Noix Vomique

Motorama : « Heavy Wave » #RadioBlogueurs

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Le dernier album de Motorama, « Poverty », est également disponible en cassette!

J’aime penser que l’histoire du rock, depuis le service militaire d’Elvis à Friedberg, est indissociable de la Guerre froide. Alors que la menace d’une guerre atomique semblait peser sur leurs têtes, les baby boomers trouvaient dans le rock l’illusion qu’ils pouvaient vivre dans une totale insouciance: ils étaient jeunes et voulaient malgré tout s’amuser. Les sixties commencèrent vraiment après la crise des fusées de Cuba, quand électrophones et magnétocassettes inondèrent le marché et permirent au rock de devenir un produit de consommation de masse -on plaignait secrètement les Russkofs, de l’autre côté du rideau de fer, de ne pas en profiter. Lorsque le président Johnson demanda aux jeunes américains de partir pour le Vietnam, ceux-ci trouvèrent dans le rock un moyen d’exprimer leur colère. De la même façon, quand les Noirs se révoltaient à Détroit, les Blancs les imitaient et produisaient des disques fumasses. Mais même envisagé comme une contre-culture, le rock n’en demeurait pas moins l’un des meilleurs moyens, avec le cinéma, de diffuser le modèle américain: lorsqu’on était jeune et révolté, il valait mieux écouter du rock qu’être communiste -d’ailleurs, comment pouvait-on prendre au sérieux l’engagement d’un groupe comme Clash, qui vomissait les États-Unis et le capitalisme mais qui, dès qu’il en avait l’occasion, signait un contrat avec une multinationale et traversait l’Atlantique pour faire la tournée des grands stades? En fait, ce n’est pas un hasard si le rock commença à avoir le bourdon à la fin des années soixante-dix, alors que le scandale du Watergate et la défaite au Vietnam avaient sérieusement détérioré l’image des États-Unis.

Cela fait maintenant un quart de siècle que le mur de Berlin est tombé et le rock ne s’en est pas relevé. Certes, il y a toujours des groupes, qui singent leurs aînés avec plus ou moins de talent, mais leurs disques sont convenus et finissent le plus souvent par servir de musique de fond pour des publicités ou des magasins de fringues. Alors que la mondialisation triomphe, le rock semble rétamé. Séché. Or la Guerre froide n’a pas l’air d’être terminée pour Motorama, un groupe russe de Rostov-sur-le-Don, qui fait du rock à l’ancienne, comme des Occidentaux à l’époque de Leonid Brejnev. Les membres de Motorama ne sont toutefois pas animés par la seule nostalgie: ils ont réussi à retrouver cette flamme et ce sentiment d’urgence qui, jadis, rendaient le rock si bandatoire. On devine qu’ils ont passé leur adolescence à écouter une foultitude de vieux disques -d’ailleurs, lorsqu’ils sont interviewés, ils ont le bon goût de citer, entre autres, le Velvet Underground, Nick Cave ou encore les Smiths. Puis, comme ils ne voyaient pas ce qu’ils auraient pu faire d’autre, sans être particulièrement de grands instrumentistes, ils ont décidé de bricoler leur propre musique avec les moyens du bord. Le chanteur et guitariste, Vladislav Parshin, a une voix blanche et grave, mixée en retrait, qui rappelle par moments celle de Ian Curtis. Rostov est sans doute une ville aussi déprimée que Manchester à la fin des années soixante-dix; il serait cependant réducteur de comparer Motorama à Joy Division -la comparaison peut d’ailleurs déplaire, comme elle me contrariait, il y a une trentaine d’années, lorsqu’on me faisait remarquer que le groupe dans lequel je jouais sonnait comme le Joy Division de l’album Closer. En réalité, Motorama a sa propre personnalité, qui évoque parfois, au gré des chansons, des groupes aussi différents que les Stranglers ou les Field Mice.

