle que le mur de Berlin est tombé et le rock ne s’en est pas relevé. Certes, il y a toujours des groupes, qui singent leurs aînés avec plus ou moins de talent, mais leurs disques sont convenus et finissent le plus souvent par servir de musique de fond pour des publicités ou des magasins de fringues. Alors que la mondialisation triomphe, le rock semble rétamé. Séché. Or la Guerre froide n’a pas l’air d’être terminée pour Motorama, un groupe russe de Rostov-sur-le-Don, qui fait du rock à l’ancienne, comme des Occidentaux à l’époque de Leonid Brejnev. Les membres de Motorama ne sont toutefois pas animés par la seule nostalgie: ils ont réussi à retrouver cette flamme et ce sentiment d’urgence qui, jadis, rendaient le rock si bandatoire. On devine qu’ils ont passé leur adolescence à écouter une foultitude de vieux disques -d’ailleurs, lorsqu’ils sont interviewés, ils ont le bon goût de citer, entre autres, le Velvet Underground, Nick Cave ou encore les Smiths. Puis, comme ils ne voyaient pas ce qu’ils auraient pu faire d’autre, sans être particulièrement de grands instrumentistes, ils ont décidé de bricoler leur propre musique avec les moyens du bord. Le chanteur et guitariste, Vladislav Parshin, a une voix blanche et grave, mixée en retrait, qui rappelle par moments celle de Ian Curtis. Rostov est sans doute une ville aussi déprimée que Manchester à la fin des années soixante-dix; il serait cependant réducteur de comparer Motorama à Joy Division -la comparaison peut d’ailleurs déplaire, comme elle me contrariait, il y a une trentaine d’années, lorsqu’on me faisait remarquer que le groupe dans lequel je jouais sonnait comme le Joy Division de l’album Closer. En réalité, Motorama a sa propre personnalité, qui évoque parfois, au gré des chansons, des groupes aussi différents que les Stranglers ou les Field Mice.

Les chansons de Motorama sont souvent sombres et mélancoliques, parfois âpres; elles illustreraient magnifiquement un road movie qui se déroulerait dans la grande Plaine de Russie. Cependant, loin de pousser à la déprime, elles sont toujours à la recherche de lumière, et on se surprend même à avoir envie de tricoter des guiboles, galvanisé par les rythmiques de cosaques ou encore un effet de réverb sur la guitare, qui fait penser aux Pixies lorsqu’ils s’essayaient au surf-rock. Fidèle à l’éthique du Do It Yourself -le premier album, Alps, fut enregistré dans l’appartement de Vladislav Parshin- le groupe a le mérite de produire lui-même ses disques et il suffit d’écouter de petites merveilles comme «To The South» et «Scars» qui illuminent l’album Calendar, ou encore «Empty Bed» et «She Is There» qui sont des singles éblouissants, pour se convaincre que Motorama est vite devenu maître dans l’art du clair-obscur. Le troisième album, Poverty, paru cette année, a parfois un son garage, comme sur «Impractical Advice» -on en revient toujours aux sixties. Mais, surtout, Motorama se montre capable de chiader un petit bijou tel que «Heavy Wave».

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Ceci est ma contribution à la radio de l’été des blogueurs. Les vacances ne sont pas terminées; je rechigne donc à parler de cet d’attentat déjoué dans le Thalys -pour l’instant, rendons hommage aux courageux passagers qui ont permis de neutraliser le terroriste. J’invite maintenant Corto, Lebuchard, DidstatRené Claude, Pharamond et Le Chroniqueur désabusé à prendre ma suite: il leur reste encore un mois pour nous faire partager leur chanson de l’été.

Written by Noix Vomique

22 août 2015 at 15 03 48 08488

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