Les chansons de Motorama sont souvent sombres et mélancoliques, parfois âpres; elles illustreraient magnifiquement un road movie qui se déroulerait dans la grande Plaine de Russie. Cependant, loin de pousser à la déprime, elles sont toujours à la recherche de lumière, et on se surprend même à avoir envie de tricoter des guiboles, galvanisé par les rythmiques de cosaques ou encore un effet de réverb sur la guitare, qui fait penser aux Pixies lorsqu’ils s’essayaient au surf-rock. Fidèle à l’éthique du Do It Yourself -le premier album, Alps, fut enregistré dans l’appartement de Vladislav Parshin- le groupe a le mérite de produire lui-même ses disques et il suffit d’écouter de petites merveilles comme «To The South» et «Scars» qui illuminent l’album Calendar, ou encore «Empty Bed» et «She Is There» qui sont des singles éblouissants, pour se convaincre que Motorama est vite devenu maître dans l’art du clair-obscur. Le troisième album, Poverty, paru cette année, a parfois un son garage, comme sur «Impractical Advice» -on en revient toujours aux sixties. Mais, surtout, Motorama se montre capable de chiader un petit bijou tel que «Heavy Wave».

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Ceci est ma contribution à la radio de l’été des blogueurs. Les vacances ne sont pas terminées; je rechigne donc à parler de cet d’attentat déjoué dans le Thalys -pour l’instant, rendons hommage aux courageux passagers qui ont permis de neutraliser le terroriste. J’invite maintenant Corto, Lebuchard, DidstatRené Claude, Pharamond et Le Chroniqueur désabusé à prendre ma suite: il leur reste encore un mois pour nous faire partager leur chanson de l’été.

Written by Noix Vomique

22 août 2015 à 15 h 48 min

Publié dans Uncategorized

13 Réponses

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  1. Excellent billet (les Stranglers 😀) et excellent choix..presque adapté au match France Angleterre

    Didstat

    22 août 2015 at 22 h 24 min

    • Didstat, vous avez participé à la radio des blogueurs? Je vous ajoute à la liste des invitations!

      Noix Vomique

      22 août 2015 at 23 h 10 min

  2. merci de cette participation, hop, c’est dans le player

    lolobobo

    23 août 2015 at 10 h 38 min

  3. Jouer dans un groupe qui sonne comme le « Closer » de Joy ne devrait pas être si contrariant, mais qu’importe si cela remonte à plus d’une trentaine d’années😉
    Ce qui pourrait étonner, c’est de constater que ces musiques d’ensemble « post punk » puissent perdurer et même reprendre vie dans des espaces aussi divers que la Russie (autre exemple ) ou l’Amérique Latine ( Tropic of cancer cartonne bien au sud du Rio Grande).
    J’y vois, pour ma part, un continuum imprégné de culture européenne, qui va d’Ushuaïa à Vladivostok, bien que le coeur européen se soit mis à vibrer au son du tam-tam.

    Anton

    23 août 2015 at 17 h 50 min

    • Anton, nous étions bordéliques et je crois que nous étions, en fait, loin de sonner comme Joy Division. Ce n’était d’ailleurs pas l’effet recherché. À l’époque, j’écoutais des trucs comme les Damned, les Stranglers, Cure ou encore les Psychedelic Furs; nous aurions sans doute voulu ressembler aux Lords of the New Church. Trente ans après, il m’arrive d’y penser et de regretter de ne pas avoir persévéré… Nostalgie…

      L’Europe aurait abandonné le rock au reste du monde et se serait prise de passion pour le tam-tam: votre idée mériterait d’être creusée. La guerre froide étant terminée, le rock n’avait plus besoin de représenter en Europe un modèle qui a eu l’illusion de triompher; il a donc été supplanté par les musiques ethniques et métissées: en effet, qui, mieux que les musiques du monde, pour diffuser le modèle de la mondialisation?

      Noix Vomique

      24 août 2015 at 11 h 56 min

      • Le rock avait aussi pour lui d’être une culture « trans-classes » pouvant séduire tout autant la bourgeoisie des villes, que l’ouvrier ou le fils de paysan.
        Le modèle de mondialisation et son corollaire communautariste, semble s’accommoder ou promouvoir des styles musicaux plus éclatés, avec des cultures de niches, chaque tribu (les rappeux, les gothiques, les hardeux, les R’euN’euB’eux, etc.) développant ses codes dans son coin.

        Notons enfin l’absence de création, depuis plus d’une décennie, d’un courant musical majeur, là où blues, jazz, rock, funk, punk, disco, new wave, hip hop, électro, grunge, trip hop, etc, avaient marqué leur période et leur génération. Donc, parallèlement à l’éclatement en sous-cultures de niches, l’heure est aussi à la fusion de tout cet ancien patrimoine, avec peut-être pour ambition de délivrer un tempo musical « universel » (pour les idéologues-romantiques) ou simplement d’être commercialisé le plus largement possible.

        Anton

        24 août 2015 at 19 h 03 min

      • (Je précise que ce n’est pas votre dernière réflexion que je rangeais sous le terme « d’idéologues-romantiques ». Je pense être plutôt en accord avec ce qui est soulevé).

        Anton

        24 août 2015 at 19 h 17 min

        • Misère (mis à part le fait que je me parle tout seul) ce commentaire, mien, de 19h03.
          A l’occasion, ici ou ailleurs, et probablement à jeun, j’aurais peut-être l’occasion de reformuler tout çà d’une autre manière…

          Anton

          8 septembre 2015 at 20 h 03 min

          • Anton, vous n’êtes pas seul! Je vous lis. Mais j’oublie parfois de répondre…

            Votre commentaire était intéressant; ça me rappelle Subculture -The Meaning of Style, un excellent petit bouquin, où l’auteur, Dick Hebdige, essayait de comprendre pourquoi plusieurs sous-cultures s’étaient superposées en Grande-Bretagne depuis la Seconde guerre mondiale jusqu’au mouvement punk. Il expliquait que chaque sous-culture se formait en résistance à un contexte. Le fait qu’il n’y a plus de nouveau courant musical signifierait-il qu’il n’y a plus besoin de résister?

            Noix Vomique

            8 septembre 2015 at 21 h 30 min

        • (bon, j’ai fait preuve d’une frustration et d’une impatience quasi infantile… mea culpa)

          Alors, ce que j’ai essayé de dire, c’est que « l’objectif final » était peut-être une musique métissée, une fusion gloubiboulga du patrimoine récent. Mais, qu’en attendant d’y parvenir, il fallait passer par la case communautariste, la culture de niches, de tribus, et que ces deux phases se superposent peut-être aujourd’hui.
          Le communautarisme (dans l’esprit de tous ces malades pro mondialisme, globalisation et effacement des particularités ethnoculturelles) n’est probablement qu’une étape sur la route du grand tout mondialisé et métissé.
          Enfin, comment concevoir un courant musical « novateur », quand l’essence même de la résistance (des européens pour ce qui nous occupe) est conservatrice et réactionnaire ?
          L’écologie nous montrera peut-être la voie: l’avenir, c’est le retour en arrière😉

          Anton

          18 septembre 2015 at 0 h 18 min

  4. Les gesticulations gauchistes de ce cher Joe Strummer m’ont toujours fait sourire. Elles finirent pas lasser Mick Jones qui avait pigé que le rock était un bon business offrant aux plus talentueux outre la reconnaissance, des plaisirs licites ou non, la fréquentation de belles girls et une aura glam. Mick était fan de Mott The Hopple, The Small Faces, The Kinks, des groupes qui savaient d’où ils venaient sans se prendre pour des haut-parleurs idéologiques. Ils enregistraient de bonnes plaques et vivaient des retombées de la gloire souvent éphémère. Perso, je n’ai jamais pu prendre au sérieux les élucubrations des punks politisés. Trop réducteurs avec ce côté donneurs de leçons, je trouvais leurs slogans rédhibitoires. Le regretté Lux Interior (The Cramps) affirmait que parvenir à offrir le meilleur set possible pour le plaisir du public payant était son honneur de rocker. C’est déjà beaucoup.

    PS : A propos de la chanson de l’été, il faut un titre édité dans l’année ?

    Claude

    7 septembre 2015 at 14 h 20 min

    • C’est pour cela que j’ai toujours préféré les Damned au Clash: ils ne s’embarrassaient pas de postures idéologiques.

      Pour la radio des blogueurs, vous n’êtes pas obligé de choisir une chanson parue cette année: vous trouverez la règle du jeu chez lolobobo.

      Noix Vomique

      7 septembre 2015 at 15 h 40 min


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